LE CAMP DE COMPIÈG^E
d'av-oir un chapeau gris. Tessé surpris avoue son ignorance et dans l'eflroi de la sottise où il serait tombé sans cet avis si à propos, se répand en actions de grâces, et s'en va vite chez lui dépêcher un de ses gens à Paris pour lui rapporter un chapeau gris. Le duc de Lauzun avait bien pris garde à tirer adroitement Tessé à part pour lui donner cette instruction, et qu'elle ne fût entendue de j)ersonne ; il se doutait bien que Tessé, dans la honte de son ignorance, ne s'en vanterait à personne, et lui aussi se garda bien d'en parler. Le matin de la revue, j'allai au lever du Roi, et contre sa coutume, j'y vis "M. de Lauzun y demeurer, qui, avec ses grandes entrées, s'en allait toujours qi;and les courtisans entraient. J'y vis aussi Tessé avec un chapeau gris, une plume noire et une grosse cocarde, qui piaffait et se pavanait de son chapeau. Cela, qui me parut extraordinaire, et la couleur du chapeau, que le Roi avait en aversion et dont personne ne portait plus depuis bien des années, me frappa et me le fit regarder, car il était presque vis-à-vis de moi, et M. de Lauzun assez près de hii, un peu en arrière, Le Roi, apsès s'être chaussé, et avoir parlé à quelques-uns, avise enfin ce chapeau. Dans la surprise où il en fut, il demanda à Tessé où il [!'] avait pris. L'autre, s 'applaudissant, répondit qu'il lui était arrivé de Paris. <.< Et pourcj[uoi faire ? dit le Roi. — Sire, répondit l'autre, c'est cpie Votre Majesté nous fait l'honneur de nous voir aujourd'hui. — Eh bien ! reprit le Roi, de plus en plus surpris, que fait cela pour un chapeau gris ? — Siie, dit Tessé, que cette réponse commençait à embarrasser, c'est que le privilège du colonel général est d'avoir ce jour-là un chapeau giis. — Un chapeau giis ! reprit le Roi, où diable avez-vous pris cela V — M. de Lauzun, Siie, pour qui vous avez créé la charge, qui me l'a dit » ; et à l'instant le bon duc à poafïer de rire et s'éclipser. << lauzun s'est moqué de vous, répondit le Roi un peu vivement : croyez-moi, envoyez tout à l'heure ce clxapeau-là au général des Prémontrés. » Jamais je ne vis homme plus confondu que Tessé : il demeura les yeux baissés, et regardant ce chapeau avec une tristesse et une honte qui rendit la scène parfaite. Aucun (les spectateurs ne se contraignit de rire, ni des plus famiUers avec le Roi d'en dire son mot. Enfin Tessé
■it) SAINT-SIMON
reprit assez ses sens pour s'en aller, mais toute la cour lui en dit sa pensée, et lui demanda s'il ne connaissait point encore M. de Lauzun qui en riait sous cape quand on lui en parlait. Avec tout cela, Tessé n'osa s'en fâcher, et la chose, quoique un peu forte, demeura en plaisanterie, dont Tessé fut longtemps tourmenté et bien honteux.
Presque tous les jours, les enfants de France dînaient chez le maréchal de Boufflers, quelquefois Mme la duchesse de Bourgogne, les princesses et le.s dames, mais très souvent des collations. La beauté et la profusion de la vaisselle pour fournir à tout, et toute marquée aux armes du maréchal, fut immense et incroyable ; ce qui ne le fut pas moins, l'exactitude des heures et des moments de tout service partout : rien d'attendu, rien de languissant, pas plus pour les bayeurs du peuple, et jusqu'à des laquais, que pour les premiers seigneurs, à toutes heures et à, tous venants. A quatre lieues autour de Compiègne,les villages et les fermes étaient remplis de monde, et Français et étrangers, à ne pouvoir plus contenir personne, et cependant tout se passa sans désordre. Ce qu'il y avait de gentilshommes et de valets de chambre chez le maréchal était un monde, tous plus polis et plus attentifs les uns que les autres à leurs fonctions de retenir tout ce qui paraissait, et les faire servir depuis cinq heures du matin jusqu'à dix et onze heures du soir, sans cesse et à mesure, et à faire les honneurs, et une livrée prodigieuse avec grand nombre de pages. J'y reviens malgré moi, parce que quiconque l'a vu ne le peut oublier ni cesser d'en être dans l'admiration et l'étonnement, et de l'abondance, et de Ja .somptuosité, et de l'ordre, qui ne se démentit jamais d'un seul moment ni d'un seul point.
Le Roi voulut montrer des images de tout ce qui se fait à la guerre; on fit donc le siège de Compiègne dans les formes, mais fort abrégées : hgnes, tranchées, batteries, sapes, etc. Crenan défendait la place. Un ancien rempart tournait du côté de la campagne autour du château ; il était de plainpied à l'appartement du Roi, et par conséquent élevé, et dominait toute la campagne. Il y avait au pied une vieille muraille et un moulin à vent, un peu au delà de l'appartement du Roi, sur le rempart, qui n'avait ni banquette ni mur d'appui.