LE CAMP DS COMPIEGNE
Le samedi 13 septembre fiit destiné à l'assaut ; le Roi, suivi de toutes les dames, et par le plus beau temps du monde, alla sur ce rempait ; force courtisans, et tout ce qu'il y avait d'étrangers considérables. De là, on découvrait toute la plaine et la disposition de toutes les troupes. J'éta'S dans le demicercle, fort près du Roi, à trois pas au plus, et personne devaiit moi., C'était le plus beau coup d'œil qu'on pût imaginer que toute cette armée, et ce nombre prodigieux d^^ ounoux de toutes conditions, à cheval et à pied, à distance des troupes pour ne Ie=i point embarrasser, et ce jeu des attaquants et des défendants a découvert, parce que, n'y ayant rien de sérieux que la montre et qu'il n'y avait de précaution à prendre pour les uns et les autres que la justesse des mouvements. ]\ï^.is un spectacle d'une autre sorte, et que je peindrais dans quarante ans comme aujourd'hui, tant il me fiappa, fut celui que, du haut de ce rempart, le Roi donna à toute son armée et à cette innombrable fouled'as^istants de tous états, tant dans la plaine que dessus le rempart même.
Mme de ]\!aintenon y était en face de la plaine et des troupes dans sa chaise à porteurs, entre ses trois glaces, et ses porteurs retirés. Sur le bâton de devant, à gauehe, était assise Mme la duchesse de Bourgogne ; du même côté, en arrière et en demi-cercle, debout, Madame la duchesse, Mme la princesse de Conti et toutes les dames, et derrière elles des hommes ; à la glace droite de la chaise, le Roi debout, et un peu en arrière un demi-cercle de ce qu'il y avait en hommes de plus distingue. Le Roi était presque toujours découvert, et à tous mouicnts se baissait dans la glace pour parler à Mme de iNIaintenon, pour lui expliquer tout ce qu'elle voyait et les raisons de chaque chose. A chaque fois, elle avait l'honnêteté d'ouvrir sa glace de quatre ou cinq doigts, jamais de la moitié ; car j'y pris garde, et j'avoue que je fus plus attentif à ce spectacle qu'à celui des troupes. Quelquefois elle ouvrait pour quelque question au Roi, mais presque toujours c'était lui qui, sans attendre qu'elle lui parlât, se baissait tout à fait pour l'instruire, et quelquefois qu'elle n'y prenait pas gsrde, il frappîiit co.jire la glace pour la faire ouvrir. Jamais il ne parla qu'à elle, hors ponr donner des ordres en peu de mots et rarement et quelques réponses à !\[me la duchesse de Bourgogne
qui tâcliait de se faire parler, et à qui j\ïme de Maintenon montrait et parlait par signes de temps en temps, sans oii\rir la glace de devant, à travers laquelle la jeune princesse criait quelque mot. J'examinais fort les contenances : toutes marquaient une surprise honteuse, timide, dérobée ; et tout ce qui était derrière la chaise et les demi-cercles avait plus les yeu^ sur elle que sur l'armée, et tout dans un respect de crainte et d'embarras. Le Roi mit souvent son chapeau sur le haut de la chaise, pour parler dedans, et cet exercice si continuel lui devait fort lasser les reins. Monseigneur était à cheval dans la plaine, avec les princes ses cadets, et Mgr le duc de Bourgogne, comme à tous les autres mouvements de Tarmce, avec le maréchal de Boufflers, en fonction de général. C'était sur les cinq heures de l'après-dînée, par le plus beau temps du monde et le plus à souhait.
Il y avait, vis-à-vis la chaise à porteurs, un sentier taillé en marches roides, qu'on ne voyait point d'en haut, et une ouverture au bout, qu'on avait faite dans cette vieille muraille pour pouvoir aller prendre les ordres du Roi d'en bas fe'il en était besoin Le cas arriva : Crenan envoya Canillac, colonel de Rouerguo, qui était un des régiments qui défendaient, pour prendre l'ordre du Roi sur je ne sais quoi. Canillac se met à monter et dépasse jusqu'un peu pins que les épaules. Je le vois d'ici au?si distinctement qu'alors, A mesure que la tête dépassait, il avisait cette chaise, le Roi et toute cette assistance, qu'il n'avait point vue ni imaginée, paice que son poste était en bas, au pied du rempart, d'où on ne pouvait découvrir ce qui était dessus. Ce spectacle le frappa d'un tel étonnement qu'il demeura court à regarder, la bouche ouverte, les yeux fixes, et le visage sur lequel le plus grand étonnement était peint. Il n'y eut personne qui ne le remarquât, et le Roi le vit si bien qu'il lui dit avec émotion : « Eh bien ! Canillac, montez donc. » Canillac demeurait ; le Roi reprit : « Montez don? ; qu'est-ce qu'il y a ? » Il acheva donc de monter, et vint au Roi à jtas lents, tremblants, et passant les yeux à droite et à gauche, avec un air éperdu. Je l'ai déjà dit, j'étais à trois pas du Roi ; Caiiillac passa devant moi, et balbutia fort bas cpielque chose. «Comment dites- vous ? dit le Roi ; jnais parlez donc, » Jamais il ne put se remettre ;
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il tira de soi ce qu'il put. Le Roi, qui n'y comprit pas grand' cho e, vit bien qu'il n'en tirerait rien de mieux, répondit aussi ce qu'il put, et ajouta d'un air chagrin : « Allez, Monsieur. » Canillac ne se le fit pas dire deux fois et regagna son escalier et disparut. A. peine était-il dedans que le Roi regardant autour de lui : « Je ne sais pas ce qu'a C:<,niUae, dit-il, mais il a peidu la tramontane, et n'a plus su ce qu'il voulait me dire. » Personne ne rcpondiu
Vers le moment de la capitulation. ]\Ime de Maintenon apparemment demanda permission de s'en a.ller; le Roi cria: 0 Les porteurs de [Madame ! » Ils vinrent et l'emportèrent. Moins d'un quart d'heure après, le Roi se retira, suivi de Aime la duchesse de Bourgogne et de presque tout ce qui était là. Plnsiem-s se parlèrent des yeux et du coude en se retirant, et puis à l'oreiUe bien bas : on ne pouvait levenir de ce qu'on venait de voir. Ce fut le même effet parmi tout ce qui était dans la plaine: jusqu'aux soldats demaudaisnt ce que c'était que cette chaise à porteurs, et le Roi à tous moments baissé dedans ; il fallut doucement faire taire les officiers et les questions des troupes. On peut juger de ce qu'eu dirent les étrangers, et de l'effet que ât sur eux un tel spectacle. Il fit du bruit par toute l'Europe, et y fut aussi répandu que le camp même de Compiègno avec toute sa pompe et sa prodigieuse splendeur.