RACINE
Perse nne n'avait plus de fonds d'espiit, ni pins agréablement tourné ; rien du poète dans son commerce, et tout de /'honnête homme, de l'homme modeste, et sur la fin, de l'homme de bien. Il avait les amis les jîIus illustres à la cour, aussi bien que parmi les gens de lettres : c'est à eux à qui je laisse d'en parler, mieux que je ne pourrais faire. H fit pour l'amusement du Roi et de ^Inie de Maintenon, et pour exercer les demoiselles de Saint-Cyr, deux chefs-d'œuvre en pièces de théâtre, Esthcr et Aihali', d'autant plus difficiles qu'il n'y a point d'amour, et que ce sont des tragédies saintes, où la vérité de l'histoire est d'autant plus conservée que le
respect dû à l'Ecriture sainte n'y pourrait souffrir d'altération. La comtesse d'Ayen et Mme de Caylus sur toutes excellèrent à la joaer, devant le Roi et le triage le plus étroit et le plus privilégié, chez Mme de Maint enon. A Saint-Cyr, toute la cour y fut plusieurs fois admise, mais avec choix. Racine fut chargé de l'histoire du Roi, conjointement avec Despréaux, >^on ami. Cet emploi, ces pièces dont je viens de parler, sf s amis lui acquirent des privances. Il arrivait même quelquefois que le Roi n'avait point de ministres chez Mme de Maintenon, comme les vendredis, surtout quand le mauvais temps de l'hiver y rendait les séances fort longues : ils envoyaient chercher Racine pour les amuser. Malheureusement pour lui, il était sujet à des distractions fort grandes.
Il arriva qu'un soir qu'il était entre le Roi et Mme de Maintenon, chez elle, la conversation tomba sur les théâtres de Paris. Après avoir épuisé l'opéra, on tomba sur la comédie. Le Roi s'informa des pièces et des acteurs, et demanda à Racine pourquoi, à ce qu'il entendait dire, la comédie était si fort tombée de ce qu'il l'avait vue autrefois. Rac ne lui en donna plusieurs raisons, et conclut par celle qui, <à son avis, y avait le plus de part, qui était que, faute d'auteurs et de bonnes pièces nouvelles, les comédiens en donnaient d'anciennes, et entre autres ces pièces de Scarron, qui ne valaient rien et qui rebutaient tout le monde. A ce mot, la pauvre veuve rougit; non pas de la réputation du cul-de-jatte attaquée, mais d'entendre prononcer son nom, et devant le successeur. Le Roi s'embarrassa, le silence qui se fit tout d'un coup réveilla le malheureux Racine, qui sentit le puits dans lequel sa funeste distraction le venait de précipiter. Il demeura le plus confondu des trois, sans plus oser lever les yeux ni ouvrir la bouche. Ce silence ne laissa pas de durer plus que quelques moments, tant la surprise fut dure et })rofoude. La fin fut que le Roi renvoya Racine, disant qu'il allait travailler. Il sortit éperdu, et gagna comme il put la cham.bre de Cavoye : c'était son ami, il lui conta sa sottise. Elle fut telle, qu'il n'y aveit point à le pouvoir raccommoder. Oncques depuis, le Roi ni Mme de Maintenon ne parlèrent à Racine, ni même le regardèrent. Il en conçut un si profond chagrin, qu'il -en tomba on langueur et ne vécut pas deux ans de{iuis. Il les