IV NOTICE
Ce n'était pas tant V admirable lettre de Fénelon sur la détresse du 'peuple qui « périssait au bruit des Te Deum » ou la regrettable préférence de Louis XIV pour Tallard, Marsainet Villeroy qui remplissait son âme d'amertume. Non, ce qui excitait sa bile, c'était l'origine du duc de Vendôme, troisième fils de Gabrielle d'Estrées et de Henri IV, la petite noblesse de Villars, et les faveurs accordées aux bâtards du grand roi, les fils de Mme de Montespan : le duc du Maine était grand maître de V artillerie, le comte de Toulouse grand amiral de France ; la princesse de Conti, la duchesse de Bourbon, Mlle de Blois avaient contracté de hautes alliances. Il en était autrement à la cour de Louis XIII où les gentilhommes de race, les Saint-Simon par exemple, n étaient pas exposés à se frotter à tous ces « champignons de fortune ». Ij armée elle-même où il avait espéré briller ne fut pour lui qu\ine cause de déceptions. Au bon temps, le noble amenait ses hommes au roi, et en était le maître ; maintenant la permission du roi était nécessaire pour devenir colonel et s'acheter un régiment. Encore fallait-il compter avec Vordre du tableau, démoniaque im>ention de Louvois. L'avancement à l'ancienneté, bon pour les gens de peu, ne pouvait convenir aux nobles « naturellement faits pour commander aux autres ».
Alors Saint-Simon, désillusionné, se replie en lui-même dès le siège de Namur auquel il assiste et commence à rédiger les premières notes de ses Mémoires au bruit du canon de la bataille de Nerwinden (1(593), La paix de Ryswick lui porta un coup au cœur : son régiment fut licencié. Furieux, Saint-Simo7i démissionne : Louis XIV n'aimait pas les seigneurs « fortes têtes » et lui garda rancune. De là, commence ce long duel entre le Maître et le Serviteur. Chaque soir, Saint-Simon, réduit à l'impuissance, allait chercher dans la littérature un endroit où déverser sa bile.
Déjà il s'était signalé dans un procès de préséance engagé par quelques ducs contre le maréchal de Luxembourg. Or, ce procès, il l'avait perdu et s'était attiré cette juste remarque du roi, à savoir que M. de Saint-Simon ne s'occupait que de rangs et de préséance et cherchait querelle à tout le mondée.
Déçu dans ses ambitions, en guerre sourde avec Louis XI V et la Cour, aigri par des échecs, il espéra trouver, après la mort de son père, une compensation dans un ambitieux mariage et jeta les yeux sur une fille du duc de Beauvilliers, Celle qui devait être
duchesse de Saint-Simon devait aux avantages de l'esprit joindre un grand nom et une haute situation à la cour. Mais les deux filles du duc de Beauvilliers préférèrent toutes deux le couvent au mariage. Il se décida alors pour Mlle de Lorges, fille du maréchal : jamais, au témoignage de Saint-Simon lui-même, union ne jut plus heureuse que la leur. Il ne tarit pas dans ses ^Mémoires d'éloges sur les qualités et les vertus de la duchesse. Elle mourut onze ans avant lui et ce long veuvage affaiblit si peu ses sentiments envers elle qu'il demxinda dans son testament que leurs cercueils fussent étroitement réunis dans le tombeau. La populace qui, en 1794, profana leur sépulture, jeta à la fosse commune leurs cendres mêlées. Le vœu de Saint-Simon se trouva une fois de plus accompli.
Saint-Simon, comme tous les nobles du temps, avait une atnbition : habiter le château de Versailles, vivre de la vie du roi, car c'était un trait bien caractéristique du siècle que cet homme, mal vu du roi, ait passé quinze années auprès de lui, uniquement parce que son titre de duc et pair le forçait à vivre là.
Pour commencer, il va loger dans un petit hôlel de l'avenue de Saint-Cîoui et ce ne fut que lorsque sa femme fut devenue dame d'honneur de la duchesse de Berry (1710) qu'il obtient, au château, diux petites pièces obscures et mansardées. Sa vie, comme celle de tous les nobles à Versailles, est monotone ; chaque jour, c est la répétition du même programme : au matin, il faut être là pour le lever du roi, puis vient la messe et à deux heures le dîner suivi d'une promenade dans les jardins et deux fois par semaine d'une chasse à courre. La nuit venue, les galeries s'éclairent, on danse, car le roi ejcige que l'on soit gai ; on joue, cause de ruine générale ; à dix heures le roi soupe, et le contempler pendant qu'il mange est une joie réservée aux courtisans du plus grand monarque de l'Europe. Quant à l'honneur de porter son chandelier, on se le dispute et yie l'obtient pas qui le désire.
Nous avons déjà parlé des motifs de mécontentement entre le roi et Saint-Simon. Ajoutons que ce dernier ne pliant l'échiné que juste ce qu'il fallait, ne sachant tenir sa langue, ne dansait ni ne jouait. A quoi employait-il son temps ? Que faisait-il si souvent enfermé dans son cabinet ? Saint-Simon m s' étant ouvert à personne sur ses Mémoires, les plus méchants s'imaginaient un tas de choses qu'on s'arrangeait pour faire parvenir aux
VI NOTrCE
oteilles du roi. Saint-Simon, 'presque considéré comme chef du parti des mécontents, était co7idam,né à végéter. Heureusement pour lui, l'amitié de M. de Beauvilliers lui valut les bonnes grâces du duc de Bourgogne.
Cette liaison fut de courte durée : on sait la mort foudroyanti-, du petit- fils de Louis XI Y, et de sa femme. Saint-Simon crut tout perdu et c'est un cri de désespoir qu'il pousse.
Mais un mariage dont il s'occupe va faire de lui un personnage important: le duc d'Orléans, marié à Mlle de Blois, fille naturelle de Louis XIV, prêtait par ses débauches aux pires critiques. Saint-Simon le relève moralement en le forçant à reprendre une vie régulière et, malgré une vive opposition, réussit à unir sa fille aînée avec le duc de Berry (1710).
Louis XIV mort (1714), le duc d'Orléans devenu lîégent, Saint-Simon entre au conseil. Il espérait y jouer un grand rôle. Il n'en eut qu'un tout petit. Saint-Simon, très entêté pour les petites choses et très irrésolu pour les grandes, n'avait pas en lui l'étoffe d'un homme d'Etat. Les poches bourrées de plans de réformes, il s'effrayait de leurs conséquences. C'est ainsi que lui, qui s'était élevé contre la Révocation de l'Edit de Nantes, souleva devant le Bégent taille objections quand celui-ci parla de rappeler les huguenots.
Tout son rôle politique se réduisit à conduire en 1721 l'ambassade chargée de demander au roi d'Espagne la main de sa fille. C'était là fonction purement honorifique, tout étant déjà réglé à son départ.
Pendant six mois, Saint-Simon, devenu enfin un gros personnage, piit parader à son aise, se frotter à une vraie noblesse, bien différente << des excréments de la nature qui vivaient à Versailles », occuper la première place et remettre rudement à la leur les audacieux.
Mais le seul bénéfice qu'il en tira fut la Toison d'Or pour l'aîné de ses fils et la grandesse pour le cadet. Sur quoi un contemporain fi cette aigre remarque : « Ce furent de beaux présents de noce qui relevèrent bien cette maison et elle en avait bien besoin l » Le mot est dur ; heureusement Saint-Simon ne le connut pas. Ses ennemis avaient pourtant de quoi se réjouir — s'ils avaient ce courage — du triste tableau de sa famille.
Une file, tellement laide et contrefaite, que ses parents cm-
SFR SAIXT-SIMOX VII
ploi/aieiit tous hurs soins à la cachej- ; deux fils, tellement débiles, que la vie ne fut pour eux qu'une longue souffrance.
Les « sous-boudrillon » — le houdrillon, c'était le sobriquet donné à leur père — moururent jeunes ne laissant qu'une fille. Cruauté du sort : Saint-Simon, cet entêté de noblesse, vit sa pairie s'éteindre avec eux.
Ses affaires, depuis la mort du duc d'Orléins, emporté par une apople.vie (1723), et celles de sa femme étaient en piteux état. Il en arriva à ne plus pouvoir payer ses domestiques et à abandonner tous ses biens pour ne conserver qu une pension viagère.
« La plupart de ses créanciers, dit ^L Boissier, étaient de très milices personnages: des tapissiers, des tailleurs, des apothicaires, des boulangers, des marchands de poisson et de chandelle. Ce duc et pair s'était endetté comme un petit bourgeois à tous les coins de son quartier. »
Depuis son abandon de Versailles, sa vie intime dans son hôtel de la rue Saint-Dominique ainsi qu'à son château de la Ferté-Vidame, dans le Perche, nous est fort mal connue. Tout ce que l'on sait, c'est que pendant quinze années (1740-1755), z7 s'y occupa de ses Mémoires, travaillant sayis relâche dans sa bibliothèque, à l'abri des indiscrets, ce qui faisait soupçonner aux gens qui se p>rétendaient renseignés, qu'il établissait sa généalogie.
En réalité, il bâtissait une des œuvres les plus originales de toute la littérature frayiçaise.
Ce fut en 1755, âgé de quatre-vingts-ans, que Saint-Simon dut dire un éternel adieu à ses prétentions, à la noblesse, à la pairie, et oublier les questions de préséame devant la mort égalisatrice.
Charles Simon d.