II. — L'Œuvre
A V époque de la rédaction des premières noies qui, revues et complétées, devaient former les Mémoires, Saint-Simon, pris de scrupvle, envoya ses premières esquisses à l'abbé de JRancé. Il voulait mettre sa conscience à Vabri et s'assurer qu'il n'enfreignait pas les commandements de Dieu, vis-à-vis du prochain. Ainsi nous apparaît ce singulier paradoxe d'un écrivain passionné, partial, dont chaque ligne vaut d'être contrôlée, mais homme d'hx)nneur et de croyance ; nous aurons donc avec les Mémoires le livre le plus sujet à caution écrit par un auteur qui ne sentit jamais combien ses préventions faussaient ses jugements et qui déchirait à belles dents, quand il ne croyait qu'écrire l'histoire vraie de son siècle.
Et ce dévot qui, pieusement, chaque année, allait faire pénitence au monastère de la Trappe, fut, en effet, un des plus honnêtes hommes du temps. Nous l'avons vu dans sa vie, tenant tête à Louis XIV, ne courbant l'échiné que tout juste ce qu'il fallait pour ne pas être impertinent, n'ayant que mépris pour tous les personnages beaucoup plus habiles que lui dans l'art d'obtenir par flatteries, loyal, fidèle à ses amis, l'air même un peu rogue, tranchant par sa flère indépendance au milieu de la imderie générale. Et c'est pourtant cet homme-là qui nous a laissé sur le grand siècle les anecdotes les plus discutables, tracé les portraits les plus dénués de charité, dessiné le plus d'esquisses trop semblables à des caricatures. Nous le savons : la cause qui fait à la fois la force et la grandeur de Saint-Simon, comme aussi sa faiblesse, c'est la passion qui l'emporte, qui l'entraîne, qui transforme en continuel accusateur ce parfait honnête homme.
Dès les premières pages, sa façon de procéder se révèle : Saint- Simon, ayant eu en mains le Joiirnal de Dangeau, qui, pendant trente-six ans, tint registre des moindres menus faits de chaque jour, se révolte à chaque ligne de ce plat courtisan trouvant toujours tout parfait, tout très bien, n'ayant pas la force d'un mot dt, blâme. Alors, n'y tenant plus, il l'annote, il le complète, traçant en regard des platitudes de Dangeau des lignes de feu. Dangeau no2is dira niaisement : « Aujourd'hui le duc de Grammont est mort. » Le duc de Grammont 1 Saint-Simon n'y tient pas et le voilà qui