NOTICE SUR SATN-T-SIMON IX
complète aussitôt : « Le duc de Grammont était un vieux 'acripanl /... !>
S'agit-il de Mme de Maintenon, «femme de grand mérite '> ? La colère emporte 2I.de Saint-Simon, duc et pair. Femme de mérite, la mère des bâtards royaux I Voilà ce qui s'appelle « salement mentir à pleine gorge / »
Or, les Mémoires, ce n'est pas autre chose que le Journal de Dangeau, refait, complété par un écrivain de génie. Saint- Simon, à soixante-cinq ans (1740), tirant de ses coffres les notes qu'il y a empilées dépens F âge de dix-Jiuit ans, le Journal de Dangeau ouvert sur son bureau pour lui servir de chronologie, sans esprit critique, sans méthode, ne crmiant qu'à tend ce qui flatte ses désirs ou son aversion, dresse contre soji siècle le plus violent des réquisitoires.
Avant de voir comment il avait constitué ses notes, il est nécessaire d'examiner ses propres qualités. La plus marquante peutêtre, c'est sa puissance d'observation. D'une intelligence en somme médiocre, ce petit dœ est doué d'une délicatesse de sens extraordinaire. Curieux, il a des yeux aigus qw lui font pénétrer les moindres détails et une mémoire étonnante pour se rappeler les traits caractéristiques de chaque personnalité. Plus encore que La Bruyère, il s'entend à démonter les bonshommes qui s'agitent devant lui, à pénétrer leurs projets les plus secrets, à disséquer leurs sentiments les plus subtils, à saisir leurs plus fugitives impressions.
D'ailleurs, la haine éclaire sa vision bien plus qu'elle n'aveugle son jugement, elle lui donne une vigueur plus perçante, sans jamais troubler sa raison. Sur chaque visage, il lit les intrigues, les moyens honteux employés pour atteindre le but. Seulement son observation fine, sagace et pénétrante manque d'étendue et de grandeur ; de plus il est à craindre qu'un tel homme n'attribue souvent aux autres des sentiments qui n'existent que dans son imagination. Là était le danger de ces qualités éminentes et Saint- Simon n'a point cherché à l'éviter.
Pourtant, si perspicace observateur qu'ait été Saint-Simon, il lui fallait autre chose que de Vitituition pour la connaissance de Vhistoire intime de son siècle. Sur ce point encore, il nous apparaît vraiment supérieur dans l'organisation de ses moyens d'information.
Profitant de ses grandes 'entrées à Versailles, il se faufile partout, ne trouve mdle porte close ; il n^est nul salon, nul cabinet où il ne s'introduise. L'esprit sans cesse en éveil, curieux de savoir mais fin diplomate, il ne lâ'^he personne, prince, femme, marquis ou valet, ambassadeurs, généraux, sans les avoir vidés, sans avoir tiré d'eux tous leurs secrets. Ce juge d'instruction est au mieux avec les jésuites et avec Du Mont, valet de chambre du grand Dauphin ; chaque soir il se rendait chez Pontchartrain, chancelier de France, et était en tels termes avec Chamillard, le ministre de la guerre de Louis XIII, qu'il possédait les clefs de son bureau et lisait les dépêches du gouvernement. Quand Mme des TJrsins, cette femme diplomate, d'esprit vraiment supérieur, qui gouverna l'Espagne au nom de Philippe V, petit-fils de Louis XIV, était à la cour, chaque matin, allant la voir après sa toilette et la, faisant causer, il était par elle au courant de tcwi les projets du roi et de Mme de Maintenon. Cette Mme de Maintenon, oîi ce pzre Le Tellier qu'il a arrangés de si belle façon dans ses Mémoires, il n'hésita pourtant pas à vivre de leur vie quand il s'agissait de contenter sa soif d' indiscrétion ou sa. curiosité.
A cette liste il faudrait ajouter le duc et la duchesse de Bourgogne, le duc et la duchesse Beauvilliers d'Crléans, celui qui faillit devenir son beau-père et lui conserva une inaltérable amitié. Maréchal, chirurgien du roi, et toute la longue théorie des dames de la cour : la duchesse de Villeroy, Mme d'IIarcourt, la duchesse de Rochefort, dévouée à toutes les maîtresses de Louis XIV, sa fille qui se prostituait même aux valets et qu'on dut chasser du château. Saint-Simon était doîic mieux placé que quAconque pour ■ éjcrire l'impartiale histoire du grand siècle : mais, si trai, quand il s'agit de planter une ligne, de tracer une silhouette., de faire un croquis, de faire revivre devant nous ses contemporains, lui, le premier des écrivains du XV 11^ siècle, quand il veut nous donner la sensation de cette époque, ou peindre des scènes grouillantes de vie, il devient suspect dès qu'il porte un jugement sur la politique, les actes ou les grands personnages du règne.
C'est ainsi que chez lui, et par lui, seul, nous pouvons revoir la fameuse séance du parlement, où fut cassé le testament de Louis XIV et qîii dépouilla les bâtards de toute autorité pour la faire passer aux mains du Régent et de la noblesse.
Voilà la vaste salle, le duc du Maine, le parlement, le grand
banc, le cérémonial, toute la scène revit devant nous. Seulement , Saint-Simon, à propos de l'affaire du honnet, le président refusant aux dvcs et pairs le salut qu'il donnait aux présidents à mortier, va chercher à nous faire admettre qiCil a joué le principal rôle. Si nous l'en croyions, ce serait lui qui aurait parlé au nom des ducs et protesté contre V arrogance des robins. Pas du tout, la vérité est tout autre : trois documents nous apprennent que ce fut V archevêque de Reims qui prit la parole à ce sujet et que Saint-Simon ne fit qu'insister, de façon d'ailleurs assez m^dadroitf, lors du jKtssage au vote. Ici, son mensonge se double de sa propre innité ; ailleurs, il injurie ses adversaires par haine personnelle, il fausse la vérité par passion politique.
Saint-Simon détestait Mazarin auquel il reprochait d'avoir prostitué la noblesse, d'avoir amené «le règne des gens de rien >>, d'avoir « avUi tout ordre ». MoÂs qui ne sait que la lutte contre la noblesse remonte dans notre histoire aux premiers Capétier.s, que Philippe- Auguste,' par les armes, Siint-Louis, par ses lois, Philippe-le-Bel, par ses inatitutions, travaillèrent à consolider l'aïUorité moruirchique. Déjà, sous François /='" on n'appelait plus le roi de France Rex Fraricorum, mais Rex ^ervonini jyour marquer la dépendance où il tenait ses vassaux.
Mazarin et RicJielieu ne firent qiie continuer la politique de Icîirs prédécesseurs, et il faut s'appeler Saint-Simon pour leur en faire grief, ou encore reprocher à Anne d' Autriche d'avoir le cœur espagnol alors que cette princesse travailla- à la ruine de la monarchie espagnxyle dans les Pays-Bas, en Italie et en Fort ugal.
Ses accusations parfois même tournent à l'hallucination et au ridicule. Il n'est charges qu'il n'ait accumulées contre Villars ; chaque fois qu'il a vaincu, que ce soit à Denain ou à Friedlingen, c'est toujours grâce à l'heureuse inspiration de ses lieutenants (I ) Or, les mémoires du maréchal de Saint- II ilaire disent formellement qu'à Deiiain, Villars prit toutes ses dispositions pour la
(1) Quelques historiens d'aujourd'hui ont repris et répété le thème de Saint-Simon et tenté de dépouiller Vi lars de sa gloire. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans cette controverse. Mais il est bon de rappeler que, dans bien des cas, les versions de Saini-Slmon sont des sièges faits d'avance, et que ses jugements ou ses condamnations, n 3 reposent en léalité sur au:;un de ces docume ;ts précis exigés par l'histoire, telle qu'on l'écrit maintenant. (C.-S.)
hataille, traversa VEscaut sur des ponts improvisés et força le camp ennemi.
Et Sainf-Sirp.on d'écrire après qiCii fut nommé duc et pair : « Personne ne sentit plus viven^ent que moi la honte que nous avons reçAie... fen ai été malade de honte et de dépit.»
Contre Vendôme, autre motif d'accusation : il lui reproche de dîner tranquillement pendant que ses soldats se battent à Cassano. Or, le maréchal, à cette affaire, se mit à la tête des troupes et eut son cheval tué sous lui. Qu'importe à Saint-Simon / Vendôme est bâtard de Gabrielle d'Estrées l Les mœurs du duc prêtaient pourtant suffisamment à la critique sans qu'il fût besoin d'y, ajouter la calomnie.
Les injustices. Us partis pris remplissent presque chaque page de ses Mémoires. C'est Vauban, coupable de s'être laissé nommer chevalier des ordres du roi ; c'est Du Casse, l'héroïque chef d'escadre qui porti la Toison d'Or, comme le propre fils du duc et pair ; c'est l'usurpation du bonnet au parlement ; ce sont les chiffres et les dates de l'exact Dangeau mal. copiés, déformés. Il donne deux fils à tel qui en a quatre, attribue trente- quatre ans de captivité à Fov.quet qui n'en fit que vingt, change trente mille livres de rente en trois cent mille.
Même à quelques lignes de distance, il se contredit. Louis XI V, qui était né « avec un esprit au-dessous du médiocre », devient ensuite un « esprit très capable de se former, de se limer, de se raffiner, d'emprunter à autrui sans imitation et sans gêne ».
Est-ce donc un homme médiocre que celui qui se rend compte de ce qui lui manque et cherche à l'acquérir ?
Saint-Simon doit donc être lu, historiquement parlant, avec d'infinies réserves. Mais cet accusateur public, cet infatué de noblesse, cet esprit en somme étroit, ce politique qui ne sut, avant Law, que conseiller la banqueroute comme solution fitmnciire, est un des plus admirables écrivains que noiis ayons. Sa langue nerveuse et incorrecte, hardie et colorée, tour à tour saccadée eitraînante, fourmille de locutions audacieuses, d'expression pittoresques, peignant exactement ce qu'il veut dire. Deux mots lui suffisent pour faire un portrait, pour camper un personnage : c'est Dubois, «petit homme effilé et chafouin» ; Mme de Castries, << espèce de biscuit manqué » ; Dangeau, « siyige du roi, chamarré de ridicides» : celle-ci est «rousse comme une vache », cette autre