‹ Mémoires -- (volume 3)Chapitre 33 sur 44 · UNE BONNE PLAISANTERIE DU DUC DE BRISSAC · texte numérisé non relu

UNE BONNE PLAISANTERIE DU DUC DE BRISSAC

Le vieux Brissac était un très petitgentilhoinme qui availpercé tous les grades d3S gar les du corps, qui avait plu au Roi par son application, par ses détails, par son assidmté, par ne compter que le Roi et ne ménager personne... Il était rustre, brutal, d'ailleurs fort désagréable et gâté à l'excès par le Roi, mais homme d'honneur et de vertu, de valeur et de probité, et

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estimé tel quoique haï de beaucoup de gens, et redouté de tout ce qui avait affaire à lui, même de toute la cour et des plus importants, tant il était dangereux. Il n'y avait que lui qui osât attaquer Fagon sur la médecine. Il lui donnait des bourrades devant le Roi qui mettaient Fagon en \ éritable furie, et qui faisaient rire le Roi et les assistants de tout leur cœur. Fagon, aus5i avec bien de Tesprit, mais avec fougue, lui lai lâchait de bonnes qui ne divertissaient pas moins, mais en tout temps Fagou ne le pouvait vcir ni en cuir parlei de santr. froid !

Un trait de ce major des gardes du corps donnera un petit crayon de la cour. H y avait une prière pubhque tous les soirs dans la chapelle à Versailles à la un de la journée, qui était suivi? d'un salut avec la bénédiction du saint sacrement tous les dimanches et les jeudis. L'hiver, le salut était à six heures ; l'ité, à cinq, pour pouvoir s'aller promener après. Le Roi n'y manquait point les dimanches et très rarement les jeudis en hiver. A la fin de la prière, un garçon bleu eu attente dans la tribune courait avertir le Roi, qui arrivait toujours un moment avant le salut ; mais qu'il dût venir ou non, jamais le salut ne l'attendait. L?s ofRciors des gardes du corps postaient les gai des d'avance dans la tribune, d'oii le Roi l'entendait toujours. Les dames étaient soigneuses d'y garnir les travées des tribunes, et l'hiver de s'y faire remarcpier par de petites bougies, qu'elles avaient pour Hre dans leur livre et qui donnaient à plein sur leur visage. La légularité était un mérite, et chacune, vieille et souvent jeune, tâchait de se l'acquérir aupiès du Roi et de Mme de Maintenon. Brissac, fatigué d'y voir des femmes qui n'avaient pas le bruit de se soucier beaucoup d'entendre le salut, donna le -not un jour aux officiers qui pestaient ; et pendant la prière il arrive dans la travée du Roi, frappe dessus son bâton, et se met à crier d'un ton d'autorité : « Gardes du Roi, retirez- vous, le Roi ne vient point au salut. » A cet ordie tout obéit, les gardes s'en vont, et Brissac se colle derrière un piUer. Grand mm-Uture dans les travées, qui étaient pleines ; et un moment après chaque femme souffle sa bougie, et va tant et si bien qu'il n'y demeura en tout que Mme Dangeau et deux autres assez du commun.

C'était dans l'ancienne cbapelle. Les officiers, qui étaient

avertis, avadent arrête les gardes darivS l'escalier de Bloin et dans les palie^-s,. où ils étaient bien cachés, et quand Brissac eut donné tout loisir aux dames de s'en aller et de ne pouvoir entendre le retour des gardes, il les lit reposter. Tout cela fut ménagé si juste que le Roi arriva un moment après, et que le salut commença. Ls Roi, qui faisait toujours des yeux le tour des tribunes et qui les trouvait toujours pleines et pressées, fut dans la plus grande surprise du monde de n'y trouver en tout et pour tout que INIme de Dangeau et ces deux autres femmes • Il en parla dès en sortant de sa travée, avec un grand étonnement. Brissac, qui marchait toujours près de lui, se mit à rire et liu conta le tour qu'il avait fait à ces bonnes dévotes de coui", dont il s'était lassé de voir le Roi la dupe. Le Roi en rit beaucoup, et encore pl-:^ le courtisan.

SAXTEUIL

C'était le plus grand poète 1 tin qui eût paru depuis plusieurs siècles ; plein d'esprit, de feu, de caprices les plus plaisants, qui le rendaient d'excellente compagnie ; bon convive surtout aimant le vin et la bonne chère, mais sans débauche, quoique cela fût fort déplacé dans un homme de son état, et qui, avec un esprit et des talents aussi peu propres au cloître, était pourtant au fond aussi bon religieux qu'avec un tel esprit il pouvait l'être. Monsieur le Prince l'avait piesque toujours à Chantilly quand il y allait, Monsieur le Duc le mettait de toutes ses parties : en un mot, princes et princesses ; c'était de toute la maison des Condé à qui l'aimait le mieux, et des assauts continuels avec lui de pièces d'esprit en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages et de plaisanteries ; et il y avait bien des années que cela durait. Monsieur le Duc voulut l'emmener à Dijon : Santeuil s'en excusa, allégua tout ce qu'il put : il fallut obéir, et le voilà chez Monsieur le Duc, établi pour le temps des Etats. C'étaient tous les soirs des soupers que Monsieur le Duc donnait ou recevait, et toujours Santeuil à sa suite, qui faisait tout le plaisir de la table. Un soir que Monsieur le Duc soupait chez lui, il se divertit à pousijer Santeuil de vin de Champagne ; et de gaieté

en gaieté, il trouva plaisant de verser sa tabatière pleine de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin, et de le faire boire à Santeuil pour voir ce qui en arriverait. H ne fut pas longtemps à en être éclairci : les vomissements et la fièvre le prirent, et en deux fois vingt-quatre heures, le malheureux mourut dans les douleiirs de damné, mais dans les sentiments d'mie grande pénitence, avec lesquels il reçut les sacrements, et édifia autant qu'il fut regretté d'une compagnie peu portée à l'édification, mais qui détesta une si cruelle expérience.

FEXELOX

Plus coquet que toutes ]es femmes, mais en solide et non en misères, sa passion étr it de plaire, et il avait autant de soin de captiver les valets que les maiires, et les plus petites gens que les personnages. 11 avait pour cela des talents faits exprès, une douceur, une insinuation, des grâces naturelles et qui coulaient de source, un esprit facile, ingénieux, fleuri, agréable, dont il tenait, pour ainsi dire, le robinet pour en verser la qualité et la quantité exactement convenable à chaque dose et à chaque personne ; il se proportionnait et se faisait tour à tour une figure fort singuUère, mais noble, frappante, perçante, attii'ante ; un abord facile à tous; une conversation aisée, légère et toujours décente ; un commerce enchanteur ; une piété facile, égale, qui n'eflarouchait point et faisait respecter ; une UbéraUté bien entendue ; une Uiagnificence qui n'insultait point ; et qui se versait siu: les officiers et les soldats, qui embrassait une vaste hospitalité, et qui, pour la table, les meubles et les équipages, demeurait dans les justes bornes de sa place ; également officieux et modeste, secret dans les assistances qui se pouvaient cacher, et qui étaient sans nombre, leste et défié sur les autres, jusqu'à devenir l'obligé de ceux à qui il les donnait, et à le persuader; jamais emprespc, jamais ûe corapfiments, mais une pcUtcsse qui, en embrassant tout, était toujours mesurée et proportionnée, en sorte qu'il sem))lait à chacun, qu'elle n'était que pour lui avec cette précision dans laquelle il excellait smgulièremeîit. Adroit surtout dansi'art de porter les souffrances, il en usuipait un mérite qui d-nnait

'''i SAINT-SIMON

tout l'éclat PU sien, et qui en portait l'adiniiation et le dévouement pour lui dans le cœur de tous les habitants des Pays-Bfcs, quels qu'ils lussent, et de toutes les dominations qui les partageaient dont il avait l'amour et la vénération. Il jouissait, en attendant un autre genre do vie, qu'il ne perdit jamais de vue, de toute la douceur de celle-ci, qu'il eût peut-être regrettée dans l'éclat après lequel il soupiia toujours, et il en jouissait avec une paix n apparente, que qui n'eût su ce qu'il avait été et ce qu'il pouvait devenir encore, aucun même de ceux qui l'appiochaient de plus et qui le voyaient avec le plus de familiarité, ne s'en serait jamais aperçu.

Parmi tant d'extérieur pov.r le monde, il n'ei.' était pas moins applic^ué à tous les devoirs d'un évêque qui n'aurait eu que son diocèse à gouverner, et qui n'en aurait été distrait par aucune autre chose ; visite d'hôpitaux, dispensation large, mais judicieuse, d'aumônes, clergé, communautés, rien ne lui échappait. Tl disait tous les jours la messe dans la chapelle, officiait souvent, suffisait h toutes ses fonctions épiscopales sans se faire jamais suppléer, prêchait quelquefois. Il trouvait du temps pour tout, et n'avait point i'air occupé. Sa maison ouverte, et sa table de même, avaient l'air de celle d'un gouverneur de Flandres, et tout à la fois d'un palais épiscopal ; et toujours beaucoup de gens de guerre distingués, et beaucoup d'officiers particuhers, sains, malades, blessés, logés chez lui, défrayés et servis comme s'il y en eût eu qu'un seul; et lui ordinairement présent aux consultations des médecins et des clrrurgiens, faisant d'ailleurs, auprès des malades et des blessés, les fonctions de i>asteur le plus charitable, et souvent par les maisons et par les hôpitaux ; et tout cela sans oubli, sans petitesse, et toujours prévenant, avec les mains ouvertes. Aussi était-il adoré de tous.

Ce merveilleux dehors n'était cependant T)as tout lui-même. Sans entreprendre de le Ronder, on peut dire hardiment qu'il n'était pas sans soins et sans recherches de tout ce qui pouvait le raccrocher et le conduire aux premières places. Intimement uni à cette partie des jésuites à la tête desquels était le P. Tellier, qui ne l'avaient jamais abandonné, et qui l'avaient soutenu jusque par delà leurs forces, il occupa ses dernières années à faire des écrits qui, vivement relevés pav le P. Quesnel et plu-

sieurs autres, ne firent que serrer les nœuds d'une imion utile par où il espéra d'omonsser l'aigreur du Roi. Le silence dans l'Eglise était le partage naturel d'un évoque dont la doctrine avait, après tant de bruit et de disputes, été solennellement condamnée: il avait trop d'esprit pour ne le pas sentir; mais il eut trop d'ambition pour ne pas compter pour rien tant de voix élevées contre l'auteur d'un dogme proscrit et ses écrits dogmatiques, et beauccup d'autres qui ne l'épargnèrent pas sur le motif que le monde éclairé entrevoyait assez.

Il marcha vers son bu^ sans se détourner ni à droite ni à gauche ; il donna lieu à ses amis d'oser nommer son nom cpielquefois ; il flatta Rome, pour lui si ingrate ; il se fit considérer par toute la Société des jésuites comme un prélat des grands usages, en faveur duquel rien ne devait être épargné ; il vint cà bout de se concilier la Chétardie, curé de Saint-Sulpice, directeur imbécile, et même gouverneur de !Mjne de !Maintenon.

Parmi ces combats de plume, Fénelon, \iniforme dans la douceur de sa conduite et dans sa passion de se faire aimer, se garda bien de s'engagei dans une guerre d'action. Les Pays- Bas fourmillaient de jansénistes ou de gens réputés tels ; en particulier son diocèse, et Cambray même, en était plein : l'un et l'autre leur furent des lieux de constant asile et de paix. Heureux et contents d'y trouver du repos sous un ennemi' de plume, ils ne s'émurent de rien à l'égard de leur archevêque, qui, bien c^ue si contraire à leur doctrine, leur laissait toute sorte de tranquillitcî. Ils se reposoient sur d'autres de leur défense dogmaticpie, et ne donnèrent point d'atteinte à l'amour général que tous portaient cà Fénelon. Par une conduite si défiée, il ne perdit lien du mérite d'un prélat doux et pacifique, ni des espérances d'un évêque dont l'Eglise devait tout se promettre, et dent l'intéiêt était de tout faire pour lui.

Ce piéJai étai^ un grand homiue maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'espiit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier, quand on ne l'aurait vue qu'une fois. Elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient pas. Elle avait de la gravit<!' et de la galanterie^

du sérieux et c'e la gxiété, elle sentait également le docterr, l'évêqueet le gi and seigneur; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c'était la finesse, l'esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. H fallait effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l'harmonie qui frappait dans l'original et la délicatesse de chaque caractère que ce visage rassemblait. Ses manières y répondaient dans la même proportion, avec une aisance qui en donnait aux autres, et cet air et ce bon goût qu'on ne tient c^ue de l'usage et de la meilleure compagnie et du grandmonde, qui setrouvaientrépandusdesoi-mêmedans toutes ses conversations ; avec cela une éloquence naturelle, douce, fleurie, une politesse insinuante, mais noble et x^roportionnée ; une éloquence facile, nette, agréable ; un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans les matières les plus embarrassées et les plus dures ; avec cela un homme qui ne voulait jamais avoir plus d'esprit que ceux à qui il parlait, qui se mettait à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les mettait à l'aise et qui semblait enchanter, de façon qu'on ne pouvait le quitter, ni s'en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C'est ce talent si rare, et qu'il avait au dernier degré qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui dans leur dispersion, les réunissait pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et l'espérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie. C'est aussi par cette autorité de prophète, qu'il s'était acquise sur les siens, qu'il s'était accoutumé à une donïination qui, dans sa douceur, ne voulait point de résistance. Aussi n'aurait-il pas longtemps souffert de compagnon s'il fût revenu à la cour et entré dans le conseil, qui fut toujours son grand but ; et une fois ancré et hors des besoins des autres, il eût été bien dangereux non seulement de lui résister, mais de n'être pas toujours pour lui dans la souplesse et dans l'admiration.

Retiré dans son diocèse, il y véctit avec la piété et l'application d'un pasteur, avec l'art et la magnificence d'un honlme qui n'a renoncé à rien, qui se ménage tout le monde et toutes choses. Jamais homme n'a eu plus que lui la passion de plaire,

FENELON . -

et au valet a\itaiit qu'au luaitrc ; jamais homme ne l'a portée plus loin, avec uiie application plus suivie, plus constante, plus universelle, jamais homme n'y a plus entièrement réussi. Cambray est un Ueu de grand abord et de gra,nd passage ; rien d'égal à la politesse, au discernement, à l'agrément avec lequel il recevait tout le monde. Dans les premières années on ^é^^tait, il ne courait après personne ; peu à peu les charmes de ses manières lui rapprochèrent un certain gros. A la faveur de cette petite multitude, plusieurs de ceux que la crainte avait écartés, mais qui désiraient aussi de jeter des semences ptour d'autres temjjs, furent bien aises des occasions de passer à Cambray. De l'un à l'autre tous y coururent. A mesure que IVFgr le duc de Bourgogne parut figurer, la f^our du prélat grossit; et elle en devint une effective aussitôt que son disciple fut devenu Dauphin. Le nombre des gens qu'il avait accueillis, la c[uantité de ceux qu'il avait logés chez lui passant par Cambray, les soins qu'il avait pris des malades et des blessés qu'en diverses occasions on avait portés dans sa ville, lui avaient acquis le cœur des troupes. Assidu aux hôpitaux et chez les moindres officiers, attentif aux principaux, en ayant chez lui en nombre et plusieurs mois de suite jusqu'à leur parfait rétabhssement, vigilant en vrai pasteur au salut de leurs âmes, avec cette connaissance du monde qui les savait gagner et qui en engageait beaucoup à s'adresser à lui-mêjne, et il ne se refusait pas au moindre des hôpitaux qui voulait aller à lui, et qu'il suivait comme s'il n'eût point eu d'autres soins à prendre, il n'était pas moins actif au soulagement corporel. Les bouillons, les nourritures, les consolations des dégoûts, souvent encore les remèdes, sortaient en abondance de chez lui ; et dans ce grand nombre un ordre f^t un soin que chaque chose fût du meilleur en sa sorte cpii ne peut se comprendre. H présidait aux consultations les plus importantes ; aussi est-il incroyable jusqu'à quel point il devint l'idole des gens de guerre, et combien son nom retentit jusqu'au milieu de la cour.

.Ses aumônes, ses visites épiscopalcs réitérées plusieurs fois l'année, et qui lui firent connaître par lui-même à fond toute les parties de son diocèse, la sagesse et la douceur de son gouvernement, ses prédications fréquentes dans la ville et dans les villages, la facilité de sop, ar-cès, son humanité avec les petits,

sa politesse avec les aubresi, ses grâces naturelles qui rehaussaient le piix de tout ce qu'il disait et faisait, le firent adorer de son peuple ; et les prêtres dont il sedéclaraitlepèreetlefrère et qu'il traitait tous ainsi, le portaient tous dans leurs cœurs. Parmi tant d'art et d'ardeur de plaire, et si générale, rien de bas, de commun, d'affecté, de déplacé, toujours en convenance à Végard de chacun; chez lui abord facile, expédition prompte et désintéressée ; un même esprit, inspiré par le sien, en tous ceux qui travaillaient sous lui dans ce grand diocèse, jamais de scandale ni rien de violent contre personne ; tout en lui et chez lui dans la plus grande décence. vSes niatinées se passaient eu affaires du diocèse, Coranie il avait le génie élevé et pénétrant, qu'il y résidait toujours, qu'il ne se passait point de jour qu'il ne réglât ce qui se présentait, c'était chaque jour une occupation courte et légère. Il recevait après qui le voulait Voir, puis allait dire la messe, et il y était prompt ; c'était toujours dans sa chapelle, hors les jours qu'il officiait, ou que quelque raison particulière l'engageait à l'aller dire ailleurs. Revenu chez lui, il dînait avec la compagnie, toujours nombreuse, mangeait peu à peu solidement, mais demeurait longtemj)s à table pour les autres, et les charmait par l'aisance, la société, le naturel, la gaieté de sa conversation, sans jamais descendre à rien qui ne fût digne et d'un évêque et d'un grand seigneur; sortant de table, il demeurait peu avec la compagnie. Il l'avait accoutumée à vivre chez lui sans contrainte, et à n'en pas prendre pour elle. Il entrait dans son cabinet et y travaillait quelques heures, qu'il prolongeait s'il faisait mauvais temps et qu'il n'eût rien à faire hors de chez lui.

Au sortir de son cabinet il allait faire des visites ou se promener à pied hors de la ville. Il aimait fort cet exercice et l'allongeait volontiers ; et, s'il n'y avait personne de ceux qu'il logeait, ou quelque personne distinguée, il prenait quelque graad vicaire et quelque autre ecclés!asti(|ue, et s'entretenait avec eux du diocèse, de matières de piété ou de savoir ; souvent il y mêlait des parenthèses agréables. Les soirs, il les passait avec ce qui logeait chez lui, soupait avec les principaux de ces passages d'armées quand il en arrivait, et alors sa table était servie comme le matin. Il mangeait encore moins qu'à dîner et se couchait tou]oi;rf=' avant minuit. Quoique sa table fût

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magnifique et (.U'iicatc, et que tout clioz lu; ic'i)Oudît h l'état d'un grand srigneur, il n'y avait rien noannioins qui ne sentît l'odeur de l'épi seopat et de la règle Li plus exacte, parmi la plus honnête et la plus douce liberté. Lui-même était un exem- ])îe toujours ^>réscnt, mais auquel on ne pouvait atteindre ; partout un ^Tai prélat, partout aussi un grand seigneur, partout encore l'auteur de Télcmaquc. Jamais un mot sur le cour, sur les afîaire?. quoi que ce soit qui pût seulement laisser soupçonner ni ce qu'il avait été, ni ce qu'il pouvait encore êtie. Parmi tant de grandes parties un grand ordre dans ses affaires domestiques, et une grande règle dans son diocèse : mais sans petitesse, sans pédanterie, sans janui-s avoir importuné personne d'aucun état sur la doctrine.

Les jansénistes étaient en paix profonde dans le diocèse de Cambra5% et il y en avait grand nombre ; ils s'y taisaient, et l'arclievêcpie aussi à leur égard. Il aurait été à désirer pour lui qn'ileût laissé ceux de dehors dans le même repos ; mais il tenait trop intimement aux jésuites, et il espérait trop d'eux, jx)ur ne pas leur donner ce qiii ne troublait pas le sien, H était aussi trop attentif à son petit troupeau choisi, dont il était le cœur, l'âme, la vie et Toraole, pour no pas lui donner de temps en temps la pâture de quelques ouvrages cpii couraient entre leurs mains avec la dernière avidité, et dont les éloges retentissaient. Il fut rudement réfuté par les jansénistes ; î^t il est vrai de plus que le silence en matière de doctrine aurait con. venu à l'auteur si solennellement condamné du livre des Mmimes des sainf<t ; mais l'ambition n'était rien moins que morte ; les coups qu'il recevait des réponses des jansénistes lui devenaient de nouveaux mérites aupiès de ses amis, et de nouvelles raisons aux jésuites de tout faire et de tout entreprendre pour lui ])ro:iirer le rang et les j'iaces d'autorité dans l'EgUse et dans l'Etat. A mesure que les temps orageux s'éloignaient,, que ceux de son Dauphin s'approchaient, cette ambition se réveillait fortement, quoique cachée sous une mesure qui certainement hii devait coûter. Le célèbre Eossuet, évêque do Meaux, n'était plus, ni Godet, évêque de Chartres. La constitution avait perdu le cardinal de Noailles ; le P. TeUier était devenu tout -puissant. Ce confesseur du Roi était totalement à lui ainsi que l'élixir du gouvernement des jésuites ; et la So-

ciété entière faisait profession de lui être attachée depuis la mort du P. Bourdaloiie, du P. Gaillard et de quelques autres principaux qui lui étaient opposés, qui en retenaient d'autres et que la politique des supérieurs laissait agir, pour ne pas choquer le Roi ni Mme de Mainten^^n contre tout le corps ; mais ces temps étaient passés, et tout ce formidable corps lui était enfin réuni. Le Roi, en deux ou trois occasions depuis peu n'avait pu s'empocher de le louer. Il avait ouvert ses greniers aux troupes "dans un temps de cherté et où les munitionnaires étaient à bout, et il s'était bien gardé d'en rien recevoir, quoi qu'il en eût tiré de grosses sommes en le vendant <à Tordinpire. On peut juger que ce service ne demeura pas enfoui, et ce fut aussi ce qui fit hasaider pour la première fois de nommer son nom au Roi. Le duc de Chevreuse avait enûn ose l'aller voir et le recevoir une autre fois à Chaulnes ; et on peut juger que ce ne fut pas sans être assuré que le Roi le trouvait bon.

Fénelon, rendu enfin aux plus flatteuses et aux plus hautes espérances, laissa germer cette semence d'elle-même; mais elle ne put venir à maturité La mort si peu attendue du Dauphin l'accabla, et celle du duc de Chevreuse, qui ne tarda guère après, aigrit cette profonde plaie ; la mort du duc de Beauvillier la rendit incurable, et l'atterra. Ils n'étaient qu'un cœur et qu'une âme, et, quoiqu'ils ne se fussent jamais vus depuis l'exil, Fénelon le dirigeait de Cambray jusque dans les plus petits détails. Malgré sa profonde douleur de la mort du Dauphin, il n'avait pas kiissé d'embrasser une planche dans ce naufrage. L'an.bition surnageait à tout, se prenait à tout. Son esprit avait toujours plu à M. le duc d'Orléans. M. de Chevreuse avait cultivé et entretenu entre eux l'estime et l'amitié, et j'y avais aussi contribué par attachement pour le duc de Beauvillier, qui pouvait tout sur moi. Après tant de pertes et d'épreuves les plus dures, ce prélat était encore homme d'espérances ; il ne les avait pas mal placées. On a vu les mesures que les ducs de Chevreuse et de Beauvillier m'avaient engagé de prendre pour lui a\iprès de ce prince, et qu'elles avaient réussi de façon que les premières places lui étaient destinées, et que je lui en avais fait passer l'assurance par ces deux ducs dont la piété s'intéressait si vivement en lui, et qui étaient persimdés que rien ne pouvait être si utile h

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l'Eglise, ni si important à l'Pitat, que de ie placer au timcn (lu gouvernement ; mais il était arrêté qu'il n'aïuait que (les espérances. On a vu que rien ne le pouvait assiu-er sur moi, et que les ducs de Chevi-euse et de Eeauvillier nie Tavouaient. Je ne sais si cette frayeur s'augmenta par leur perte, et s'il <Tut que, ne les ayant plus pour me tenir, je ne serais plus le même pour lui, avec qui je n'avuis jamais eu aucun <ommerce, tr«rp jeune avant son exil, et sans nulle occasion depuis. Quoi qu'il en soit, sa faible oompiexion ne put résister à tiint de soins et de traverses. La mort du duc d(^ Tîeauvillier lui donna le dernier coup. Il se soutint quelque temps par effort de courage, mais ses forces étaient à bout. Les eaux, ainsi qu'a. Tantale, s'étaient trop persévéramment retirées du bord de ses lèvres toutes les fois qu'il croyait y toucher pour y éteindre l'ardeur de sa soif.

n fit un court voyage de visite épiscopale, il versa dans un endroit dangereux, personne ne fut blessé, mais il vit tout le péril, et eut dans sa faible machine toute la commotion de cet accident. Il arriva incommodé à Cambray, la fièvre survint et les accidents tellement coup sur coup qu'il n'y eut plus de remède ; mais sa tête fut toujours libre et saine. Il mourut à Cambray le 7 janvier de cette année (1) au milieu des reji,rets intérieurs, et à la porte du comble de ses désirs. Il savait l'état tombant du Roi, il savait ce qui 1? regardait après lui. Il était déjà consulté du dedans et recourtisé du dehors, parce que k goût du soleil levant avait déjà percé. Il était porté par le zèle infatigablement actif de son petit troupeau, devenu la portion d'élite du grand parti de la constitution |>ar la haine des anciens ennemis de l'archevêque de Cambra}', qui ne l'étaient pas moins de le; doctrine des jésuites, qu'il s'agissait, de tolérée à grand' peine qu'elle avait été depuis son père Mohna, de rendre triomphante, maîtresse et luiique. Que de puissants motift de regretter k' vie ; et que la mort est amère dans des circonstances si parfaites et si à souhait de tous côtés! Toutefois il n'y parut pas. Soit amour de la réputation, qui fut toujours lui objet auquel il donna toute préférence, soit grandeur d'âme qui méprise enfin ce qu'elle ne peut atteindre, soit dégoût du

luoude si coiitiuuellemeut trompeur pour lui, et de sa figure qui passe, et qui allait lui échapper, soit piété raniniéo par un long usage, et ranimée peut-êtrq par ces tristes mais puissantes considéiations, il parut insensible à tout ce qu'il quittait, et uniquement occupé de ce qu'il allait trouver, avec une tranquillité, une paix, qui n'excluait que le trouble, et qui embrassait la pénitence, le détachement, le soin unique des choses spirituelles et de son diocèse, enfin une confiance qui ne faisait que surnager à l'humiHté et à la crainte.

Dans cet état, il écrivit au Roi une lettre sur le spirituel do son diocèse, qui ne disait pas un mot sur lui-même, qui n'avait rien que de touchant et qui ne convînt au lit de la mort à un grand évêque. La sienne, à moins de soixante-cinq ans, munie des sacrements de l'Eglise, au milieu des siens et de son clergé put passer pour une grande leçon à ceux qui survivaient, et poiir laisser de grandes espérances de celui qui était appelé. La consternation dans tous les Pays-Bas fut extrême. Il y avait apprivoisé jusqu'aux armées ennemies, qui avaient autant et même plus de soin de conserver ses biens que les nôtres. Leurs généraux et la cour de Bruxelles se piquaient de le combler d'honnêtetés et des plus grandes marques de considération, et les protestants pour le moins autant que les catholiques. Les regrets furent donc sincères et universels dans toute l'étendue des Pays-Bas. Ses amis, surtout son petit troui>eau, tombèrent dans l'abîme de l'affliction la plu*, amère. A tout prendre, c'était un bel esprit et un grand homme. L'humanité rougit ])Our lui de Mme Guyon, dans l'admiration de laquelle, vraie ou feinte, il a toujours vécu, sans que sei> maurs aient jamais été le moins du monde soupçonnées, et est mort a])rès en avoir été le martyr, sans qu'il ait été jamais possible de l'en séparer. iMalgré la fausseté notoire de toutes ses prophéties, elle fut toujours le centre où tout aboutit dans ce petit troupeau, et l'oracle suivant lequel Fénelon vécut et conduisit les autres.

Si je me suis un peu étendu sur ce personnage, la singularité de ses talents, de sa vie, de ses diverses fortunes, la figure et le bruit qu'il a fait dans le monde, m'ont entraîné, persuadé aussi que je ne devais pas moins au feu duc de Beauvillier pour un ami et un maître qui lui fut si cher, et pour montrer que ce n'était pas merveilles qu'il en fût aussi enchanté, lui qui, avec

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sa candeur, n'y vit jamais: quo la pittc ir« plus sublime, et qui n'y soupçonna pas même l'ambition. Tout était si exactemeai compassé chez M. de Cambray q'i'il mourut sans devoir un sou et sans nul aroent.

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