‹ Mémoires -- (volume 3)Chapitre 35 sur 44 · DERMEKS JOUES DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

DERMEKS JOUES DE LOUIS XIV

Fagon à eiuinailloter le Roi, pour ainsi dire, tous 1er, soirs dans un tas d'oreillers de plume, qui le faisaient tellement suer toutes les nuits, qu'il le fallait frofcter et changer tous les matins avant que le grand chauibellan et les premiers gentilshomraes de la chambre entpasi>ent, D ne buvait depuis de longues années, au lieu du meilleui vin de Champagne, dont il avait uniquement usé toute sa vie, que de vin de Bourgogac avec la moitié d'eau, si vieux qu'il en était usé. Il disait quelquefois eu riant, qu'il y avait souvent des seigneurs étrangeis bien attrapés à vouloir goûter du viu de sa bouche. Jamais il n'en avait bu de pur en aucun temps, ni usé de nulle sorte de liqueurs, non pas même de thé, café, ni chocolat. A sou lever seulement au lieu d'un peu de pain, de vin et d eau, il prenait depuis fort longtemps deux tasses de sauge et de véronique ; souvent entre ses repas et toujours en se mettant au lit des verres d'eau avec un peu d'eau de fleurs d'oiange qui tenaient chopine, et tou- ;;ours à la glace en tout temps ; même les jours de médecine il y buvait, et toujours aussi à ses repas, entre lesquels il ne luangea jamais quoi que ce fût, que quelque pastille de cannelle, qu'il mettait dans sa poche à son fndt, avec force biecotins pour ses chiennes couchante? de son cabinet.

Comme il devint la dernière année de sa vie de plus en plus resserré, Fagon lui faisait manger à l'entrée de son repas beaucoup de fruits à la glace, c'est-à dire des miires, des melons et des figues, et celles-ci pourries à force d'être mûres, et à son dessert beaucoup d'autres fruits, quil finissait par une quantité de sucreries qui surprenait toujours. Toute l'année, il miingeait à souper une quantité prodigieuse de salade. Ses potages, dont il mangeait soir et matin de plusieurs, et en quantité de chacnn sans préjudice du reste, étaient pleins de jus et d'une extrême force, et tout ce qu'on lui servait plein dépices, au double au raoins de ce qu'on y en met ordinairen.ent, et très tort d'ailleurs. Cela et les sucreries n'étaient pas de l'avis de Fapon, qui, en le voyant manger, faisait quelquefois des mines fort plaisantes, sans toutefois oser rien diie, que par-ci par-Li, à Livry et à Br-uoist, qui lui répondaient que c'était à eux à faire manger le Boi, et à lui à le purger. 11 ne mangeait d'aucune sorte de venaison ni d'oiseaux d'eau, mais dailleurs de tout sans exception, gras et maigre, qu'il fit toujours, excepté le carême

que quelques jours seulenient, depuis une vingtaine d'années. Il j-edoubla ce régime de fruits et de boisson cet été.

A la fin, ces fruits pris après son potage lui noyèrent l'estomac, en émoussèrent les digestifs, lui ôtèrent appétit, qui ne lui avait manqué encore de sa vie, sans avoir jamais eu ni faim ni besoin de manger, quelque tard que des hasards Toussent fait dîner quelquefois. Mais aux premières cuillerées de potage, l'appétit s'ouvrait toujours, à ce que je lui ai ouï dire plusieurs fois, et il mangeait si prodigieusement et si solidement soir et matin, et si également encore, qu'on ne s'accoutumait point à le voir. Tant d'eau et tant de fruits, sans être corrigés par rien de spiritueux, tournèrent son sang en gangrène, à force d'en diminuer les esprits, et de l'appauvrir par ces sueurs forcées des nuits, et furent cause de sa mort, comme on le reoonaut à l'ouverture de son corps. Les parties s'en trouvèrent toutes si belles et si saines qu'il y eut lieu de juger qu'il aurait passé le siècle de sa vie. Son estomac surtout étonna, et ses boyaux par leur volume et leur étendue au double de l'ordinaire, d'où lui vint d'être si grand mangeur et si égal. On ne songea aux remèdes que quand il n'en fut plus temps, parce que Fagon ne voulut jamais le croire malade, et que l'aveuglement de Mme de Maintenon fut pareil là-dessus, quoiqu'elle eût bien su prendre toutes les précautions possibles pour Saint- Cyr et pour M. du Maine. Parmi tout cela, le Roi sentit son <;tat avant eux, et le disait quelquefois à ses valets intérieurs. Fagon le rassurait toujours sans lui rien faire. Le Roi se contentait de ce qu'il lui disait sans en être persuadé, mais son amitié pour lui le retenait, et Mme de Maintenon encore plus.

Le mercredi, 14 août, il se fit porter à la messe pour la dernière lois, tint conseil d'Etat, mangea gras, et eut grande musique chez Mme de Maintenon. Il soupa au petit dîner. Il fut peu dans son cabinet avec sa famille, et se coucha peu après dix heures.

Le jeudi, fête de l'Assomption, il entendit la messe dans son lit. La nuit avait été inquiète et altérée. Il dîna devant tout le monde dans son lit, se leva à cinq heures, et se fit porter chez Mme de Maintenon, où il eut petite musique. Entre sa messe et son dîner, il avait parlé séparément au chancelier, à Desmarets,.à Pontchartrain, Il soupa et se coucha comme la veille. Ce fut toujours depuis de même tant qu'il put se lever.

nERNIEKS JOURS DE L/JUIS XIV ?ST

Lo vemli-edi 10 août, la nuit n'avait pas été meilleure ; beaucoup de soif et de boisson. 11 ne fit entrer qu'à dix heures. La messe et le dîner dans son lit comme toujours depuis, donna audience dans sou cabinet à un envo.yc de Wolfenbultel, se fit ]>orter chez ^Inic de ^laintenou ; il y joua avec les dames fauiilières, et y eut après grande musique.

Le samedi, 17 août, la nuit comme la iirécédente. Il tint dans son lit le conseil des finances, vit tout le monde à son dîner, se leva aussitôt après, donna audience dans son cabinet au général de l'ordre de Sainte-Croix de la Bretonnerie, passa chez Mme de M?àntenon, où il travailla avec le chancelier. Le soir, Fagon coucha pour la première fois dans sa chambie.

Le dimanche 18 août se passa comme les jours précédents, Fagon prétendit cpi'il n'avait point eu de fièvre. H tint conseil d'Etat avant et après son dîner, travailla après sur le? fortifi cations avec Pelletier à l'ordinaire, puis passa chez Mme de Maintenon, où il y eut musique. Ce même jour, le comte de Ribeira, ambassadeur extraordinaire de Portugal, dont la mère, qui était morte, était sœur du prince et du cardinal de Rohan, fit à Paris son entrée avec une magnificence extraordinaire, et jeta au peuple beaucoup de médailles d'argent et cpielques unes d'or. L'état du Roi, qui montrait manifestement ne pouvoir plus durer cpie peu de jours, et dont je savais par Maréchal des nouvelles plus sûres que celles que Fagon se voulait persuader à soi et aux autres, me fit penser à ChamiUart, qui avait, en sortant de places, une pension du Roi de soixante ïuille livres. J'en demandai la conservation et l'assurance à M. le duc d'Oc-léans, et je Tobtins aussitôt, avec la permission de le lui mander à Paris. Il y était fort touché de la maladie du Roi, et fort peu de toute autre chose. Il ne laissa pas d'être agréablement surpris de m» lettre, et d'être bien sensible à un soin de ma part qu'il n'avait pas eu pour lui-même. Il m'envoya u le lettre de remerciem-înts, que je rendis à M. le duc d'Orléa-\=s. Te n'ai rien fait qui m'ait donné plusde plais'ï. La chose demeura secrète jusqu'à la mort du Roi ; je ne perdis pas de temps à la faire déclarer incontinent après la régence.

L3 vendredi 23 août, la nuit fut à l'ordinaire, et la matinée aussi, n travailla avec le P. Tellier, qui fit inutileuient efforts pour l'aire nommer aux grands et nombreux bénéfices

qui vaquaient, c'est-à-dire pour en disposej- liii-mêine, et nv les pas laisser à donner par M. le duc d'Orléans. Il faut dire tout de suite que plus le Roi empira, plus le P. Tellier le pressa là-dessus pour ne pas laisser échapper une si riche proie, ni l'ocoa&ion de se munir de créatures affidées avec lesquelles ses juarchés étaient faits, non en argent, mais en cabales. Il n'y put jamais réussir. Le Roi lui déclara qu'il avait assez de comptes à rendre à Dieu sans se charger encore de ceux de cette nomination, si prêt à paraître devant lui, et lui défendit de lui en parler davc-ntage. Il dîna debout dans sa chambre en robe de chambre, y vit les courtisans, ainsi qu'à son souper de même, passa chez lui l'après-dîner avec ses deux bâtards , M. du Maine surtout, Mme de Maintenon et les dames fami lières ; la soirée à l'ordinaire. Ce fut ce même jour qu'il apprit la mort de Maisons, et qu'il donna sa charge à son fils, à la prière du duc de Maine.

Le samedi 24, la nuit ne fut guèr« plus mauvaise qu'à l'ordinaire, car elles l'étaient toujours. Mais sa jambe parut considérablement plus mal et lui fit plus de douleur. La messe à l'ordinaire, le dîner dans son lit, où les principaux courtisans, sans entrées le virent ; conseil des finances ensuite, puis il travailla avec le chanceher seul. Succédèrent Mme de Maintenon et les dames familières. Il soupa debout en robe de chambre en présence des courtisans, pour la dernière fois. J'y observai qu'il ne put avaler que du liquide, et qu'il avait peine à être regardé. Il ne put achever, et dit aux courtisans qu'il les priait de passer, c'est-à-dire de sortir. Il se fit remettre au lit ; on visita sa jambe, où il parut des marques noires. Il envoya chercher le P. Tellier et se confessa. La confusion se mit parmi la médecine. On avait tenté le lait et le quinquina à l'eau ; on les supprima l'un et l'autre sans savoir que faire. Ils avouèrent qu'ils lui croyaient une fièvre lente depuis la Pentecôte, et s'excusaient de ne lui avoir rien fait sur ce qu'il ne voulait point de remèdes, et qu'ils ne le croyaient pas si mal eux-mêmes. Par ce que j'ai rapporté de ce qui s'était passé dès avant ce temps-là entre Maréchal et Mme de Maintenoti ià-dessus, on voit ce qu'on en doit croire.

Le dimanche 25 août fête de Saint-Louis la nuit fut bien plus mauvaise. On ne fit plas mystère du danger, et tout de suite

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