‹ Mémoires -- (volume 3)Chapitre 38 sur 44 · DEK.NIERS JOURS DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

DEK.NIERS JOURS DE LOUIS XIV

ne pouvait opérf?r, par conséquent, aucun changement d'opinion. Rien de plus touchant que la conjoncture, mais rien de plus étranger à la question, rien aussi de plus odieux que ce piège, qui par rapport au Roi, de l'état duquel ils achevèrent d'abiser si indignement, et par rapport au cardinal de NoaiUes, qu'ils voulurent brider ou noircir si grossièrement. Ce trait énorme émut tout le public contre eux, avec d'autant plus de violence que rextrémité du Roi rendit la liberté, que sa terreur avait si longtemps retenue captive. Mais quand on en sut le détail, et l'apostrophe du Roi aux deux cardinaux, sur le compte qu'ils auraient à rendre pour lui de tout ce qu'il avait fait sur la constitution, et le détail de ce qui là même s'était passé tout de suite sur le cardinal de Xoailles, l'indignation générale rompit les digues, et ne se contraignit plus ; personne au contraire qui blâmât le cardinal de Xoailles, dont la réponse au chancelier fut en peu de mots un chef-d'œuvre do rehgion, de douleur et de sagesse.

Ce mênu^ lundi 26 août, après qu^ les deux cardinaux fment sortis, le Roi dîna dans son lit en présence de ce qui avait les entrées. Il les fit approcher comme on desservait, et leur dit ces paroles : « Messieurs, je voue demande pardon du niauvais exemple que je vous ai donné. J'ai bien à vous remercier de la manière dont vous m'avez servi, et de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez toujours marqués. Je suis bien fâché do n'avoir pas fait pour vous ce que j'aurais bien voulu faire. Les mauvais temps' en sont cause. Je vous demande pour mon petit-fils la même application et la même fidéUté que vous avez eue pour moi. C'est un enfant c^ui pourra essuyer bien des traverses. Que votre exemple en soit un pour tous mes autres sujets. Suivez les ordres que mon neveu vous domiera, il va gouverner le royaume. J'espère qu'il le fera bien ; j'espère aussi que vous contribuerez tous à l'union, et que si quelqu'im s'en écartait, vous aideriez \ le ramener. Je sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi. Je vous en demande pardon. Adieu, Messieurs : je compte que vous vous souviendjez quelquefois de moi, .>

Quelque temps après il manda à la duchesse de Ventadour de lui amener le Dauphin. Il le fit approcher et lui cUt ces paroles devant Mme de Maintenon et le très peu des plus mtimc-

meut privilégies ou valets nécessaires, qui les recueillirent : «Mon enfant, vous allez être un grand roi; ne m'imitez pas dans le goût que j'ai eu pour les bâtiments, ni dans celui que j'ai en pour la guerre ; tâchez, au contraire, d'avoir la paix avec vos voi.^ias. Rendez à Dieu ce que vous lui devez ; reconnaissez les obligations que vous lui avez, faites-le honorer par vos sujets. Suivez toujours les bons conseils, tâchez de soulager vos peuples, ce que je suis assez mallieureux.de n'avoir pu faire. N'oubliez pas la reconnaissance que vous devez à Mme de Ventadour. Madaaie (s'adressant à elle), que je l'embrasse ; » et ed l'embrassant lui dit : « Mou cher enfant, ]e vous donne ma bénédiction de tout mon cœur. » Comme on eut ôté le petit prince de dessus le Ut du Roi, il le redemanda, l'embrassa do nouveau, et, mains et les yeux au ciel, le bénit encore. Ce spectacle fut extrêmement touchant : la duchesse de Ventadour se lia GO. d'emporter le Dauphin et de le ramener dans son appartement.

Après une courte pause, le Roi fit appeler le duc du Maine et le comte de Toulouse, fit sortir tout ce peu qui était dans sa eh'A n'ora et fermer les pcites. Ce particulier dura assez longtem,3=!. L3S choses renwses dans leur ordre accoutumé, quand il eue fut avec eux, il envoya chercher M. le duc d'Orléans, qui était chez lui. Il lui parla fort peu de temps, et le rappela comnio il sortait pour lui dire encore quelque chose, qui fut fort court. Ce fut là qu'il lui ordonna de faire conduire, dès qu'il sera t mort, le Roi futur à Vincennes, dont l'air est bon jusqu'à ce que toutes les céiémoDies fussent finies à Versailles et le château bien nettoyé après, avant de le ramener à Versailles, où il destinait son séjour. 11 en avait apparemment parlé auparavant au duc du Maine et au maréchal de Villeroy, car a))rès que M, le duc d'Orléans fut sorti, il donna ses ordres pour aller meubler Vincennes, et mettre ce lieu en état de recevoir incessamment son successeur. Miue du Maine, qui jusqu'alors n'avait pas pris la peme de bouger do Sceaux, avec ses compa'jrnies et ses passe-temps, était arrivée à Versailles, et fit demander au Roi la permission de le voir un moment après ces ordres donnés. Elle était déjà dans l'antichambie : elle entra, et sortit im moment après.

Le mardi 27 août, personne n'entra dans la chambre du Roi

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que le P. Telli?r, Mme de :Maintenon,et pour 1;\ messe senleiU9nt le cardinal de Rolian et les deux aumôniers de quartier. Sur les deux heures, il envoya chercher le oliancelier, et, seul avec lui et Mme de Maintenon, lui fît ouvrir deux cassettes jileines de papiers, dont il lui fit briller beaucoup, et lui donna SOS ordres pour ce qu'il voulut qu'il fît des autres. Sur les six heures du soir, il manda encore le chancelier. Mme de Maintenon ne sortit point de sa chambre de la journée, et personne n'y entra que les valets, et dans des moments, l'apparition du service le phis indisp^nsible. Sar le soir, il fit appeler le P. Tellier, et presque aussitôt après qu'il lui eut parh', il envoya chercher Pontchartrain, et lui ordonna d'expédier aussitôt qu'il serait mort un ordre pour faire porter son cœur dans l'église de la maison professe des jésuites à Paris, et l'y faire placer vis-à-vis celui du Roi son père, et do la même manière . Le mercredi 28 août, il fit le matin une amitié à :Mme de Maintenon qui ne lui plut guère, et à laquelle elle ne répondit pas un mot. Il lui dit que ce qui la consolait de la quitter était respérancc, h l'âge où elle était, qu'ils se rejoindra ient bientôt. Sur les s-pt heures du matin, il fit appeler le P. TelHer, et comme il lui parlait de Dieu, il vit dans le miroir de sa cheminée df>ux garçons de sa chambre assis au pied de son lit qui pleuraient. Il leur dit : « Pourquoi pleurez-vous ? est-ce que vous m'avez cru im:nortel ? Pour moi, je n'ai point cru l'être, et vous avez dû, à ïàge où je suis, vous prépare^ à me perdie. »

Une espèce de mariant provençal fort grossier apprit l'extrémité du Roi en chemin de Marseille à Paris, et vint ce matinci à Versailles, avec un remode, qui, disait-il, guérissait la gangrène. Ls Roi était si mal et les médecins tellement à bout, qu'ils y consentirent sans difficulté, en présence de Mme de Maintenon et du duc de Maine. Fagon voulut dire quelque chose ; ce mariant, qui se nommait le Brun, le malmena fort brutalement, do.it Fagon, qui avait ac30utumc de malmener les autres et d'en être respecté jusqu'au tremblement, demeura tout abasourdi. On donna donc au Roi dix gouttes de cet élixir dans du vin d'Aiicante, sur les onze heures du matin. Quelque temp? après il se trouva plus fort, mais le pouls étant retombe et devenu fort mauvais, on lui en présenta une autre prise sur les quatre heures, en lui disant que c'était pour le rappeler à

la vie. Il répondit en in-enant le verre où cela estait : « A la vie on à la mort, tout ce qui plaira à Dieu. »

Mme de Maintenon venait de sortir de chez le Roi, ses coiffes baissées, menée par le maréchal de Villeroy par-devant chez elle, sans y entrer, jusqu'au bas du grand degré, où elle leva ses coiffes. Elle embrassa le maréchal d'un œil fort sec, en lui disant : « Adieu, Monsieur le maréchal % monta dans un carrosse du Roi qui la servait toujours, dans lequel Mme de Caylus l'attendait seule, et s'en alla à Saiat-Cyr, suivie de son carrosse où étaient ses femmes. Le soir, le duc du Maine fit chez lui une gorge chaude fort plaisante de l'aventure de Fagon aVec le Briin. Le remède de le Brun, fut continué comme il voulut, et il le vit toujours prendre au Roi. Sur un bouillon qu'on lui proposa de prendre, il répondit qu'il ne fallait pas lui parler comme à un autre homme, que ce n'était pas un bouillon qu'il lui fallait, mais son confesseur, et il le fit appeler. Un jour qu'il revenait d'une perte de connaissance, il demanda l'absolution générale de ses péchés au P. Tellier, qui lui demannianda s'il souffrait beaucoup. « î!h ! non, répondit le Roi, c'est ce qui me fâche, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation do mes péchés. »

Le jeudi 29 août, dont la nuit et le jour précédent avaient été si mauvais, l'absence des tenants, qui n'avaient plus à besogner au delà de ce qu'ils avaient fait, laissa l'entrée de chambre plus libre aux graids officiers, qui en avaient toujours été exclus. Il n'y avait point eu de messe la veille, et on ne comptait plus qu'il y en eût. Le duc de Charost, capitaine des gardes, qui s'était aussi ghssé dans la chambre, le trouva mauvais avec raison, et fît demander au Roi par un des valets famiUîrs s'il ne serait pas bien aise de l'entendre. Le Roi dit qu'il le désirait ; sur quoi on alla quérir les gens et les choses nécessaires, et on continua les jours suivants. Le matin de ce jeudi, il parut plus de force et quelque rayon de mieux, qui fut incontinent grossi et dont le bruit courut de tous côtés. Le Roi mangea même deux petits biscuits dans un peu de vin d'Alicante avec une sorte d'appétit. J'allai ce jour-là, sur les deux heiifes après-midi, chez M. le duc d'Orléans, dans les appartements duquel la foule était au point depuis huit jours, et à toute heure, qu'exactement parlant une épingle n'y serait pas

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tombée à terre. Je n'y trouvai qui que oe soit. I)èt> qu'il nxv vit, il se mit à rire, et à me dire que j'étais le premier homuu fiu'il eût encore vu chez lui de la journée, qui jusqu'au soir fut entièrement désorte chez lui. Voilà le monde.

Le soir fort tard ne répondit pas à l'applaudissemeut qu'on avait voulu donner à la journée, pendant laquelle il avait dit au curé de Versailles, qui avait profité de la liberté d'entrer, qu'd n'était pas question do sa vie, sur (ce qu'il lui disait que tout était en prières pour la demander), mais de son salut, pour lequel il falla.it bien prier. Il lui échappa ce même jou^*, eu donnant des ordres, d'appeler le Dauphin le jeune Roi. E vit im mouvement dans ce qui était autoiu- de lui. « Hé pourquoi ? leur- dit-iL cela ne me fait aucune peine. » Il prit sur les huit heures du soir de l'éhxii- de cet homme de Provence. Sa tête parut embarrassée ; il dit lui-môme qu'il se sentait fort maU Vers onze heures du soir sa jambe fut visitée. La gangrènt se trouva dans tout le pied, dans le genou, et la cuisse fort enflée. Il s'évanouit pendant cet examen. Il s'était aperçu avec peine de l'absence de Mme de Maintenou qui ne comptait plus revenir. Il la demanda plusieurs fois dans la jom-née ; on ne lui put cacher son dé})art. Il l'envoya chercher à Saint-Cyr ; elle revint le soir.

Le vendredi 30 août, la journée fut aussi fâcheuse qu'avait été la nuit, un grand assoupissement, et dans les intervalles la tête embarrassée. Il prit de temps en temps un peu de gelée et do l'eau pure, ne pcuvant plus souffrir le vin. Il n'y eut dans sa chambre que les valets les plus indispensables pour le service, et la médecine, >Iiue de jSfaintenon et quelques rares apparitions du P. Tellier, que Bloin ou Maréchal envoyaient chercher. Il se tenait peu même dans les uabinets, non plus que M. du Maine. Le Roi revenait aisément à la piété quand Mme de Maintenou ou Tellier trouvaient les moments où sa tête était mol as ombirrassée; mais ils étaient rares et courts. Sur les cinq heiu-es du soir, iluie de Maintenou passa chez elle, distribua ce qu'elle avait de meubles daiLs scn appartement à son domestique, et s'en alla à Saiat-Cyi pour n'en sortir jamais.

Le samedi 31 août, la nuit et la journée furent détestables. Il n'y eut que de rares et de courts instants de connaissance.

La gangrène avait gagné le genou et toute la cuisse. On lui donna du remède du feu abbé Aignan, que la duchesse du Maine avait envoyé proposer, qui était un excellent remode pour la petite vérole. Les médecins consentaient à tout, pat'ce qu'il n'y avait plus d'espérance. Vers onze heures du soir on le trouva si mal qu'on lui dit les prières des agonisants. L'appareil le rappela à lui. Il récita des prières d'une voix si forte qu'elle se faisait entendre à travers celle du grand noinbre d'ecclésiastiques et de tout ce qui était entré. A la fin des prières, il reconnut le cardinal de Roban, et lui dit: « Ce sont Ih les dernières grâces de l'Eglise. » Ce fut le dernier homme à qui il parla. Il répka plusieurs fois : Nuni' et in hora monift, puis dit : « 0 mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir. » Ce furent ses dernières paroles. Toute la nuit fut sasis connaissance, et une longue agonie, qui finit le dimanche l^'^ septembre 1715, à huit heures un quart du matin, trois joiu's avant qu'il eût soixante-dix-sept ans accomplis, dans la soixante-douzième année de son règne.

jVl. LE DUC D'ORLEANS

Je le voyais presque toutes les après-dinées à Versailles, seul dans son entresol. Il me faisait dos reproches, quand le hasard rendait rues visites plus rares, et il me permettait de lui parler en toute liberté. Aucun chapitre ne nous échappait ; il se répandait sur tous avec luoi et il trou /ait bon que je ne lui cachasse rien sur lui- môme. Je ne le voyais qu'à Versailles et à Marly, c'est-à-diro à la cour et jamais .à Paris ; outre que je n'y étais presque point, et, quand j'y allais, pour y coucher unenuit et rarement deux, c'était ponr des devoirs ou des affaires. Ses compao;nies, ses parties, la vie qu'il menait à Paris ne me convenaieit point: je m'étais mis tout d'abord sur le pied de n'avoir eucun conioierce avec personne du Palais-Royal, ni de ses compagnies de jilaisir, ni avec s<îs maîtresses. Je n'en voulus pas avoir davantage avec Mme la duchesse d'Orléans qu* je ne voyais jamais qu'aiix occasions de' cérémonies et do devoirs indispensables^ fort rares, et une minute; et je ne me mêlai jamais de quoi que oe fût de leurs maisons. Je crus ton-

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