Madame de Toisij
(Pages 28--29.)
23 mars 1703. — Mme de Toisy étoit une femme de très peu, mais de beaucoup d'esprit et d'honnête galanterie, qui avoit trouvé moyen de voir la compagnie la plus choisie, et, quand elle eut vieilli, de la voir avec autorité. On ne laissoit pas de s'en moquer ; mais, avec tout cela, elle tenoit son petit tribunal dans Paris, où l'élite de la cour ne dédaignoit pas d'aller. Son mari étoit mort. Le cardinal d'Estréos et toute sa famille la voyoient fort; les Noailles aussi, qui lui firent leur cour avec tant de cajoleries, parce qu'elle étoit riche, sans enfants, et qu'elle ne croyoit pas ses parents dignes d'elle, qu'elle donna gros pour le mariage de la duchesse de Guiche, plus gros pour celui de la maréchale de Cœuvres puis d'Estrées, et qu'enfin son testament fut pour la maréchale de Noailles, à fort peu de choseprès'.
236. La comtesse de QuirUin, ses amis et son second mari, M. de Mortagne.
(Page 30.)
27 janvier 1686. — Mme de Quintin étoit Montgommery, et son mari Goyon, comme MM. de Matignon. Elle étoit veuve, sans enfants et riche. Elle étoit bien faite et laide, et se piquoit d'esprit de toute sorte, et même de beauté. Ou prétend qu'elle n'avoit pas été cruelle. A force de meubles précieux, d'habillements recherchés, de bonne chère, de ne sortir jamais de sa maison, d'y avoir du jeu, elle s'étoit attiré fort bonne compagnie. Monsieur y alloit quelquefois, jusques là qu'elle avoit apprivoisé Madame. De l'un à l'autre, la mode s'y mit, et c'étoit un tribunal où il falloit que les jeunes gens du grand monde se fissent présenter et comptassent avec elle. Sa belle-mère, dont le'huguenotisme avoit fait le mariage, étoit sœur de M. de Turenne le célèbre, de Mme de la Trémoïlle, de la mère des maréchaux de Lorge et de Duras, de la comtesse de Roucy, et lui attiroit toutes ces maisons. Elle prit un ascendant sur le comte d'Auvergne, et après, sans quitter celui-ci, sur M. de la Feuillade, qui les lui fit gouverner,: elle disposoit de tout dans le régiment des gardes, et le maréchal venoit presque tous les jours la voir de Versailles et retournoit au coucher du Roi ; et cela plusieurs années. Tout cela la rendit si impérieuse, qu'il s'en fit mille contes plaisants, et que le comte de Fiesque lui fit une chanson :
On voit écrit tous les matins^ Sur la porte de la Quintin :
1. Les éditeurs du Journal ont mis en regard de cette Addition l'article nécrologique consacré par le Mercure à Mme de Toisy.
'2. Une main étrangère a barré tous les, pour mettre chaque, et a biffé 1'* de matins.
Impertinence plénière, Lairc-là, etc. ;
et la fit afficher sur sa porte : on peut juger du vacarme. Elle traitoit la Feuillade et le comte d'Auvergne comme de petits garçons, et peu à peu tout ce qui venoit chez elle. L'âge avança, la Feuillade mourut et d'autres amis importants, l'impertinence demeura, et peu à peu éclaircit la compagnie et la mêla. A la fin, elle récompensa l'amour et persévérance de Mortagne par l'épouser, et tous deux en tombèrent dans le puits. C'étoit un homme de peu, qu'on avoit cru un temps des seigneurs de Mortagne en Flandre, et il n'étoit que le fils de leur intendant, qui avoit acheté tout leur bien*. Il étoit fort estimé pour sa valeur et sa probité, et, jusqu'à ce mariage, il avoit fort été du grand monde; cela l'en retira, et il servit sa femme en reine jusqu'à sa mort. Elle passoit ses étés à Saint-Cloud, et Mortagne, devenu veuf, se lit premier écuyer, puis chevalier d'honneur de Madame, veuve alors aussi. Il se remaria à une fille du prince de Guémené; fort abandonnée de ses parents, par une espèce de charité, et n'en laissa qu'une fille. Mme de Mortagne, parmi tout cela, étoit très bonne femme, capable d'amitié et de bons procédés, incapable de mauvais, et un répertoire de mille choses inouïes; fée et impérieuse jusqu'à la fin.