RENVOI DE MADEMOISELLE DE GARIGNAN
(Extrait des Annales de la cour et de Paris pour les années 1697 cl I60S-.]
« .... Il (le duc de Savoie) le pria (le Roi) de faire sortir de son royaume Mlle de Soissons, dont la conduite ne lui étoit pas agréable. Il lui demanda aussi de faire enfermer Mlle de Carignan dans un couvent. Gelle-ci avoit beaucoup de complaisance pour un liomme marié, qai n'en vivoit pas mieux avec sa femme, soit qu'il eût hérité cela de son père, qui n'avoit jamais été bon mari, soit que l'amitié qu'il avoit luimême pour cette princesse le rendît de mauvaise humeur à la vue de toute autre. L'on ne sait pas trop au juste si le Roi ne se fit point faire lui-même cette prière afin qu'on ne vît plus, ni à la cour, ni dans Paris, deux personnes qui avoient l'honneur d'appartenir de si près à Mme la duchesse de Bourgogne, et qui néanmoins paroissoient indignes de toutes façons du grand nom qu'elles portoient ; car, outre leur conduite, qui n'étoit pas trop dans les règles, elles étoient toutes deux dans une si grande pauvreté, que, bien loin d'avoir ce qu'il leur falloit pour soutenir le rang où Dieu les avoit fait naître, à peine avoient-elles de quoi subsister en personnes de médiocre condition ; encore falloit-il que le Roi y pourvût par ses bienfaits, sans lesquels elles eussent manqué le plus souvent des choses nécessaires. L'aînée fut envoyée à Bruxelles, pour y tenir compagnie à sa mère, qui y étoit toujours; l'autre fut mise dans les Garmélites du faubourg Saint-Jacques, avec ordre à la supérieure du couvent de ne lui laisser parler qu'à de certaines dames, dont on lui envoya les noms par écrit. "Mlle de Garignan eût pu éviter cet affront, si elle eût voulu. II y avoit longtemps qu'elle en étoit avertie, et le Roi même lui avoit fait dire que, si elle vouloit lui plaire, elle prendroit une dame d'honneur de sa main. Il lui avoit fait offrir en même temps un appartement à Versailles, avec des appointements pour cette dame d'honneur; mais elle s'en étoit excusée, sous prétexte qu'elle en avoit déjà une et qu'elle ne pouvoit en prendre une autre sans donner de la confusion à celle-ci. Gependant, quoiqu'elle pût être fort sincère dans son excuse, comme il arrive ordinairement que, quand il y a deux tours à donner à une chose, on lui donne toujours le mauvais, chacun crut que son refus ne procédoit que du désir d'entretenir son intrigue. Au reste, le Roi y ayant mis tin par ce que je viens de dire, ce fut à son amant à chercher à se consoler 5.... '>
1. Ci-dessus, p. 75-77. — 2. Édit. 1739, tome II, p. 3'26-,328. 3. Le n° xxxn de la Gazette d' Amsterdam de 1698 donna, sous la rubrique de Paris, f'4 avril, cette nouvelle : « S. .\. R. le prince de Condé ayant été
Lettre de la comtesse de Soissons au duc de Savoie^.
« Ce 21 mars 1G98.
« Monseigneur, je me crois obligée en calilé de mère de rendre conte à Vostre Altesse Royalle de la part qu'a pris la famille au traittement que l'on vient de faire à Mlle de Carignan. M'" de Vandosme, M' le duc de Bouillon, M"' et M" la duchesse de Nevers, et beaucoup d'autre parens qui ne sont pas si proche m'ont anvoyé un jentilliomme pour me prier de la vouloir recevoir auprès de moy et de représenter à V. A. R. qu'elle ne s'estoit rien attirée par sa méchante conduitte, et qu'il estoit bien rude qu'elle soit confondue avec sa sœur, qui est la plus indigne de touttes les créatures. Je ma aquitte. Monseigneur, de la prière qu'ils mon faitte, ayant tout sousis delà volonté de V. A. R., la mienne n'estant que de suivre aveuglement ces ordres. M"" l'archevêque m'a fait prier aussy de ne pas laisser longtemps Mlle de Soissoa où elle est, disent qu'il n'en pouvoit pas repondre. Monsieur l'ellecteur de Bavière a fait dire au comte Tâccis de faire les mesmes instence à V. A. R. afin qu'elle est la bonté de la faire conduire au plus tost en Savoye pour esviter ce qu'il pouroit ariver, qui ne sçaurest estre qu'un plus grand deshoneur de la famille. La grâce que ie demande à V. A. R., aussy bien que la parentée, s'est de faire un peu de distinction des deus sœurs, puisque l'on assure que la cadette est tout d'un autre humeur que l'ainée. Il ne me reste plus que de remersier Vostre Altesse Royalle de touttes les bontés qu'elle a iournellement sur ce qu'il me regarde, particulièrement de ce qu'elle a écrit à son embassadeur en France en ma faveur, vous assurent. Monseigneur, que vous ne sçauriés iamais honorer personne de vostre royalle protection qui le resent plus vivement que moy, qui suis et seres le reste de mes iours, avec un très profond respec, a Monsaigneur, ■ . • ■ • "
" D. V. A. Royalle
« Très humbre, très obbisente et très obligée servante. « Olimpe Mancini de Savoye. »
hiformée par toute l'illustre famille de Mlle do Carignan de l'injustice qu'on lui faisoit de la confondre avec une de ses proches, a souhaité, aussi bien que Madame sa mère, qu'elle allât la trouver afin de passer ses jours avec elle : ce qui a causé une extrême joie à la parenté, et surtout à Mlle de Carignan, qui en a reçu les compliments de toute la cour, de qui elle est fort estimée. » Puis, dans le n" xxxiv, de Paris, le 21 du même mois : « Le 19, Mlle de Soissons, accompagnée de Mme la présidente de Challes, partit pour aller à Chambéry ; le 20, Mlle de Carignan, accompagnée de Mme de Saint-Martin, sa dame d'honneur, partit pour aller à Bruxelles près de Mme la comtesse de Soissons, sa mère, après avoir pris congé et reçu les compliments de toute la cour. »
1. Autographe reproduit en fac-similé lithographique dans Vlsogrnphic des hommes célèbres, par Th. Delarue (1843), tome 111, au mot Olymi'i.. Il n'y a ni ponctuation, ni accents, ni apostrophes, ni majuscules au commencemeHt des phrases.