‹ Mémoires (volume 5)Chapitre 389 sur 427 · Souvenirs de Mme de Caylus, p · texte numérisé non relu

Souvenirs de Mme de Caylus, p

ces maximes, il suffit de considérer l'état présent de cette maison et de la comparer à ce qu'elle étoit quand elle y est entrée. A peine M. de Soubise avoit-il alors six mille livres de rente*. Mme de Soubise a soutenu son caractère et suivi les mêmes idées dans le mariage de M. son fils avec l'héritière de la maison de Ventadour, veuve du prince de Turenne, dernier mort. Les discours du public et la mauvaise conduite effective de la personne ne l'arrêtèrent pas ; elle pensa ce que Mme Cornuel en dit alors, que ce seroit un grand mariage dans un siècle-. Pour dire la vérité, je crois que Mme de Soubise et Mme de Montespan n'aimoient guère plus le Roi l'une que l'autre : toutes deux avoient de l'ambition, la première pour sa famille, la seconde pour elle-même; Mme de Soubise vouloit élever sa maison et l'enrichir, Mme de Montespan vouloit gouverner et faire sentir son autorité. Mais je ne pousserai pas plus loin le parallèle ; je dirai seulement que, si l'on en excepte la beauté et la taille, qui pourtant n'étoient en Mme de Soubise que comme un beau tableau ou une belle statue, elle ne devoit pas disputer un cœur avec Mme de Montespan. Son esprit, uniquement porté aux affaires, rendoit sa conversation froide et plate. Mme de Montespan, au contraire, rendoit agréables les matières les plus sérieuses et ennoblissoit les plus communes. Aussi je crois que le Roi n'a jamais été fort amoureux de Mme de Soubise, et que Mme de Montespan auroit eu tort d'en être inquiète. » Saint-Simon affirme que Mme de Maintenon, bien autrement puissante et solide que Mme de Montespan, dut composer, transiger avec la princesse de Soubise : « Jamais tant de constance que celle du Roi pour elle ; jamais tant de fidélité que celle qui fut établie entre elle et Mme de Maintenon. Elle en fut uniquement crainte, et l'habile Soubise ne se servit de cette crainte que pour lui en faire un hommage, dont toute l'utilité lui revint : jamais de particulier entre le Roi et elle; jamais de voj'ages, de privances ; presque jamais de Marly^, et les autres, comme Fontainebleau, elle ne les faisoit que comme toute la cour. En revanche, tout ce (|u'elle voulut, elle l'obtint ; outre que le Roi ne lui pouvoit rien refuser, ftlle en eut un gage plus assuré : Mme de Maintenon s'y étoit engagée*. » De là cette « considération trop marquée jusqu'à la fin de leur vie, même depuis que leur commerce d'amour eut cédé à un autre en titre effectif, avec tous les égards de la plus utile politique de part et d'autre, et l'accablement de rangs, d'honneurs, des premières dignités de l'État et de l'Église, de bénéfices uniques et d'autres sans nombre, de gouvernements et de charges 5.... »

1. Saint-Simon a dit : « quatre miîle livres » (ci-dessus, p. 232).

2. Comparez le récit de Saint-Simon dans notre tome II, p. 126-130.

3. C'est à propos dn premier voyage de la princesse à Marly, en novembre 1690, que cette Addition est écrite.

A. Addition au Journal de Daiujeau, tome III, p. 2.'>."i.

.'). Parallf'le, p. 93-9-i. « Le commerce fini, le Iloi demeura toujours amant toute sa vie, ou en usa comme s'il l'eût été encore. » {Mémoires, tome II de 1873, p. 307.)

LA PRINCESSE DE SOUBISE. Soi

Nous avons ailleurs des témoignages de la déférence que Mme de Maintenon lui marquait dans les occasions, et des services qu'elle lui rendait volontiers auprès du Roi. D'une part, Mme de la Troche écrit à Mme de Grignan, le 23 novembre 1699 : « Une des plus belles ciioses que j'aie vues en mon voyage, c'est ce qu'une visite que Mme de Maintenon fit à Mme de Soubise vendredi, depuis onze heures jusques

à raidi et demi, a donné d'émotion à toutes les dames de la cour Ce

que je trouvai de plus plaisant, c'est que les meilleures amies de Mme de Soubise l'en boudèrent tout le jour*. » D'autre part, le général de Grimoard, qui admettait que Mme de Soubise eût été maîtresse de Louis XIV, mais maîtresse très secrète, a recueilli trois lettres de Mme de Maintenon à la princesse 2, où nous voyons qu'elle lui servit d'intermédiaire dans les négociations pour la coadjutorerie de Strasbourg'. « On ne veut point croire, écrivait la marquise en octobre 1700, que M. de Torcy veuille ou puisse nuire à votre afîaire. On prétend voir toutes les lettres, et je ne puis insister, après cela, que sur le retardement des courriers. Je ne savois point, Madame, que vous vous trouvassiez mal, vous honorant infiniment. Il ne m'est rien revenu de vos desseins contre moi — » Le bel abbé ayant obtenu toutes les voix du chapitre alsacien, Mme de Maintenon en félicita très chaudement sa mère* : « Je suis charmée, Madame, de M. le coadjuteur de Strasbourg, et bien fâchée d'avoir vu un homme comme lui sur le grand chemin. Rien n'est égal à la retenue et à la véritable modestie dont il reçut mes louanges, car il n'est pas possible de s'empêcher de lui en donner. Vous êtes trop heureuse. Madame, d'avoir mis au monde un prélat qui, selon toutes les apparences, servira Dieu, l'Église et son Roi. J'ai peine à finir sur ce sujet, et je prends grand'part. Madame, à la satisfaction que vous devez avoir.... » Ce fut encore, selon la troisième lettre, Mme de Maintenon qui leva tous les obstacles pour le sacre, célébré le dimanche 26 juin 1701, par le cardinal de Fùrsteuberg, « avec beaucoup d'ordre et de magnificence 5. » Dans la longue faveur de Mme de Soubise, nous ne constatons qu'une seule intermittence, et peut-être ne fut-elle qu'apparente. La princesse avait été du voyage de Charabord, en septembre 1684, avec Mmes de Rochefort, du Lude et d'Harcourt "^ : en mai 1686, lorsqu'il fut question que le Roi allât aux eaux de Barèges et que Mme de Maintenon l'y accompagnât, « les dames que le Roi choisit pour faire ce voyage avec lui (car il falloit bien qu'il y en allât quelques-unes, puisqu'il y vouloit mener Mme de Maintenon) furent Mme la duchesse de Bourbon, Mme la princesse de Conti, Mme de Maintenon, Mme la duchesse de Che-

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