‹ Mémoires (volume 5)Chapitre 411 sur 427 · L'ABBÉ DE LA RIVIÈRE · texte numérisé non relu

L'ABBÉ DE LA RIVIÈRE

Mazarin, qui, sous main, avoit toujours arrêté la promotion, lui donnoit toujours les plus positives paroles et se dépitoit avec lui du retardement, plus que lui-même. Dix-huit mois se passèrent de la sorte, depuis janvier i6o0 que les Princes avoient été arrêtés. 11 falloit tenir parole au coadjuteur, qui possédoit Monsieur, et on fit à Rome ce qui étoit nécessaire pour le changement de la nomination. Quand Mazarin fut certain que la |)romotion s'alloit faire, il ne put se contenir de faire à la Rivière la plus cruelle malice. L'entretenant un jour seul, dans son cabinet, de sa prochaine promotion, il s'enthousiasma de la joie de la consommation d'un ouvrage qui lui avoit coûté tant de peine; puis il ajouta qu'il vouloit s'en avancer le plaisir : il fit apporter ses habits de cardinal, son bonnet, tout l'équipage, et en affubla la Rivière, qui nageoit de joie, et qui ne se laissoit faire, disoit-il, que par complaisance. Mazarin le faisoit, ainsi vêtu, promener par la chambre, se récrioit sur sa bonne mine et combien cet habit lui séyoit bien. Il s'en joua de la

R sorte plus d'une heure, et le renvoya comblé de plaisir et de sécurité.

i Un mois après, le coadjuteur le fut en sa place, qui prit le nom de car-

l dinal de Retz*. »

; 1. Cette anecdote ne se retrouve pas dans les Mémoires.

Je reproduis ici, d'après une collection qui se rencontre rarement, les articles de la Gazette d' Amsterdam sur le camp de 1698. Il ne semble pas que les auteurs qui se sont occupés spécialement de ce sujet en aient eu connaissance.

Extraordinaire du n° LXXIV.

« De Compiègne, 6 septembre 1698.

« Le 1" de ce mois, le Roi s'étant rendu au camp, où il n'y avoit encore qu'une partie de sa maison campée, S. M. vit arriver douze mille hommes, entre lesquels étoit la gendarmerie de France. M. le Dauphin se mit à la tête de sa compagnie pour saluer le Roi et entrer dans le camp. Les princes firent la même chose, et à mesure qu'il arrivoit un régiment, M. le duc de Bourgogne se mettoit à la tète, comme général, pour saluer le Roi, avec cette différence qu'à la tête de la cavalerie, il étoit à cheval, saluant de l'épée, au lieu qu'à la tête de l'infanterie, il étoit à pied, saluant de la pique. Lorsque les trois <lernières compagnies des gardes du corps arrivèrent, elles eurent ordre du Roi de ne mettre le sabre à la main que pour le général seul. Le 2, il arriva encore douze mille hommes au camp. Le Roi les alla voir défiler et entrer au camp. C'étoit toute l'aile gauche de la première ligne et une partie de l'infanterie. Rien n'est plus superbe à voir que toutes ces troupes, et il n'y a point de plus beau spectacle que l'ordre avec lequel elles entrent dans le camp, au bruit des tambours et des trompettes. Chaque corps a son terrain marqué par deux piquets, au haut desquels le nom du régiment est écrit. En entrant, le régiment se met en bataille entre les deux piquets, qui sont ainsi disposés dans toute la longueur de la ligne. Ils plantent en terre leurs drapeaux ou étendards à dix pas devant eux, et on y met une garde ou une sentinelle. Chaque soldat pose son bagage et ses armes au lieu où il se trouve en bataille. En moins de rien, tous se mettent à dresser leurs tentes, par rues, derrière eux : de sorte que, deux heures après, il semble qu'un régiment soit campé dans son poste depuis deux mois. Le 2, la première ligne étoit presque entièrement formée, et tirée au cordeau la longueur de deux lieues ; les dragons de la gauche de la première ligne font une ligne courbe et regardent Compiègne, Le 3 et le 4, le reste de l'armée arriva et forma la seconde ligne. Au centre est le parc de l'artillerie ; la réserve à sa droite, près de Mouchy {sic). Le quartier du maréchal de Boufflers est derrière l'infanterie de la seconde ligne ; Son logement n'est pas moins magnifique que sa dépense. On doit

assiéger Cornpiègne; l'attaque sera du côté de la rivière, vis-à-vis de l'île qui est près du pont de bateaux. On travaille à relever une demilune et à remettre en état les endroits qui ont besoin d'être fortifiés et palissades. Les assiégés n'en feront pas moins bonne chère, et les curieux pourront aller à la tranchée sans crainte ni péril. Il ne laisse pas d'arriver, de temps à autre, quelque accident : ce qui n'est pas extraordinaire dans une armée aussi nombreuse. Arson», gros bourg, fut brûlé la nuit du 2 au 3, par le feu qu'un cuirassier mit à son logement en fumant, et la flamme se communiqua si promptement d'une maison à l'autre, qu'il fut impossible d'en arrêter la violence. Il y a cent cinquante maisons brûlées. Le marquis de la Chastre a été blessé à la tête, d'un coup de pied de cheval, et sa blessure est fort dangereuse — »

Extraordinaire du n" LXXV.

« De Paris, 12 septembre 1C98.

« .... Ceux qui reviennent du camp disent qu'en voyant tant de magnificence, on oublie que c'est une armée qui campe et qu'il s'agit du siège d'une place, mais que, lorsqu'on voit toutes ces troupes si lestes et si aguerries dans l'action, il s'en faut peu que l'on n'oublie qu'on est en temps de paix. On parle, entre autres, de deux actions : l'une, qui se fit le 7 de ce mois, après midi, lorsque le Roi et les dames arrivèrent en carrosse à la tête du camp. C'étoit un détachement de cavalerie commandé par M. de Pracomtal, maréchal de camp, qui vint attaquer les gardes avancées de l'armée par différents endroits, et qui les poussa si vigoureusement qu'après les avoir culbutées, il les poursuivit l'épée dans les reins jusqu'au lieu où étoient les carrosses du Roi. L'alarme s'étant répandue au camp, M. le duc de Bourgogne fit avancer le piquet de l'aile droite, qui vint aussitôt au secours des gardes, et l'ennemi, se voyant poussé, se retira dans la forêt, où il avoit posté de l'infanterie pour le soutenir. Le combat devint alors général, et fut douteux pendant quelque temps; mais M. le duc de Bourgogne, ayant reconnu que les ennemis avoient plus de quinze cents chevaux et que le nombre de leur infanterie augmentoit, fit avancer en diligence le piquet de l'aile gauche de Tarmée : ce que les ennemis ayant aperçu, ils ne songèrent plus qu'à se battre en retraite, si bien que les troupes de l'armée retournèrent dans leur camp après avoir passé en bataille devant le Roi. Ce fut dans cette action que le chevalier de Beuil, capitaine dans le régiment de la Vallière, fut blessé à mort d'un coup qu'il reçut à la tête et qui le fit tomber de cheval. Le R. P. de la Chaise, qui se trouva là, le confessa, et le Roi lui envoya son chirurgien, de même qu'à un mousquetaire qui fut blessé au visage d'un coup de sabre, mais dont la blessure n'est pas dangereuse. On ne doute pas qu'il n'en ait coûté davantage aux ennemis. L'autre action est une sortie d'un parti de la garnison,

i. Lisez : Ressoiis, a dix-huit kilomètres N.-O. de Cornpiègne.

qui, s'étant embusqué dans la forêt dès le matin, fut poursuivi par M. le duc de Bourgogne, qui le mena toujours battant jusque dans la place, quoiqu'il disputât longtemps sa retraite à l'entrée du pont de bateaux, dans les palissades et dans les dehors. Depuis cette action, M. le duc de Bourgogne a placé des corps de garde autour de la place, pour empêcher qu'elle ne soit secourue et que les vivres n'y puissent entrer, ou pour couper ceux qu'on y conduira, après avoir battu l'escorte. On devoit ouvrir la tranchée la nuit du 12 au 13, et, dans quatre jours, on doit pousser les travaux jusqu'au glacis, attaquer la contrescarpe et s'y loger, emporter ensuite une demi-lune, et attacher le mineur au corps de la place, qui, selon toute apparence, ne se laissera pas prendre d'assaut et capitulera à des conditions honorables. Voilà les jeux des grands, qui font souvent peur aux petits. Ces divertissements auroient été plus fréquents et plus agréables, sans les pluies et les boues, qui incommodent fort les troupes. »

Page 1