‹ Mémoires (volume 5)Chapitre 412 sur 427 · N" LXXVI · texte numérisé non relu

N" LXXVI

« Du camp de Compiègne, 13 septembre 1G98.

« Hier, sur les quatre heures du matin, M. le duc de Bourgogne fit investir la place et disposer toutes choses pour l'ouverture de la tranchée. Les assiégeants, ayant vu que ceux de la place avoient posté de la cavalerie et de l'infanterie dans un petit faubourg hors de la porte de Pierrefonds, voulurent les chasser de ce poste, qui fut vigoureusement attaqué, et encore mieux défendu, puisque les premiers y furent repoussés, aussi bien qu'à l'attaque d'un petit village de dix ou douze maisons qui est vis-à-vis de la terrasse. Le feu fut grand de part et d'autre, mais sans aucun accident. Le Roi et les dames étoient sur cette terrasse, d'où ils virent les deux attaques, et ensuite ils montèrent en carrosse pour aller voir défiler sur le pont de bateaux les troupes commandées pour ouvrir la tranchée, qui étoit déjà tracée. Pendant qu'on y travailloit, à l'entrée de la nuit, les assiégés firent un grand feu de treize pièces de canon et de leur raousqueterie, tant du corps de la place que du chemin couvert de la demi-lune, afin d'empêcher les travaux de la tranchée et ceux des épaulements qu'on faisoit pour deux batteries, chacune de six pièces de canon. Aujourd'hui, au malin, la tranchée s'est trouvée fort avancée, et les deux batteries des assiégeants en état de tirer. Les assiégés travaillent à achever deux petits redans qui sont au pied du glacis du chemin couvert, pour empêcher que les assiégeants n'en approchent si facilement. Le Roi et les dames doivent sortir sur les quatre heures après midi, pour voir l'attaque de ces deux petits ouvrages et du chemin couvert. Demain, on fera la descente du fossé de la demi-lune, et on attachera le mineur, afin d'obliger la place à capituler le lo. C'est le marquis de Crenan (pu y commande, et non M. Roscn, comme l'on avoit dit. Un maréchal des logis, ayant eu la jambe cassée d'un coup de

pistolet, a déchargé en mourant le cavalier qui l'avoit blessé et qui croyoit de n'avoir plus laissé de balle dans son pistolet. Cependant celui-ci n'a pas laissé d'être jugé dans le conseil de guerre, qui l'a condamné à être pendu ; mais le Roi lui a fait grâce. Le chevalier de Beuil, capitaine du régiment de la Vallière, qui a été blessé et trépané, n'est pas encore mort. Après que le R. P. de la Chaise l'eut confessé, il lui demanda l'état de ses affaires : à quoi le chevalier répondit qu'il ne lui restoit que six louis d'or, et qu'il avoit employé tout ce qu'il avoit à mettre sa compagnie en état de plaire au Roi. Le Père en ayant fait rapport à S. M., elle lui a donné une pension de deux mille livres au cas qu'il puisse réchapper de sa blessure. »

Extraordinaire du n° LXXVI.

" De Compiègne, 14 septembre 1C98.

« La curiosité attire ici des gens de tous côtés pour voir le plus beau spectacle qui ait jamais paru, et, sans le vilain temps qui nous persécute, il y auroit encore une plus grande foule de spectateurs. Ce contretemps est fâcheux ; mais on ne sauroit avoir tous les plaisirs à la fois. Ce n'est néanmoins pas cette raison qui a empêché MM. les ambassadeurs d'y venir : c'est un seul mot qui les arrête. Ils ont prétendu que leurs logements fussent marqués : « Pour MM. les ambassadeurs », au lieu qu'on ne veut mettre simplement que : « MM. les ambassadeurs », parce qu'on soutient à la cour que le mot pour n'a jamais été accordé qu'aux princes et aux cardinaux. Ainsi ce mot a fait tout l'obstacle : tant il est vrai qu'il faut peu de chose pour embarrasser la grandeur, et que les cérémonies qui la distinguent font croître les difficultés avec la distinction du rang. Il n'y a que MM. les ministres du second ordre qui soient venus, et qui, sans doute, ne sont pas marris de -n'avoir point cet embarras à démêler, afin de pouvoir prendre part à tous les divertissements d'un si magnifique campement. Nos princes assistent aux mouvements des troupes depuis le matin jusqu'au soir, et rien ne les fatigue. Après les premières revues, générale et particulières, on a fait des marches d'armée, des campements et décampements, un combat de cavalerie qui représentoit celui de Leuze ; et, à présent, on est devant Compiègne. C'est M. le duc de Bourgogne qui fait le siège, et le marquis de Crenan qui commande dans la place. Hier, on attaqua à deux diverses reprises les dehors et le chemin couvert : le feu fut des plus grands, et cependant des moins dangereux. Aujourd'hui, on a attaqué la demi-lune ; demain, on fera la descente du fossé, et, une heure après, on capitulera. Le Roi fait aujourd'hui la revue de la cavalerie de la droite de la première ligne, régiment par régiment, aussi bien que celle de la réserve. Après la prise de Compiègne, il y aura un combat d'infanterie, et ensuite bataille rangée. Tous ces divers mouvements nous occuperont jusqu'au 2'"2 : après quoi la cour retournera à Versailles, pour le mariage de Mademoiselle.

« Après avoir parlé des actions militaires, il faut dire quelque chose de la dépense excessive que l'on fait au camp : elle est inouïe. Tout le monde y tient table, et la peine n'est que de trouver des mangeurs ; on s'arrache les uns aux autres les gens qui vont dîner au camp, et c'est ici que l'on pratique agréablement le : Contrains-les cV entrer. Il arriva, il y a quelques jours, chez le marquis de Créquy et M. le général Rosen, qui tiennent chacun deux tables soir et matin, que, n'ayant point de confiés, ni de gens qui se présentassent à manger avec eux, ils firent venir tous leurs valets, et les firent manger en leur présence*. Mais la magnificence ne consiste pas seulement à la dépense de bouche, car tous les officiers ont fait accommoder des maisons et les ont fait meubler comme à Paris. Cependant tout cela ensemble n'est rien en comparaison du maréchal de Boufïlers, car ce qu'il fait ne se peut décrire : il faudroit le voir. Il a fait bâtir des appartements avec des galeries, et les a fait meubler partout de damas couleur de feu, avec des galons d'or du haut en bas. Les miroirs, les tables de marbre, cabinets de la Chine, porcelaines et bronzes y sont comme dans son hôtel à Paris ; mais les tapisseries, les lits et les chaises, aussi bien que la vaisselle d'argent et de vermeil doré, tout cela est neuf et fait exprès pour le camp. Outre cette dépense immense, il lui en coûte plus de mille pistoles par jour pour sa table. Il y a, soir et matin, autant de tables qu'il y a de gens pour les reraphr, et, depuis sept heures du matin jusqu'à minuit, on y donne à tous venants toutes sortes de liqueurs chaudes et froides, sans interruption. Enfin il en a acquis le surnom de Lucullus, et l'on croit que cette affaire lui coûtera plus de cent mille écus. Aussi le Roi lui a-t-il fait un honneur qu'il n'avoit fait à personne, depuis trente ans, qui est d'avoir dîné chez lui avec la famille royale, et, pour comble d'honneur et afin de l'en accabler, il y retourne encore mercredi prochain, avec Mme la duchesse de Bourgogne et toutes les dames. Le repas se fera en maigre, et ce maréchal a envoyé en Angleterre, en Flandres et dans tous nos ports voisins des courriers pour lui aller chercher tout le poisson qu'on y pourra trouver, afin de se surpasser encore, s'il est possible. M. le Dauphin et M. le duc de Bourgogne y mangent très souvent, et, quand l'armée marche, on fait des haltes qui ne cèdent en rien aux repas les plus exquis, et où les ortolans et becfigues sont aussi communs qu'en Languedoc. Enfin il n'y a jamais eu de somptuosité pareille, et certainement le Roi, dans toutes les fêtes qu'il a données, n'a fait une plus grande et plus délicate chère que ce maréchal la fait tous les jours. Les autres, à l'envi, en approchent le plus près qu'ils peuvent ; et, si nous restions longtemps ici, quelque précaution qu'on pût prendre, il faudroit nécessairement crever, »

1. Ces détails se retrouvent dans une lettre de Mme d'HuxelIcs que M. Frédéric Masson a publiée (le Marquis de Grignan, p. HO), et où il est parlé aussi de la grande chère offerte à tout venant par le comte de Roucy. X Mais il ne s'en peut distinguer aucune, dit cette lettre; tout a bien donné à manger, lieutenants généraux, maréchaux de camp, brigadiers et colonels; ceux qui en viennent en sont crevés.... »

LE CAMP DE COMPIÈGNE. o89

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