Le pronom ils est sous-entendu après cette conjonction
fl698] DE SAINT-SIMON. 109
prétendit tendre son palais de violet', par un privilège particulier aux aines de la maison Ursine ; le cardinal de Bouillon, lors sous-doyen du sacré collège'", prit l'affirmative pour la faire tendre en noir, et avec tant d'aigreur et de hauteur que c'en a été pour le reste de leur vie. Il en eut, avec cela, le dégoût tout entier^ : le Pape le condamna et donna gain de cause à Mme de Bracciano, qui ne tarda pas à le rendre au cardinal de Bouillon \
1. Couleur de deuil réservée aux souverains et aux cardinaux.
2. Ce ne fut qu'au mois de juillet 1698 que M. de Bouillon devint sous-doyen par la mort du cardinal Altieri : voyez notre tome IV, p. 74, note 3, et le Journal de Da?i(jemi, tome VI, p. 38^2.
3. Le maréchal de Berwick, qui alla à Rome en 1699, recueillit de la bouche même de Mme des Ursins le récit des deux faits". A propos de l'apposition des scellés, comme la présence d'un cardinal empêchait les ,^ens de justice de pénétrer quelque part que ce fût, M. de Bouillon accourut aussitôt chez la princesse, pour la préserver de cet embarras; mais il prétendit dîner à son chevet, et, la princesse refusant absolument, il s'en retourna à jeun, fort irrité. Au?si, peu de jours après, quand parurent les tentures violettes, le cardinal fut le premier à soutenir que ce privilège n'appartenait qu'aux cardinaux. « L'afïaire, dit M. de BerwicU (p. 343), fut décidée en faveur de Mme de Bracciano, et depuis, non seulement ils ne se sont plus vus, mais ils ont cherché l'un et l'autre à se faire tout le mal possible. » Selon l'abbé Phélippeaux (Relation sur le quiélisme, tome II, p. S3-54), le Pape fit dire à la princesse de ne point s'inquiéter de cette affaire. Aussi voyons-nous le cardinal, dans une lettre du "20 juin, publiée par Fr. Ravaisson {Archives de la Bastille, tome IX, p. 71-82), se plaindre amèrement que Mme des Ursins méconnaisse tous les services qu'il lui rendait depuis la mort de son mari, « dont vous pouvez bien croire qu'elle n'étoit pas fort atïligée. » Dans la correspondance otHcielle, il raconte d'abord les faits à sa manière, puis éclate en plaintes contre la princesse, et celle-ci, soutenue |>ar Torcy, lui rend la pareille (.Ufaires étrangères, vol. Rome 387, fol. 319- 3-26; 388, fol. 113; 390, fol. 71-72, 138-161; 391, fol. 38-61 et 80-81).
4. Une longue série de lettres écrites par Mme des Ursins aux Noailles (Bibl. nat., ms. Fr. 6919, fol. 99 et suivants), du mois de juin 1698 au même mois de 1699'', ne roulent que sur les mauvais services du cardinal de Bouillon, soit à son point de vue personnel, soit à celui
" Ses mémoires furent communiqués à différentes personne?, par le maréchal de Fitz-James, du vivant même de Saint-Simon.
* Celles des 12 juillet, 30 août, 6 et 27 septembre 1G98, et du ti juin !f)!J9, ont été publiées par l'abbé Millot (p. 39!-^07;.
Ktiangc et har- Il venoit de faire, par le Pape, son neveu l'abbé d'Audk- tentative yersfne ' erand prévôt du chapitre de Strasbourg'^ et
(lu cardinal , ■ . , n. f ■ i • ti -i.
de Bouillon lui-meme s en rit taire chanoine. 11 commençoit, sans de faire g^ej^ apercevoir encore, à n'être plus si bien à la cour.
d'Auvergne L'affaire de Monsieur de Cambray s'examinoit fort sérieucardinai. sèment à Rome ^^ il y avoit ses agents, et ses antagonistes les leurs, avec le jeune abbé Bossuet\ neveu de Monsieur de Meaux, qui prit cette occasion de le former et de le faire connoître^. Le cardinal de Bouillon étoit de la coudes intérêts français : la princesse ne perdait aucune occasion, non seulement de parer les « traits empoisonnés » de son ennemi, mais de discréditer celui-ci, pour faire passer la direction des affaires de France, comme nous le verrons en 1699, entre les mains du prince de Monaco. Les lettres à Mme de Noailles qu'a données M. Getfroy font suite à celles-ci, mais ne commencent qu'au 20 août 1698 (p. 28). Quelques-unes de celles de 1698 ont été publiées aussi dans le tome IX des Archives de la Bastille, p. 7.5 et suivantes.
1. Voyez notre tome IV, p. la et 108. L'abbé d'Auvergne avait hérité, en 1692, par la démission du duc d'Albret, de l'abbaye de Redon et des bénéfices les plus considérables donnés par le cardinal à ce neveu.
2. Cette nouvelle est notée par Dangeau dès le 27 novembre 1697. — Le chapitre de Strasbourg était composé de chanoines-comtes faisant des preuves de noblesse, comme celui de Lyon : voyez le Journal de Dangeau, avec Addition de Saint-Simon, tome XIV, p. 344-34.5. La Gfl/lia christiana indique (tome V, col. 827) l'abbé d'Auvergne comme étant prévôt dès 1692; mais le Pape ne promit de le nommer qu'en novembre 1697. C'est à propos de la coadjutorerie de l'évêché pour ce neveu que le cardinal s'attirera bientôt le ressentiment du Roi.
3. Voyez, tome IV, p. 104-103, le point oi^i a été suspendu le récit.
4. Jacques-Bénigne Bossuct, fils d'un frère de Monsieur de Meaux qui était maître des requêtes et d'une sœur(?) de l'écuyer du Mont, était docteur de la maison de Navarre, avait pris part à rassem!)lée du clergé de 1690, et possédait la belle abbaye de Savigny depuis 1691 ; mais il ne fut ordonné prêtre qu'à son retour de Rome. Il échangea son abbaye contre celle de Saint-Lucien de Beauvais, à la mort de son oncle (1704), qui l'avait pris pour archidiacre de Brie en 1702, fut nommé évoque de Troycs le 7 mars 1716, abdiqua en 1742, et mourut à Paris le 12 juillet 1743, étant âgé de quatre-vingt-deux ans. L'abbé Lcdieu parle beaucoup de lui dans son journal. On lui doit la pu])lication de plusieurs ouvrages de son oncle.
o. Dans l'Avertissement qui précède la publication récente des Lellres
[1698] DE SAINT-SIMON. Hi
grégation où cette affaire se jugeoit ' : il se contint dans les commencements, et se contenta de toutes les voies sourdes par lesquelles il put servir un ami auquel il avoit de si puissants intérêts"-, comme je les ai expliqués en leur temps ^ ; mais peu à peu le pied lui glissa, et ses ma-
(le Louis XIV au cardinal de Bouillon (1697-1698), jI. l'abbé Yerlaqnc (lit de l'abbé Bossuet : « Jamais choix plus malheureux n'eut des suites plus déplorables. La correspondance de l'abbé Bossuet accuse à chaque page son caractère, ses sentiments et ses procédés, et il est impossible de ne pas attribuer à sa fatale influence l'excès de véhémence et d'amertume qui est venu se mêler aux controverses de deux grands évoques, et qui laisse encore tant de tristesse dans l'âme de leurs plus sincères admirateurs. » (Tome IV des Mélanges historiques de la collection des Documents inédits sur l'histoire de France, publié en 188''2, p. 699-700.) En revanche, on doit dire que la princesse des Ursins, par haine du cardinal de Bouillon, exaltait les qualités de l'abbé, son esprit, son cœur, son honneur, et qu'elle demanda une récompense pour les services rendus par lui en 1698 et 1699 {Lettres inédiles, publiées par M. Gefîroy, p. 37). Par suite, Mme de Maintenon le soutint utilement auprès du Roi : voyez sa Correspondance générale, tome IV, p. 2'28-2'29. Les lettres de l'abbé Bossuet ont pris place dans les tomes XIII à XV de l'édition in-4" de la correspondance de Bossuet. Il se trouvait à Rome, et allait même en revenir, lorsque commença l'affaire des Maximes des saints. Son oncle lui commanda d'y rester pour lui servir d'agent, ainsi que le précepteur qui l'accompagnait, l'abbé Phélippeaux. Celui-ci composa, comme on sait, une Relation sur le quiétisme, des plus hostiles à Fénelon, et dont l'exactitude est fortement contestée, mais où se trouvent notés tous les incidents, jour par jour. Fénelon, de son côté, avait envoyé à Rome son parent l'abbé dv Chantérac et un ecclésiastique normand, l'abbé de la Templerie.
1. La congrégation du Saint-Office (ci-après, p. 167) était composée de dix-huit cardinaux, dont treize présents seulement; ?tî. l'abbé Verlaque donne leurs noms (p. 71:2, note). Le travail d'examen fut fait préalablement par une commission de théologiens ou cOTisulteurs. auxquels furent adjoints, à partir du 30 janvier I()98, les cardinaux Norris et Ferrari {ibidem, p. 713, note 2, et p. 717). Le nombre des propositions à examiner fut réduit de quarante-cinq à trente-sept, et le travail se termina après vingt et une séances, le 30 avril : cinq des consulteurs furent favorables à Fénelon, cinq défavorables. La congrégation commença à siéger le 19 mai.
2. Locution à remarquer : « Avoir de puissants intérêts à quelqu'un. »
3. En 1697 : tome IV, p. 73 et suivantes. — Dans l'apologie que le
nèges, que Messieurs de Paris, de Meaux et de Chartres avoient tant de raisons de ne pas cacher au Roi, lui furent clairement démontrés. Le parti fut pris de n'en pas faire semblant, pour en découvrir davantage et le mettre après, à coup sûr, hors de combat pour la défense de son ami, et en user cependant avec lui, du côté de la cour, avec toutes les apparences de la distinction et de la confiance ordinaire.
Il étoit dans cette position lorsqu'il imagina un trait qui commença et qui avança bien sa perte ^ L'Empereur n'a-
cardinal i-oniposa à son retour, il s'exprime ainsi : « J'étois tout à la fois cardinal, ministre du Roi et ami de l'archevêque de Cambray. Les devoirs attaches à ces trois différentes qualités sembloient se combattre ouvertement : comme cardinal, je pouvois être juge, et je devois être neutre ; comme ministre du Roi, je devois être contraire à l'archevêque de Cambray, qui étoit publiquement dans la disgrâce du Roi; comme ami de ce prélat, je devois entrer dans tout ce qui pouvoit contribuer à sa justification. Je n'ose dire que j'aie heureusement concilié tant de devoirs ; mais je me flatte d'avoir su les tenir chacun dans leui^lace : je n'ai jamais oublié pour le Roi ce que je devois à Dieu, ni pour mon ami ce que je devois au Roi. » (Bibl. nat., ms. Fr. 11 43o, fol. 3, document cité par M. Verlaque, p. 700.) Ue même, dans une lettre écrite de Rome, le "20 juin 1698, à Pontchartrain fils {Archives de la Bastille, tome IX, p. 1-1), et où il déclarait impossible pour lui de traiter Fénelon d'hérétique, quiétiste, pélagien, fanatique, le cardinal s'exprimait en ces termes : « Je sais bien que de tels discours u'ont pas plu à M. l'abbé Bossuet et à ceux qui agissent ici contre Monsieur de Cambray. J'ai bien prévu ce qu'ils feroient dire contre ma partialité prétendue en faveur de Monsieur de Cambray, sur laquelle je m'explique d'autant moins que je ne sais, je vous jure, encore quel sera mon sentiment lorsque je le dirai devant le Pape après avoir consulté uniquement mes foibles lumières et les devoirs de ma conscience, ainsi que le Roi lui-même me l'a ordonné.... » Et néanmoins, non seulement la correspondance des agents de Bossuet et celle de Mme des Ursins, mais tous les mémoires et documents contemporains accusent le cardinal, comme le fait Saint-Simon, d'avoir exclusivement travaillé pour son ami.
1. Une première rédaction de l'épisode qui suit se retrouve dans la grande Addition de Saint-Simon sur le cardinal de la Trémoille, tome XVIII du Journal de Daiujeau, p. 21o-216, et Saint-Simon la reproduira dans la partie correspondante des Mémoires, tome XM,
voit point de serviteur plus zélé ni plus attaché, entre les princes de l'Empire, que le duc de Saxe-Zeitz, évêque de Javarin*, et travailloit à Rome depuis assez longtemps à le faire cardinal seul et hors le temps de la promotion des couronnes. Par la même raison, le Roi s'y opposoit de toutes ses forces et en avoit fait mettre un article exprès dans les instructions du cardinal de Bouillon. Vint l'abjuration de l'électeur de Saxe entre les mains de l'évêque de Javarin, pour se rendre éligible en Pologne : l'évêque passa pour l'avoir converti. L'Empereur fit sonner le plus haut qu'il put à Rome le service d'avoir ramené à sa communion un électeur de l'Empire, chef et protecteur-né de tous les protestants d'Allemagne, et renouvela d'ardeur et d'instances à cette occasion pour la promotion de l'évêque. Cette conjoncture parut d'autant plus favorable au cardinal de Bouillon, qu'il voyoit le Pape fort incliné à accorder à l'Empereur sa demande, et que le Pape traitoit le cardinal de Bouillon avec beaucoup de ménagement : il crut donc qu'il n'y avoit pas un moment à perdre pour en profiter. Il écrivit au Roi tout ce qu'il put de plus exagéré sur les engagements du Pape à l'Empereur et sur la promotion de l'évêque de Javarin comme instante; que, dans cette extrémité, tout ce qu'il avoit pu faire pour parer l'affront de voir donner un cardinal seul et motu proprio'^ aux instances de l'Empereur, malgré toutes celles du Roi^, avoit été de trouver moyen que la France en eût un en même temps; qu'il avoit eu toutes les peines imaginables à y réussir, mais à condition que ce françois seroit choisi par le Pape, et que,
p. 449. Voyez aussi un résumé des iélonies du cardinal de Bouillon, au tome III des Écrits inédits, p. 270-271.
1. Voyez notre tome IV, p. 177 et 499. Les gazettes de 1698 le montrent toujours en mouvement. Il est question de ses manœuvres pour avoir le chapeau dans les Mémoires de Villars, tome I, p. 212 et 223.
2. C'est-à-dire du propre mouvement du Pape, sur sa nomination spontanée, en dehors des nominations demandées par les couronnes.