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CHAPITRE XIII

Je suis fait prisonnier et pendu.

Arrivé à Consuegra, le général badois, comte Xeuenstein, me détourna de prendre la route d'Aranjuez, occupée par les guérillas, qu'il avait à combattre tous les jours, et la cavalerie qu'il me donna me conduisit par Mora, où j'arrivai le soir. D'ici encore, je ne pus repartir qu'à une heure du matin; et quoique la route fût très peu sûre, on n'avait à me donner que quarante dragons, avec lesquels nous arrivâmes à Tolède un peu avant le jour. Le vieux général qui y commandait n'avait de disponibles que vingt-cinq dragons, qui étaient rentrés dans la nuit, après avoir marché tout le jour, et je fus obligé de les faire reposer pendant quelques heures.

En attendant que cette petite escorte fût prête à se mettre en route, j'allai visiter la position pittoresque de Tolède, assise sur d'immenses rochers, baignée et presque entourée par le Tage. Beaucoup de monuments antiques donnent à cette ville un aspect

très remarquable; ses églises sont belles, mais sa métropole, surtout, fixa vivement mon attention. J'y entrai, vers six heures, au moment où le jour commençait. C'était le 5 avril, l'un des jours des fêtes de Pâques. On y célébrait un service en grande pompe, avec un orchestre et des chanteurs placés dans des tribunes élevées. Les sons angéliques dos enfants de chœur arrivaient dans la nef comme descendant du ciel.

Cette solennité imposante, au milieu du crépuscule qui régnait encore dans l'église éclairée aux flambeaux; cette heure matinale de la prière marquée par des chants célestes; ces parfums d'encens dont les nuages enveloppaient un nombreux clergé; cette solitude de la nef, où ne se trouvaient encore que des femmes agenouillées sur les dalles de pierre et entièrement cachées, comme autant de spectres, sous leur mantille de laine noire ; et moi , seul homme arrivant en habit de guerre au milieu de ces femmes prosternées aux pieds des autels pour recevoir la bénédiction; tous ces objets frappèrent mon esprit et me disposèrent à remercier Dieu de m'avoir amené sain et sauf jusque-là.

Alors, dans ces instants de recueillement où je remplissais un religieux devoir, je crus sentir la prière apporter un calme bienfaisant dans mon âme , où vibraient encore les agitations des combats. Je crus reconnaître qu'à la guerre , un cœur, ému par ces exaltations belliqueuses, est doué d'une sensibilité bien plus exquise que dans tout autre instant de

la vie. Il me sembla que mon âme goûtait aussi , avec un charme indéfinissable, les suaves et consolantes sérénités accordées à la prière. Ces pieux sentiments se retrouvent dans le cœur de tous nos soldats ; car, dans nos guerres , je n'ai jamais vu ceux que nous appelons nos braves, nos hommes d'élite se montrer athées, impies ou sacrilèges; toujours je les ai trouvés disposés à rendre hommage à Dieu, qui donne le courage, la victoire et l'honneur. Je lui demandai d'accorder une heureuse issue à mon voyage; j'allai rejoindre ensuite ma bien faible escorte, et je quittai Tolède à huit heures.

L'officier des vingt-cinq dragons, M. Duhamel de Bellenglise, qui les commandait, me prévint que le pays que nous allions traverser, était depuis huit ou dix jours, infesté de toutes les bandes du pays qui s'y étaient réunies, et qu'il y avait imprudence à entreprendre cette traversée avec si peu de monde. Je le sentais comme lui; mais je comprenais toute l'importance de mon arrivée à Paris, tout le danger qu'il y aurait à perdre du temps à Tolède, etje partis en prenant mes précautions tout en cheminant. Le ciel était superbe, la traversée fut heureuse, et j'arrivai à Cavanas avant midi, n'ayant trouvé de brigands que dans les récits des combats que M. Duhamel et ses dragons leur livraient tous les jours.

Cavanas était un gros village isolé dans la plaine et entouré d'un faible mur, dans lequel le comman-

dant de ce poste avait fait percer des meurtrières pour se défendre contre les bandes qui tenaient la campagne et cherchaient à l'enlever. Ce commandant blâma mon imprudence d'avoir tenté, avec si peu de monde, d'arriver jusqu'à lui; et n'ayant pas, dans le moment, des hommes à cheval à me donner pour escorte, il tâcha de me retenir.

J'étais si près de [Madrid, où j'espérais arriver le soir; j'étais si pressé même d'en repartir, que je ne pus me décider à perdre du temps. Cependant, le commandant m'assurait que six ou huit cents hommes de la bande du médecin Padalea, surnommé cl Medico, venaient de passer dans la plaine huit jours et huit nuits à attendre mon retour, qu'ils jugeaient ne pas devoir tarder: ils ne s'étaient éloignés que la veille au soir, assez fatigués de cette longue attente. Le commandant voulut même envoyer un exprès pour s'en assurer, et s'informer de l'état du pays avant de me laisser partir. Je fis donc, en attendant le retour de cet homme, rafraîchir les chevaux de mes vingt-cinq dragons, pour les mettre en état de continuer avec moi jusqu'à la première station. !.<• paysan revint après avoir, dit-il, exploré la plaine assez loin sans y rien découvrir, et je me mis en roule avec les mêmes dragons, tons vieux cavaliers bien aguerris, et auxquels on joignit soixante bons soldats badois d'infanterie, avec leurs officiers, .l'arrangeai nia petite armée en avant-garde de neuf dragons, pour éclairer au loin en avant de nous; en

corps de bataille où se trouvaient réunis les courriers et les voyageurs, portant aussi des armes; et en une réserve formée de l'infanterie.

Le temps était superbe , et nous marchions paisiblement dans cet ordre, sans que notre avant-garde aperçût rien qu'elle eût à signaler, lorsque je remarquai sur la route plusieurs cadavres d'hommes et de chevaux. L'officier badois alors me raconta que, très peu de temps auparavant, quatre-vingts grenadiers français, escortant un courrier, avaient été attaqués par la bande d'el Medico, et que forcés de céder au nombre, ils s'étaient réfugiés dans une chapelle carrée qui est élevée sur la hauteur, à mille mètres de Illiescas ; qu'ils y furent assiégés pendant deux jours sans vouloir se rendre. Leurs efforts pour en sortir avaient toujours été impuissants, et tout ce qui dépassait la porte de la chapelle tombait mort à l'instant. Les guérillas alors apportèrent du village des échelles et d'énormes tas de paille et de fagots qu'ils placèrent sur le toit et l'embrasèrent. L'incendie tombant sur les grenadiers, ils se précipitèrent en masse sur l'ennemi; mais celui-ci ouvrit lâchement ses rangs et fusilla les grenadiers, dont pas un seul ne survécut. Pendant ce triste récit, nous arrivions à un petit bois. composé d'une centaine d'oliviers, à huit ou neuf cents pas de la chapelle. La marche tranquille de notre avant-garde et le calme qui régnait dans la plaine . augmentaient notre sécurité en traversant ce champ de malheur; et tout en cherchant dans mon esprit le

meilleur parti que les malheureux grenadiers auraient pu prendre, je m'aperçus que deux ecclésiastiques, en soutanes et en longs chapeaux, sortaient précipitamment de derrière les murs de la chapelle, et faisaient, avec leurs mouchoirs, les gesticulations les plus actives. Rien ne paraissait dans la plaine, etees signaux semblaient s'adresser à nous. La distance qui nous séparait de ces prêtres était trop grande pour que nous pussions entendre leurs avis. Je dis alors à un des dragons d'aller au galop leur demander ce qu'ils voulaient. Cet homme partit; mais son cheval fatigué répondait mal à notre impatience.

Cependant, en le voyant accourir, les signaux des deux abbés redoublèrent de vitesse. Nous étions très désireux de savoir ce que cela signifiait, et je leur expédiai un autre dragon mieux monté. Mais, inquiet et impatient de voir que celui-ci n'allait pas plus vite que le précédent, je piquai le cheval frais et vigoureux que l'on m'avait donné à la poste, et je franchis en peu de secondes la moitié de l'espace qui me séparait de ces prêtres. Leurs gestes redoublés prirent l'expression de la plus vive inquiétude, et m'inspirèrent de la défiance. Un jeune laboureur se trouva sur mon passage, coupant avec effroi les courroies de ses bœufs pour les dételer plus vite. Je lui demandai pourquoi il abandonnait le sillon à moitié fait ; il ne répondit pas , et son œil hagard et farouche m'indiqua qu'il était prudent de me rapprocher des miens. Alors je tournai bride, en fixant encore mon

regard sur ces prêtres et sur l'homme aux bœufs.

En rejoignant ainsi mon escorte, je me rappelai le songe qui m'avait si douloureusement agité quelques heures auparavant. Peut-être ai-je eu tort, medisaisje, de repousser ces avertissements, parce que les cœurs pusillanimes accordent aux rêves une croyance insensée! Je n'eus pas le temps d'éclaircir ces doutes, et j'avais à peine fait quatre pas de retraite vers les miens, que j'entendis précisément le même cri de détresse qui m'avait arraché au sommeil la nuit précédente. Ce n'était plus la pénible illusion d'un songe accablant; c'était la plus terrible réalité.

« Monsieur! Monsieur! nous sommes perdus! » s'écriait Williams, en accourant à moi. Je tourne aussitôt les yeux sur lui , et je vois surgir de toutes les parties de la plaine six ou huit cents cavaliers dont le cercle enveloppe au loin mon escorte, et qui commencent à faire converger leurs feux sur nous. Williams criait : « Monsieur! Monsieur! que dois-je faire? — Passe derrière moi, lui dis-je, tire ton sabre et fais comme moi. » Son sabre et cet abri ne le garantissaient point des balles: et, frappé à mort à l'instant même, il disparut pour toujours sans proférer une autre parole : l'oracle fatal du songe était accompli. L'ennemi avait laissé passer nos éclaireurs d'avant-garde sans s'être découvert et s'était ensuite avancé, en tirant sur nous.

L'infanterie avait pu gravir le terrain des oliviers et s'était mise en bataille sous ces arbres, dont elle

tirait quelque abri; clic faisait feu pour sa propre défense, et ne pouvait pas nous protéger, dans la crainte de nous tuer en tirant de notre côté. L'ennemi

le comprit; et, se plaçant entre nos fantassins et nous, ces brigands nous accablaient de balles, sans oser nous aborder autrement qu'à la longueur des lances dont ils étaient armés. J'écartais ces lances avec mon sabre, sans pouvoir atteindre aucun de ces assassins. 11 ne restait plus, prés de moi, que trois ou quatre dragons qui combattaient comme des lions. Cependant nous percions déjà les rangs ennemis et nous allions échapper en rejoignant l'infanterie, lorsque, pour nous en ôter les moyens, ils dirigèrent toutes leurs balles sur nos chevaux , en nous criant : « Entrega! entrega! nsted (rendez-vous!) » Mon cheval, très vigoureux, tomba le dernier. Il avait déjà fait plus de trente soubresauts en recevant aillant de coups de feu, lorsqu'enfin, criblé de blessures et devenu insensible aux éperons , il roula par terre mort, sous les pieds des chevaux qui m'entouraient. Je pus cependant me relever dans cette foule, où je me faisais jour encore à coups de sabre, lorsqu'un coup de lance, frappé par derrière comme pour m'assommer, atteignit ma main droite et l'ouvrit en la paralysant par la douleur. Mon sabre tomba : j'étais désarmé; cette bande d'hommes, affamés de carnage et de bulin, se rua sur moi pour m'arracher mes vêtements. En quatre secondes, j'étais nu des pieds à la tête, et, très heureusement,

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sans aucune autre blessure que de faibles coups de lance. Aussitôt, ceux qui n'avaient pas les mains embarrassées de mes dépouilles avancèrent leur fusil par-dessus l'épaule des autres , et tirèrent en appuyant le canon sur ma poitrine. Je la leur tendais large et bien effacée , n'ayant plus d'autre espoir que d'être tué du premier coup, sans avoir à souffrir une affreuse agonie ; mais sept ou huit amorces brûlèrent sans que les coups partissent! ! Dans leur rage de m'avoir manqué , quatre de ces brigands , en me menaçant d'en avoir bientôt fini avec moi, prirent des cartouches dans leur ceinture, et après avoir mis de nouvelles amorces, ils appuyèrent avec colère leurs fusils sur mon cœur, que je présentais encore sans trembler. Ces amorces firent de nouveau long feu, les coups ne partirent pas. Reconnaissant la protection divine dans cette circonstance extraordinaire, je saisis avec vigueur à deux mains un des canons de fusil qui frappaient sur ma tête, et, delà sorte, je parai plusieurs coups mortels qui m'auraient écrasé, car ils firent plier l'arme qui me garantissait. Ce violent combat me faisait remonter le sang au cœur; mes forces m'abandonnaient, et j'allais succomber, lorsqu'un homme à cheval, portant quelques insignes d'officier, se fil. faire place dans cette bagarre , et me cria plusieurs fois du haut de sa monture : « Quien es usied? (jiii.cn es usied? » Beaucoup trop préoccupé à parer les coups de crosse qui m'arrivaient de toute part, et dont j'étais presque étourdi, je fus quelques instants

sans lui répondre. Il lit cabrer son cheval pour approcher plus près de moi , et répéta vivement la même question : « Quienes ustcd'/ qui êtes-vous?) — J'entendis enlin et répondis : — Colonel. — Ah! es un coronel! s'écria-t-il . no mata le! (Ah! c'est un colonel! ne le tuez pas! ) » Ses hommes étaient furieux de la résistance que je leur opposais, et il avait de la peine à se faire jour, à se faire obéir et à me sauver la vie. C'était Don Juan Padalea, le chef de ces bandes, surnommé el Medico, à cause de la profession de médecin qu'il exerçait avant d'être chef de bandits. Me voyant très ému, car j'allais défaillir, il me cria : « No tiene usted miedo ( soyez sans crainte ). » À ce mot qui blessait mon courage et me rendait mon énergie, je relevai fièrement la tête; et, tandis qu'il répétait : No tiene miedo, je lui répondis vivement : « No tengo! (je ne crains pas ! ) » Deux ou trois fois encore il piqua son cheval pour le faire cabrer sur les hommes qui persistaient à vouloir m'assassiner, et il chargea deux cavaliers de m'entraîner loin du champ de bataille. Mon infanterie voyait ces combats sans pouvoir s'y opposer, et continuait à tirer sur l'ennemi pour sa propre défense. Les deux brigands, qui me tenaient chacun par une main, m'entraînaient au galop entre leurs chevaux pour s'éloigner du danger, et s'inquiétaient fort peu de ce que me faisait souffrir cette course rapide, avec les pieds nus, à travers les terres labourées, les buissons et les fossés. Mais ce qui élail encore plus douloureux, c'était de rencontrer

les cadavres de mes dragons, nus comme moi, hachés en pièces, et que ces atroces brigands, n'ayant pas osé frapper en face, même lorsque leur regard était expirant, avaient percés par derrière avec les longues lames des sabres qu'ils leur avaient pris. Ces malheureux étaient morts pour me défendre, j'en étais au désespoir.

Après une course d'une on deux lieues, en tirant vers les montagnes, mes deux guides s'arrêtèrent un moment pour attendre le gros de la bande. Le Medico, tout animé, s'approcha d'eux, et leur dit, pour rehausser le prix de la capture qu'ils avaient faite, que j'étais le sobrino del rey Pepe (le neveu du roi Joseph). Il leur recommanda d'avoir pour moi des égards, et m'assura qu'il était trop généreux pour maltraiter ses prisonniers, lorsqu'ils n'avaient plus les armes à la main. Ces deux cavaliers voulant alors rivaliser de générosité, se dessaisirent en ma faveur d'une partie de leur butin, au moment où la bande ralliée repartait au galop. Le premier me donna une grosse paire de souliers; le second me jeta une chemise entièrement trempée de sang qui ruisselait encore, et me dit: « Vous la laverez au premier ruisseau. » Jamais un cadeau ne l'ut plus horrible à recevoir ([ne celui-là : j'en frissonnai de dégoût. Cependant je la tins à la main; et, tout en courant, je sentais ce sang étranger se mêler à celui qui coulait de mes blessures. L'horreur que j'en ('prouvais ne fut pas de longue durée, car Domingo, qui s'en était privé-,

se ravisa bien vite cl me la reprit, ne me laissanl qu'un affreux souvenir de son bienfait. L'on continua de courir ainsi jusqu'au village de Casarrabis, où la bande passa la nuit. Là je pus voir les autres prisonuiers que l'on amenait: ils étaient au nombre de quatre : le lieutenant de dragons, M. Duhamel de Bellenglise, de Lille; M. Massait, négociant; un dragon et un soldat badois. Le reste des hommes à cheval avait péri. J'ai su depuis que le cinquième jour, cependant . après l'événement, on avm't relevé le sieur Laval, courrier du gouvernement, laissé pour morl ; et que, survivant à ses nombreuses blessures, il avait pu se traîner jusque sur la route, où il reçut, des passants , les secours qui le mirent en état de rentrer, un an après, à Paris.

Ces terribles émotions, cette course, nous avaient donné une soif intarissable; je sollicitais un peu d'eau, et une femme charitable, une paysanne, belle el ressemblant à une de ses plus belles compatriotes, M'"e Tallien , eut la générosité de m'apporter un vase de verre 1res élevé, contenant près de deux litres d'eau mélangée d'un peu de vinaigre. J'aurais vidé ce vase tout d'un trait, si la souffrance de mes compagnons n'avait pas égalé la mienne. Je m'arrachai à regret de ce breuvage qui me rappelait celui du Christ sur la croix, et je le leur tendis. Celle femme généreuse nous en apporta de nouveau, sans craindre d'approcher et de secourir des hommes sans vêtements.

La guérilla do Don Juan Padaloa passa la nuit dans ce village, où l'on nous enferma dans une étable avec une sentinelle près de nous. Massart, Duhamel et le Badois s'abandonnaient à la douleur. J'étais affligé de leur voir montrer un si grand désespoir devant des ennemis méprisables, et leur donnais à suivre l'exemple de ma fermeté et de celle du dragon, qui était fier encore, quoique affaibli par ses blessures. J'appris par les sentinelles qui se relevaient d'heure en heure, que si l'humidité des huit à dix nuits passées à nous attendre n'avait pas détérioré la poudre de leurs carabines, pas un seul de nous n'aurait échappé au massacre de la journée, et ils se plaignaient de ce contretemps , dont je remerciais Dieu.

Un peu avant le jour, Don Juan nous fit apporter du pain, me fit amener une mule et donna l'ordre du départ, pour s'arrêter en sûreté dans un village plus éloigné, où il n'aurait pas à craindre d'être surpris par la colonne mobile du commandant Soubiran, qui le poursuivait depuis plusieurs mois. Pendant ce liajet, j'avais le chagrin de voir mes décorations, mon chapeau, mes épauletles et mes vêtements, endossés et portés par plusieurs brigands qui s'approchaient de moi pour m'exprimer le cruel regret de n'avoir pas pu me tuer. Bientôt leur colère devint encore plus vive, en apprenant, par un paysan, que le général français commandant à Avila, venait de faire pendre, à quelques lieues de là, deux guérilleros qu'il avait faits prisonniers. Don Juan eut bien de la peine à les

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empêcher de me tuera l'instant même, et l'on continua de marcher. Mais, un peu plus loin, un nouvel avis de ce même événement ranima leur fureur, et Don Juan fut obligé de céder à leur emportement. C'est alors qu'ils nous firent entrer dans un verger, donl les arbres peu élevés présentaient des branches auxquelles il était facile de nous accrocher; et, tout en nous adressanl des reproches sur les cruautés que l'on exerçait contre eux, ils détachaient les longes de leurs chevaux pour nous pendre. L'approche de ci' supplice, la corde à nœud coulant qui déjà m'était passée autour du cou, me donnèrent, en langue espagnole, une éloquence que je n'aurais pas eue dans tout autre moment. Je leur dis combien je trouvais abominable de déshonorer la guerre, en ajoutant à tous les maux qu'elle entraîne après elle tous ceux que la cruauté peut inventer. Je trouvais, avec eux, bien coupable le général français qui leur donnait cet affreux exemple, et les provoquait à ces horribles représailles, et je cherchais à leur persuader qu'il ne tenait qu'à eux de faire cesser, en même temps, dans les deux armées, ces indignes traitements. « Vous savez, par mes insignes dont je vous vois décorés, que j'occupe une haute position dans l'armée; hâtezvous de m'échanger, el je vous donne ma parole d'honneur d'employer mon crédit auprès du Roi, auprès de l'Empereur, pour que de pareils excès de rigueur ne se commettent plus dans nos rangs, el ne justifient plus les représailles qu'ils vous disposent à

lui MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEUNE.

exercer. La guerre alors, si elle doit continuer, perdra ce caractère de férocité qui déshonore des hommes qui ne devraient porter les armes que pour la défense de la pairie et de la liberté. 11 n'y a d'ailleurs que les bourreaux qui soient chargés dépendre. »

Ce discours, que je prononçais avec une énergie que la strangulation était bien près d'interrompre, ne produisait encore qu'un peu d'hésitation sur ces tigres , qui se moquaient de notre position avec un rire féroce. Deux ou trois des leurs étaient déjà montés sur des pruniers pour opérer et quoique don Juan semblât approuver ma proposition, l'instant du supplice approchait sans que rien semblât pouvoir nous y arracher. Ces hommes formaient le cercle autour de nous, et paraissaient avides de ce spectacle. Je retenais à deux mains le nœud coulant qui entourait mou cou, pour l'empêcher de se fermer et pouvoir continuer à parler ; l'autre bout de la corde était déjà remis à l'un de ceux qui étaient sur le prunier, et je n'obtenais rien. Plusieurs d'entre eux. au contraire, criaient avec rage : « Horca los! horca los! al ciruelo! al ciruelo! pendez-les! pendez-les! au prunier! au prunier!] » Alors, saisi d'indignation, et d'un rire de colère, je leur criai : Que malos ciruelos haran ustedes! (quels mauvais pruneaux vous allez faire!) Celte exclamation in extremis les lit tous éclater d'un fou rire, qui retarda de quelques instants la terrible scène; et lorsqu'elle allait être reprise ou

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abandonnée, on entendil au loin cinq ou six coups de fusil.

Aussitôt ces hommes s'écrièrent tous en même temps : « Soubiran! Soubiran! a Ceux qui étaient sur les arbres sautèrenl à bas, la bande remonta à cheval. Don Juan désigna douze hommes pour nous garder, et leur dit devant nous : « Vous les tuerez s il y a lieu de prendre la fuite; ils nous embarrasseraient»; et il partit, à la tête des siens, pour marcher au bruit de la fusillade, qui continua pendant plus d'une heure en sapprochant et en s'éloignant. Heure affreuse d'angoisses, de déchirement de cœur et de cruelle incertitude, pendant laquelle je faisais mes éternels adieux à mon excellent père, à la Franc, que mon retour à Paris aurait si bien servie: à tous ceux qui m'étaient chers, et que j'avais tant de douleur de quitter au printemps de ma vie ! Jamais les liisles nuits d'Young ne furent "si longues que cette heure des terribles péripéties du 6 avril 1811, pour cinq malheureux prisonniers, voués à la mort, et n'ayant déjà pour linceul et pour déguiser leur nudité, que les taches du sang desséché dont ils étaient défigurés.

Nous apprîmes qu'une escorte venant d'Escalona, dans la croyance que la bande d'el Medico s'était éloignée pour quelque temps de ces parages, remontait tranquillement les bords de l'Alberge, afin de prendre, à Valmojedo, la roule de Madrid, où elle conduisait un courrier, et que les avant-postes

d'el Medico, voyant cette escorte peu nombreuse, l'avaient attaquée. Nous étions réduits à la cruelle position de ne pouvoir même former un souhait pour cette escorte et pour notre délivrance. Si l'escorte était battue, il devait y périr des Français, et nous ne pouvions le désirer; si elle était victorieuse, elle ferait fuir les brigands et hâterait notre supplice. Au bout dune ou deux heures de cette effrayante perplexité, nous eûmes à souffrir d'une scène plus horrible encore, s'il est possible : l'escorte était rcpoussée et forcée de rentrer à Escalona, laissant sur le terrain plusieurs morts et cinq ou six blessés. Trois de ces malheureux avaient pu être traînés jusqu'à nous; mais la crainte que Soubiran inspirait aux bandits les ayant pressés de s'éloigner, ils résolurent de tuer ces blessés, hors d'état de les suivre, et à l'instant môme, ces trois soldats, entièrement nus , furent massacrés , malgré mes prières , et tombèrent dans mes bras. Les lames des sabres qui les perçaient par le dos piquèrent jusqu'à ma poitrine en sortant de la leur; et leurs têtes, leurs épaules, fendues à coups de sabre, pendaient sur mes mains incapables de les secourir !

Depuis trente-cinq ans, le bruit de leurs os hachés sur mon corps, nu comme le leur, n'a cessé de relentirà mon oreille et me fait encore frissonner d'horreur.

Le sang de ces victimes parut assouvir la rage des brigands, et ils ne parlèrent plus de nous pendre.

()u lil approcher la mule qui m'avait porté, et Don Juan, taciturne et fronçant le sourcil, ordonna le départ.

Pendant le trajet, trois ou quatre; des brigands restèrent à nies côtés pour me garantir des brutalités de leurs camarades, qui ne cessaient d'exprimer, par gestes et par insultes, le regret de n'avoir pu m'assommer. Le langage de mes gardiens commençait, au contraire, à être bienveillant, et nos cœurs se rouvraient à l'espérance. Je pus alors me livrer à quelques observations sur les hommes qui nous entouraient. Leurs ligures, d'abord , étaient , sous les costumes les plus dépareillés , le mélange de tout ce qu'il y a de plus bizarre, de plus sauvage et de plus féroce : le teint basané, l'œil arabe, noir, couvert d'un épais sourcil; le front rasé, les cheveux abondants, relevés en un énorme paquet appelé catogan, qui pendait sur la nuque. Tous, chefs et soldats, avaient un mouchoir de couleur noué sur la tète et pendant négligemment par derrière. Le mouchoir était couvert d'un chapeau rond de feutre, haut et pointu, noir, roux ou gris, selon son état de vétusté , et décoré de quelques plumes noires de coq, avec une ganse rouge. Le linge laissait voir une poitrine et un cou nu, rouge et noirci, accoutumés aux intempéries. Quelques-uns étaient en pelisses à la hussarde, de différentes couleurs, et les autres en vestes brunes, noires ou bleues. Tons portaient une large ceinture en soie ou en laine rouge, et beaucoup en

avaient, par-dessus celle-là, une en cuir <]ui pouvait contenir plusieurs douzaines de cartouches. J'élais payé pour en garder le souvenir. La culotte courte de peau ou de velours noir était ouverte sur le genou ; le mollet recouvert d'une guêtre en cuir enveloppant des espadrilles ou de gros souliers à éperons. Tous parlaient en criant et laissaient voir des dents blanches et aiguës , comme celles des loups en colère. Une mauvaise selle, avec des étriers en bois, et quelques ficelles attachant le mors, formaient l'équipage du cheval; et, pour la plupart, la monture était la haquenée sèche et poilue de Don Quichotte. Ceux d'entre eux qui avaient un bon cheval en étaient fiers , et me le faisaient remarquer, en me disant : « Mira, que buen caballo por una retiradaî (voyez, quel bon cheval pour se sauver!) » Ce mot était la véritable expression de leur caractère; pendant que j'ai eu Vhonneur d'être traîné à leur suite, je leur ai entendu dire, chaque fois qu'ils croyaient rencontrer l'ennemi : « Son muchos, salvarnosl ou bien sonpoca gente, acomelimos '. lils sont beaucoup, sauvons-nous ! ils sont peu de monde, attaquons!) » Ils se sauvaient maintenant . heureux de leurs succès. Nous arrivâmes ainsi, à travers une forêt et des rochers d'un difficile accès, jusqu'aux bords de l'Alberge. Le bac était brisé, la rivière profonde et peu guéable. Cependant la crainte qu'inspirait Soubiran, faisait désirer à Don Juan de mettre la rivière entre lui et les Fiançais. Il aperçut un troupeau de bœufs paissant au

loin dans une prairie, el envoya des cavaliers pour le lui amener, Lorsque ces bœufs furent placés au bord delà rivière, à quelque distance d'une grande cascade, ou les piqua de coups de lances pour la leur faire traverser à la nage; et à vingt pas au-dessous du troupeau qui rompait ainsi la force du courant, la guérilla passa le gué, ayant les chevaux presque à la nage, et tenant les prisonniers par la main pour les empêcher de se noyer. Les rivières torrentueuses des montagnes sont bien froides au commencement d'avril; mais c'était le moindre de nos maux. Ce bain était nécessaire à notre toilette, et nous étions moins hideux en sortant qu'en entrant. Continuant à traverser des forêts au milieu des rochers, nous arrivâmes, à l'entrée de la nuit, au village de Prado, où l'on se ci'ul en sûreté. L'on nous mit encore dans une étable. et le partage du butin se lit presque sous nos yeux. J'y reconnus avec douleur les vêtements de mon pauvre Williams, cet excellent Auvergnat, qui s'appelait Guillaume Bariol, et que j'avais baptisé du nom de Williams, pour me mettre à la mode. Ces sauvages ne pouvaient pas comprendre, et me demandaient à quoi pouvaient servir ces collections de petites pierres, de minéraux, de soufre el d'échantillons géologiques que j'avais placés dans la valise de mon domestique. Tout ce qui n'était pas de l'or était pour eux sans valeur.

Don Juan savait un peu de français; mais il feignait de l'ignorer, pour ne donner aux siens aucun

soupçon, en parlant aux prisonniers un langage que ses soldats ne comprenaient pas. En parcourant les dépêches saisies parmi mes effets , il put en reconnaître l'importance, et les expédia en toute hâte au quartier général de l'armée espagnole . Ensuite , il me fit amener devant lui; et. gardant toujours un front sévère, il me donna l'autorisation d'écrire à Madrid pour obtenir mon échange. J'écrivis à l'instant même à ce sujet au général Belliard , qui avait déjà reçu et annoncé la fausse nouvelle de ma mort. J'étais aussi très désireux de faire connaître à l'Empereur la triste position de ses armées en Espagne ; mais ne pouvant le hasarder dans des termes que mes hôtes les brigands eussent pu comprendre et qui auraient fait intercepter ma lettre, j'écrivis à mon ami le baron Leduc, secrétaire du prince Berthier. « Faites savoir au propriétaire du pavillon de Flore que j'ai vu la personne dont il m'a demandé de lui porter des nouvelles, et que j'ai trouvé ses nombreux enfants dans un état malheureux qui réclame instamment la présence de leur père. » Don Juan envoya ces lettres ouvertes à Madrid . et celle pour le baron Leduc parvint à Paris, où elle fut comprise aux Tuileries. Don Juan me donna ensuite les débris d'un vieux manteau de pàtre, dont je pus couvrir ma nudité, et il voulut bien me dire : « Je ne doute pas qu'à Madrid l'on ne consente à votre échange, et je vais, pour cet effet, vous envoyer au quartier général de Don Julian, où vous attendrez la réponse à vus lettres. . Le lende-

MÉMOIRES DU GENERAL LEJEUNE. lit

main, effectivement, il chargea douze hommes de me conduire à ce Don Jnlian. chef de la bande la plus considérable de celles qui infestaient la Vieille-Castille, et il recommanda à mes gardiens de me traiter avec distinction. Dès lors, ces furibonds se radoucirent, et ne me parlèrent qu'avec respect, en me traitant d' Excellence et de Seigneurie, etc.. etc.. L'un d'eux, même, qui portail mon beau chapeau à plumes noires, me donna en échange son vieux sombrero pointu en laine grise, qui pendait par une de ses déchirures à l'arçon de sa selle. C'était sous ces ignobles haillons que j'allais faire mon entrée dans les villes; et là commence une série de vicissitudes dont j'épargnerais le récit au lecteur, si, après lui avoir montré un officier heureux dans les champs de la gloire, je ne tenais à mettre les ombres à ce tableau, en lui dépeignant ses souffrances dans les rangs des prisonniers.

Le 7 avril, Sobrechero fut détaché de la bande, et se mit en route, à une heure du malin, pour nous conduire à Don Julian. Pendant trois jours , l'on remonta les rives de l'Alberge jusqu'à sa source, à travers les chemins les plus difficiles, mais aussi les plus pittoresques. A la vue des beautés sauvages de celle nature presque vierge, je renaissais à la vie. que j'avais été si près de quitter. La nécessité de gravir, de descendre les rochers: celle de chercher des chemins à travers les bois et de traverser dans l'eau les nombreux torrents qui se jetaient dans l'Ai-

berge, où il nous arrivait souvent de tomber; cette fatigue du corps apportait un soulagement aux peines de l'esprit. Nos conducteurs nous faisaient entrevoir aussi qu'ils allaient presser notre échange, afin de mettre un terme aux cruautés qui, de part et d'autre, provoquaient d'affreuses représailles. Cette espérance de pouvoir être utiles encore à l'humanité soutenait notre courage , et nous rendait la force dont nous avions grand besoin pour résister, sans vêtements, à la température bien froide des montagnes et aux accidents de chaque jour, contre lesquels nous n'étions pas soutenus par une nourriture suffisante.

Nous passâmes la première nuit chez un Espagnol, qui fit le reproche à nos conducteurs , de ne nous avoir pas tués pour s'épargner la peine de nous conduire, et à lui celle de nous recevoir. La second;1 nuit, nous arrivâmes chez un hôte plus hospitalier, le curé Don Pablo. qui fit tuer pour nous la seule poule que les Français, nous dit-il, lui avaient laissée. Il était, comme on le voit, sans rancune. La troisième nuit se passa mieux encore chez Don Mauricio. Ce pauvre curé, très instruit, parut heureux do pouvoir causer quelques heures avec des hommes civilisés, et ne voulut pas me laisser partir sans me faire accepter une des deux ou trois chemises qu'il possédait. J'appréciai vivement ce cadeau; car une chemise, pour un homme nu sur la crête de montagnes couvertes de neige, vaut plus que beaucoup d'or dans la plaine.

Enfin, par une neige épaisse, nous arrivâmes au village presque inaccessible de Piedra-Lavez , quartier général, et j'allais même dire repaire de nos brigands, au sommet des rochers. A l'aspect de ces lieux, semblables à ceux où les aigles établissent l'aire de leur couvée; à ces lieux où les feudataires du moyen Age construisaient leurs donjons pour y mettre en sûreté leurs trésors et le fruit de leurs rapines; à leur aspect, dis-je, nous nous attendions à recevoir un accueil aussi rude , aussi glacial que la température des flocons qui tombaient sur nos épaules. Qu'on juge donc de l'effet que dut produire sur nous le langage du commandant de ces lieux affreux, qui, d'un air affable, nous adressa, en français, les paroles suivantes : «Messieurs, soyez les bienvenus. J'ai reçu, pendant trois ans, en France, où j'étais prisonnier de guerre, tant de bons et généreux traitements, que je m'estime heureux de pouvoir, à mon tour, soulager ceux des Français que leur mauvaise fortune amène près de moi. Je regrette que ma position, dans ces montagnes dépourvues de ressources, ne me permette pas de vous recevoir aussi bien que je le voudrais. Je ferai de mon mieux pour adoucir vos peines. » Joseph Ribero était capitaine d'une bande qu'il avait levée avec l'espoir de rétablir Ferdinand VII sur le trône d'Espagne. Quoiqu'il fût notre ennemi politique, il nous offrit l'hospitalité la plus fraternelle. Il nous donna un chapeau, des cravates, des mouchoirs, en y ajoutant plusieurs piastres. Il

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avait une telle opinion de ses gens, qu'il nous recommanda de ne pas les laisser voir à nos gardiens, qui ne manqueraient pas de nous les enlever.

Ribero me traita particulièrement avec une haute distinction; et, en m'assurant que je serais bientôt échangé, il se recommandait à moi, qu'on lui amenait comme étant le neveu du roi Joseph. « Les chances de la guerre , me dit-il, peuvent tourner en votre faveur et me faire un jour votre prisonnier; veuillez vous rappeler alors que nous ne sommes ennemis que sur le champ de bataille. » Au repas qu'il nous fit servir très frugalement, faute de mieux, le moine Ursulo, l'un des provocateurs de l'insurrection, fit largement honneur au vin, apporté en abondance à dos de mulets, dans des outres de peaux de bouc, et justifia, par ses manières, le mépris que nos brigands paraissaient avoir pour tous les moines portant la besace du mendiant. Joseph Ribero, nous exprimant encore le regret de n'avoir pas les moyens de nous vêtir et de nous mieux traiter, nous recommanda vivement à nos guides en nous quittant.

Le 8, à Naval-Donda, vers les sources du Tormes, l'on s'arrêta chez la plus méchante de toutes les furies, contre laquelle nous fûmes heureusement protégés par nos gardiens. Cette vieille, au cœur de vipère, très irritée de recevoir des brigands et des Français, nous lit donner de tels aliments, (pie nous n'osâmes poinl y toucher, dans la crainte d'être empoisonnés; et. Qon contente de provoquer nos gardiens à achever

l'œuvre de destruction que Dieu avait suspendue sur le champ de bataille, cette mégère, au moment du départ, nous poursuivit encore de ses malédictions. L'on concevra facilement que notre conduite, calme et résignée, n'avait point provoqué ces mauvais traitements.

Après bien des courses et des détours dans les deux provinces de Salamanque et d'Estramadure, pour éviter la rencontre des postes français, et après de nombreuses alternatives, dont le récit fatiguerait le lecteur, mes gardiens arrivèrent, le 17, à Placencia. Notre entrée dans celte belle ville semblait y avoir été annoncée : toute la population était aux fenêtres ou dans les rues, pourvoir arriver le sobrino del Rey le neveu du Roi). Les femmes, bien plus que les hommes, étaient dans un état d'irritation extraordinaire. Les dames les mieux mises couvraient les balcons, et agitant avec colère leurs éventails, elles criaient à nos gardiens : « Horca le! degolla le! ( pendez-le! coupez-lui le cou!) » Les femmes du peuple criaient pire encore. Heureusement, nos brigands avaient mission de nous garantir des fureurs du peuple. Comme les cris devenaient plus violents, je tournais, en souriant, mes regards vers ces dames : « Muchas gracias, senoritas! sios de ilcio-> :as. hechizas! [mille grâces, jolies demoiselles! vous êtes charmantes, délicieuses!) » Cette réponse inattendue, faite avec le geste vif et animé des Castillans; cette expression de gaieté au lieu de la crainte

qu'elles pensaient avoir produite , les surprit tellement, qu'à l'instant môme tous les balcons tremblèrent sous les applaudissements, les éclats de rire, et partout on cria : « No, no, no, horca; trata le muy bien! non. ne le pendez pas; traitez- le très bien!) ». Le jeu des éventails, et celui des mouchoirs brodés, dans les petites mains espagnoles , devint alors si vif, qu'il aurait agité l'air jusqu'à nous, si le souffle d'avril n'avait déjà drapé, pressé sur mes contours le simple tissu de lin, ce précieux cadeau du bon curé Mauricio, qui me permettait de paraître devant ces dames en tout autre costume que celui du paradis terrestre. Ce simple appareil , ce léger vêtement descendait à peine jusqu'à mes genoux, et flottait sur mon dos et sur celui de ma monture , qui , toute fîère de figurer dans un si beau triomphe, s'arrêtait pour braire avec allégresse à tous les coins de rues.

Don Julian avait reçu la réponse du général Belliard. qui proposait d'envoyer, en échange du colonel baron Lejeune, le colonel Macmahon et le général Obledo, tous deux prisonniers à Madrid. Cette proposition, aussi honorable que bienveillante, fil penser à Don Julian que l'on mettait une grande importance à me ravoir, et sur cela, voulant gagner du temps, il nous fit conduire au delà du Tage, au quartier général du marquis de Castanos, général en chef de l'armée espagnole. Ici, devait recommencer pour nous une série nouvelle de tribulations.

Chaque jour nos gardiens nous avaient annoncé

que si l'un de nous s'échappait, les trois autres seraient mis à mort. Nos brigands n'étaient pas de

nature à nous laisser compter sur leur humanité pour ceux d'entre nous qui resteraient, et ce cruel avis avait détruit la seule consolation que nous pouvions trouver dans l'espoir de leur échapper, et dans la confiance réciproque entre prisonniers. Deux fois, je trouvai des ecclésiastiques généreux et bienveillants qui se montrèrent disposés à coopérer à notre fuite. Le curé de Coria et celui de Minofol, sur le Tage avaient ete près de se compromettre pour nous; mais la surveillance de nos gardiens avait déjoué les mesures que ces bons prêtres avaient prises. A Cacerés, Mariquita, notre hôtesse, s'affligeait de voir quatre jeunes hommes, à la fleur de l'âge, réduits à parcourir la terre dans le simple négligé qu'ils avaient en naissant ; et lorsque mes gardiens se furent vantés de lui avoir amené le sobrino ciel Rey, cette bonne femme conçut en secret le désir de me reconduire auprès du roi Pepe, dont elle exaltait la bonté, la générosité. Cette nuit, me dit-elle, mon mari vous conduira à Truxillo, et vous y serez, avec les Français, avant le jour. D'abord je vous cacherai dans la paillasse de ma fille que j'ai arrangée pour cela. Elle se couchera sur vous, et si l'on entre on ne pourra se douter de votre présence. Je vous préviendrai au moment propice, et pendant que vous fuirez, ma fille ira prendre votre place dans le lit que je dirai vous avoir donné. On croira que c'est vous ; les guérilleros n'auront aucun

soupçon, et vous serez déjà en sûreté au moment de leur départ. Nous n'avons pas de troupes dans ce bourg, et votre fuite sera très facile. — Puis-je emmener mes trois compagnons? lui demandai-je. — Les soldats, répondit-elle, ont constamment les yeux sur vous, et la disparition de tous quatre en môme temps serait impossible. — Mais, chère dame, si je pars seul, ma fuite les condamne à la mort; je ne saurais me résoudre à faire cet odieux sacrifice ; il pèserait sur toute ma vie. — Voyez, voyez, me dit-elle; vous, vous seul, je puis vous sauver; mais tous les quatre, c'est impossible. » Ce court entretien fut plusieurs fois interrompu devant nos très vigilants gardiens. Ma nuit fut cruellement agitée. Le lendemain, au moment du départ, leurs yeux, ouverts sur nous, ne me permirent pas d'exprimer ma reconnaissance à Mariquita autrement qu'en lui pressant les mains; elle comprit ce langage, et je vis couler ses larmes.

A quelques lieues de là, nous traversâmes un village brûlé depuis peu et les paysans voulurent nous égorger. Nos guides eurent une grande peine à les en empêcher. Au delà, tout le pays était désert; et pendant huit jours, nous éprouvâmes souvent les souffrances de la faim, n'ayant, de temps à autre, que quelques laitues ou chicorées que nous trouvions dans les champs. Un jour, nos guides, épuisés de fatigue et souffrant de la faim un peu moins que nous, à cause de la grande sobriété habituelle des espagnols, s'arrêtèrent dans un petit bois, au pied

d'un des plus gros châtaigniers que j'aie jamais vus. Le fruit de cet arbre avait disparu; mais, à son ombrage, la terre riait couverte d'un nombre immense de couleuvres et de serpents qui se sauvèrent à notre approche. Quoique ces reptiles nous fissent horreur, ils nous inspirèrent la pensée» d'en attraper quelquesuns pour essayer de les manger, après les avoir fait griller. L'on en tua plusieurs, mais lorsqu'ils furent dépouillés, leur maigreur était telle . que nous n'y trouvâmes que des vertèbres et quelques œufs, et on les rejeta. Nous apprîmes, dans le même temps, que l'armée française et l'armée ennemie, vers le Portugal, souffraient autant que nous d'une extrême disette.

Quoique très affaiblis par le manque de nourriture, nous reprenions chaque jour un peu de gaieté en approchant du terme de notre voyage, et je jouissais assez souvent de la vue de quelques-uns des beaux paysages de cette contrée, devant lesquels un état d'heureuse satiété m'aurait peut-être laissé très indifférent.

Nous arrivâmes ce soir-là à Albukerque, où l'on nous logea dans le palais des descendants de Pizarre, l'émule, en cruauté, de Fernand Cortès, sur les paisibles indiens du Nouveau-Monde. Le caractère intraitable du chef de la race avait été transmis à la famille. L'entrée dans un palais semblait nous promettre un accueil plus humain que chez les paysans ruinés par nos armées. Il n'en fut pas ainsi : les arrière-petites-filles du conquérant du Mexique étaient

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occupées à rire avec des Espagnols qui , en nous regardant d'un air menaçant, dirent à nos guides : « Vous auriez mieux fait de les tuer que de nous les amener. » Et ces fdles, malgré le riche blason sculpté sur la porte du palais, approuvaient les excitations sanguinaire de ces hommes, au point que nos gardiens même en étaient indignés. Cependant, tel était l'affreux état de notre misère, que, quelques heures après notre arrivée, nous nous trouvâmes heureux de voir apporter une large terrine . dans laquelle on avait fait couper un pain de soldat, sur lequel on jeta , devant nous, un peu d'huile, beaucoup de poivre (piment rouge) et un pot d'eau bouillante. Ce repas fut délicieux, après les huit jours d'abstinence par lesquels nous avions passé.

Presque rien à manger, rien du tout à manger, etc. , sont les notes que je retrouve sur les trois jours que nous mîmes à venir d'Albukerque à Merida, en traversant un pays inculte et désert , où nous trouvâmes une bande de paysans déguenillés qui voulurent nous tuer. Nous suivîmes alors, pendant plusieurs lieues, les ruines de trois aqueducs romains qui étaient couverts de nids de cigognes, vivant des serpents de ces déserts. Le plus grand de ces aqueducs a trois rangs d'arcades superposées, qui lui donnent une grande hauteur. Ils conduisaient les eaux de la montagne à des cirques et à des naumachies dont nous pûmes admirer les immenses ruines, à mille mètres environ de la ville que Titus a cons-

truite sous le nom de Merida, pour servir de récompense et de retraite aux légions qu'il laissa en Espagne.

l'ivs des ruines du temple de Mars, en avant de la porte triomphait' (pic les soldats de Titus commencèrent pour lui, et que l'on n'a pas achevée, nous trouvâmes une vingtaine d'officiers anglais qui venaient affectueusement offrir leurs services au colonel français prisonnier qu'on leur avait annoncé. Le bonheur que j'éprouvai en me retrouvant avec des hommes civilisés, ne saurait être décrit; il suffira, pour le concevoir, de songer à ce que j'ai dû souffrir pendant vingt jours dans la société des êtres les plus rudes peut-être de la terre, et dont la protection et les prévenances même avaient quelque chose de féroce et de sauvage. Un seul, et peut-être le moindre des détails de leurs habitudes, en donnera facilement une idée. Leur sobriété leur causait assez souvent de fortes migraines. Leur remède, alors, était de tremper une main dans de l'eau très brûlante; elle se gonflait à l'instant, et de suite, avec un rasoir, ils ouvraient la veine la plus saillante. Après une saignée suffisante, ils refermaient la coupure avec de l'amadou allumé qui la cautérisait, et, se trouvant soulagés, ils remontaient aussitôt à cheval. Cela me rappelait les chevaux sauvages de la Hongrie, que j'avais vus souvent se rafraîchir le sang en se mordant' près de l'épaule, une veine du cou, qui saignait abondamment et leur rendait la santé.

Les officiers anglais, avec la délicatesse des hommes de bonne compagnie, m'apportèrent du linge, et des vêtements pour me couvrir de la tête aux pieds : Ils traitèrent avec générosité mes compagnons d'infortune, et me conduisirent ensuite chez leur commandant, dont je reçus l'accueil le plus honorable. Le major-général , sir William Lumley, boitant encore d'une blessure grave, me reçut avec une haule distinction , me retint à dîner, me logea chez lui et me combla de bons traitements. Ayant appris, par les dépêches et papiers saisis sur moi, que j'étais ingénieur et amateur de beaux-arts, il me fit accompagner par ses officiers pour aller visiter les nombreuses antiquités, telles que le pont romain, sur le (iuadiana, les portiques, les monuments, les fortifications romaines, etc., etc., qui rendent la ville de Merida si intéressante.

Le soir, on me conduisit prendre le punch avec les jeunes officiers, qui, presque tous, avaient connu Paris et m'en demandaient des nouvelles.

Notre soirée se passa à raconter des historiettes amusantes, auxquelles j'apportais mon contingent de nouveautés, en oubliant tous les chagrins des jours précédents. Bien plus sobres que je ne m'attendais à les trouver, aucun des officiers anglais ne perdit l'équilibre. Le spirituel intendant Rooh, le digne commissaire Wilkenson et tous ces messieurs me reconduisirent, .le partis l'ami de ces officiers, qui tous me promirent de venir, après la guerre, me

voir à Paris. Plusieurs me tinrent parole : M. Kooh, entre autres, que je présentai à l'un de mes amis, dont il épousa la lille, la plus jolie, peut-être, de toutes les Françaises.

Qu'il y a loin, grand Dieu! de celte urbanité gracieuse, à la société de Sobrechero! Cependant, il fallut y retourner et continuer le voyage avec ces barbares jusqu'à leur destination. Les officiers anglais nous prêtèrent leurs cbevaux,et nous arrivâmes à Almendralejo, chez le maréchal Beresfmd. commandant de l'armée anglo-portugaise. Ce maréchal me traita avec la même bienveillance et la même distinction, et ses officiers ne furent pas moins empressés à me consoler de mes malheurs. Les lils de grandes familles de Portugal, les marquis de Mello, de Lima, et d'Alva, les colonels AYalkers, Wilson, etc., etc.. s'empressèrent également à seconder leur général pour me bien traiter; mais ils s'aperçurent que ces soins délicats avaient excité la jalousie de Sobrechero, qui rudoyait mes trois compagnons; et. pour le calmer, ils firent aussi des largesses à nos brigands, qui se radoucirent.

Le 27, enfin, nous arrivâmes chez le marquis de Castanos, à Santa-Marla, où nos guides nous laissèrent. Je leur donnai une partie des objets reçus chez le général Lumley, et les remerciai de nous avoir conservé la vie. Leurs adieux m'ôtèrent de dessus le cœur un poids inexprimable, et, dès lors, je crus pouvoir respirer comme en liberté.

Le marquis de Castanos, homme spirituel et de manières prévenantes et distinguées, avait près de lui trois généraux, le général Carrera, Don [Martine, le chef d'état-major, et Don Carlos , marquis d'Espagne. Ce dernier était un émigré français, descendant, me dit-il, des comtes de Comminges, et allié aux Montesquiou. Don Carlos me logea plusieurs jours dans son appartement, où il me traitait en frère, et il fit habiller à ses frais mes trois compagnons de captivité. Pendant ces jours de repos . le marquis de Castanos me fit appeler plusieurs fois, bien moins pour causer de mon échange, dont il s'occupait, que pour m'informer du désir que les habitants de la Péninsule avaient de terminer une guerre qui ruinait l'Espagne au profit de l'Angleterre. Dans le même temps, lord Wellington écrivait : « Qu'il y aurait de « la folie à s'exposer de nouveau pour la délivrance « de l'Espagne, tandis que les habitants eux-mêmes, « pour lesquels nous avons fait dix fois plus qu'ils ne « l'ont jamais mérité, se tiennent à l'écart au milieu « de la tempête. » Don Carlos aussi sondait mes dispositions, pour s'assurer que je serais assez discret pour remplir auprès de l'Empereur, à l'insu des Anglais, une mission au nom de la junte de Cadix. « Il nous serait possible, me disait-il, de vous embarquer pour la France, sous le prétexte d'un échange, et vous proposeriez à l'Empereur de nous rendre Ferdinand VII, en le mariant à une des princesses de sa famille. L'Espagne serait alors son alliée la plus dé-

vouée, et clic le servirait contre tous ses ennemis, contre l'Angleterre même, qui heurte aujourd'hui l'amour-propre et les intérêts des Espagnols. » J'étais certain que jamais l'Empereur ne consentirait à retirer son frère pour replacer Ferdinand. Ma position me commandait de combattre cette combinaison; je dissimulais mes sentiments en présence des ennemis delà France, et je saisissais avec bonheur l'occasion de porter des paroles de conciliation et de paix. Soit loyalement, soit par ruse, ce que j'ignore encore, Don Carlos, avec les apparences de la plus grande franchise, m'annonça, le troisième jour de ces pourparlers, que le marquis de Castanos avait expédié un courrier à la junte de Cadix, pour lui faire connaître mes dispositions favorables à cette mission pacifique. « M. de Castanos répondait, me dit Don Carlos, au désir que la junte avait plusieurs fois exprimé, de faire ces ouvertures par une voix indirecte et sûre, avant de s'exposer à rompre avec l'Angleterre; et, en attendant le parti qu'elle prendrait, je serais éloigné des opérations de l'armée, et conduit jusqu'à Elvas. Il fallut donc me résigner encore à ces nouveaux retards. Nous allâmes ensemble prendre congé du marquis de Castanos, qui me fit donner la copie des lettres qu'il avait écrites au maréchal Berthieret au général Belliard, pour presser mon échange. Dans cette entrevue, le marquis me parla des généraux Dupont, Marescot, Vedel, en s'allligeant et s'excusant beaucoup de la suite fâcheuse qu'avait eue. con-

tre son gré, la capitulation de Baylen. 11 me parla du maréchal Soult, et m'exprima sa haute vénération pour le maréchal Mortier. En me congédiant, il me dit avec bonté : « Nous vous reverrons bientôt. » Don Carlos me pria d'emporter l'empreinte de son cachet pour conserver l'écusson de ses armes, et le rappeler, en France, au souvenir de sa famille. Il me donna, pour nous conduire à Elvas , le capitaine Don José Cabrera, son aide de camp, avec quatre sous-ofïiciers de dragons du régiment de Sagonte, qui furent pour nous de la plus grande prévenance , et nous partîmes sur ses chevaux.

Le gouverneur anglais d'Olivença, commandant des troupes portugaises , nous reçut et nous logea dans son hôtel. Nous étions au 1er mai; le soleil était chaud, et je voyais les officiers anglais se promener à cheval en uniforme, avec leur parasol déployé. Cette habitude du parasol et du parapluie, que nos usages militaires français n'admettent pas , ne les empêchait pas d'être au combat de très vaillants soldats. Cependant, j'en étais surpris, et, de ma croisée, je dessinai plusieurs groupes de ces ofliciers rejoignant l'armée avec ce qui composait leur suite vraiment très pittoresque et amusante à remarquer; le capitaine en tête, vêtu d'écarlate, monté sur un beau cheval, et portant un large parasol ouvert; après lui, venait Madame son épouse, élégamment mise et coiffée d'une très petite capote de paille. Assise sur son âne, elle tenait une om-

brelle et caressait sur ses genoux le petit chien noir obligé, le king-charles, en conduisant avec grâce, par un ruban bleu, une chèvre, destinée à donner, soir et matin, de la crème pour le thé. A côté de Madame, marchait à pied une nourrice irlandaise, portant en sautoir une bercelonnette, en soie verte, dans laquelle reposait un poupon, l'espoir de la famille. Derrière la monture de Madame, suivait un immense grenadier, le fidèle soldat du capitaine, portant le fusil sur l'épaule, et pressant du bâton la monture aux longues oreilles. Derrière, arrivait un âne, qui portait le bagage volumineux de la famille. Ce bagage est surmonté de la bouilloire à thé et de la cage aux serins. La marche était fermée par un groom ou jockey en livrée , monté sur un vigoureux cheval anglais, au poil brillant comme l'acier poli ; il tenait à la main un énorme fouet de poste , dont la mèche bruyante active le baudet et maintient dans l'obéissance les quatre ou cinq chiens de chasse, bracs, épagneuls ou lévriers du capitaine, qui lui servent d'éclaireurs dans la marche de son petit convoi.

Le croquis, d'après nature, de cet attirail de guerre, me fournit plus tard le sujet d'une des deux petites compositions auxquelles j'ai mis pour inscription ces deux mots : Utile dulci.

L'histoire qui faisait de moi le neveu du Roi et de l'Empereur nous avait précédés à Elvas; et lorsque j'y arrivai, le lP1 mai, beaucoup de curieux m'atten-

daient au passage. Le général Leyté, gouverneur de la ville, me fit donner l'appartement d'honneur au couvent des Dominicains. Le Maire et Messieurs les officiers municipaux nous firent servir un repas , auquel on invita les chefs de la garnison.

Le lendemain matin, les corps d'officiers de l'armée portugaise vinrent les uns après les autres, saluer le colonel prisonnier. Un grand repas fut encore servi ce jour-là, et j'y remarquai plusieurs personnages, vêtus de noir, qui circulaient derrière les convives; je les prenais pour des maîtres d'hôtel. Cependant leur air distingué m'ayant surpris, je demandai qui ils étaient, et l'on me répondit : « Ce sont le Maire et la Municipalité qui viennent vous faire les honneurs de leur somptueuse hospitalité. » Je me levai aussitôt pour m'excuser de les avoir méconnus, et je ne voulus me rasseoir qu'en leur faisant accepter une place à côté de nous. Malgré ces honneurs et la lecture des bons livres qu'on avait mis à ma disposition, le temps se passait tristement; car, de ma croisée, je voyais, au loin, s'élever la fumée du siège de Badajoz, et le vent m'apportait le bruit du canon qui avait peut-être tué quelques-uns des Français, qui défendaient cette forteresse.

Le maréchal Beresford avait été probablement informé des projets dont la junte voulait me confier l'exécution; aussi se hâta-t-il de les déjouer, et donnat-il l'ordre de m'envoyer à Sefubal , hors de la portée des espagnols. Ce douloureux contre-temps me remit

encore une fois en voyage et ne me laissa plus d'espoir.

Le général Leyté chargea le capitaine de dragons portugais Sassarmento, et quatre sous -officiers, de me conduire à Setubal.

A Eslremos, nous fûmes reçus splendidement dans un beau couvent, où ne résidaient plus que trois moines, qui avaient conservé quatre habiles cuisiniers; on nous servit avec abondance les mets les plus recherchés. Plus loin, en passant par Arrayolos, nous vîmes un télégraphe à trois cases carrées ayant chacune quatre compartiments, qui donnent douze combinaisons et leurs multiples à l'infini. Après Montemoro, nous arrivâmes à Vendas Novas, où je passai devant une grande maison dont les caves étaient encombrées de prisonniers français dans la nudité la plus complète, et qui nous appelèrent à leur secours. J'étais impuissant à les protéger; je ne pus que partager et livrer aux mains qu'ils me tendaient à travers les barreaux, le peu d'objets que j'avais reçus des Anglais. Leur sort affreux, que nous avions en perspective, rendit fort triste notre marche à travers les vastes plaines désertes et incultes qui nous séparaient d'Anas de Mora; c'est un misérable hameau et le seul gîte qui put nous être offert au bout d'une aussi longue étape.

Dans les trois ou quatre cabanes d'Anas de Mora, nous ne trouvâmes qu'une jeune fille assez jolie . quoique un peu contrefaite; elle préparait des aliments

pour le retour de ses frères , et se résigna de très mauvaise grâce à en augmenter la quantité pour les neuf voyageurs. En attendant, nous allâmes nous asseoir au bord du lac qui donne son nom à ce hameau ; et, tandis que nous admirions la beauté du soleil couchant qui resplendissait dans les eaux tranquilles où se mirait le ciel, les frères de notre hôtesse et des ouvriers, revenant du travail, chargés de leurs fusils, de leurs haches et de leurs instruments aratoires, passèrent à côté de nous. Leurs yeux, aussitôt, s'ouvrirent sur nous comme ceux du tigre. Ils passèrent sans proférer une parole, mais leur surprise muette n'en parut que plus terrible sur ces visages noircis au soleil. A l'accueil qui nous fut fait en rentrant dans la cabane, il nous sembla que la jeune fille avait excité les dispositions sanguinaires de ses frères. Cependant, notre repas très frugal fut paisible, quoique des yeux exprimant une colère taciturne suivissent tous nos mouvements. Après le repas, Sassarmento, prévoyant une explosion, me dit qu'il était prudent de nous retirer, et nous passâmes dans la pièce voisine avec les sous-otliciers qui venaient de soigner les montures. Ceux-ci s'étendirent à terre comme nous et s'endormirent; mais Sassarmento, aussi inquiet que nous, ne dormait pas, et, prêtant l'oreille aux chuchotements de ces huit à neuf paysans, il avait entendu, comme moi, cette conversation, où la jeune bossue disait à ses frères : « Stanitza est estimée autant qu'un homme, depuis qu'elle a

aidé son mari à égorger trois Français. Eh bien! je vaudrai mieux que Stanitza! j'enfoncerai mes uhadas [ongles dans les yeux de ce grand c'était moi , tandis que ton cuchillo lui coupera le cou. » Puis, connue un général d'armée, elle distribuait à voix basse à chacun son rôle, en attendant que notre sommeil en rendit l'exécution plus facile, et tous s'encourageaient en disant : « Les dragons nous laisseront faire, etc. etc. »

Sassarmento en était indigné, et il me fît remarquer qu'une des carabines de ses sous-officiers était restée à côté des paysans. Alors, sans hésiter, je me levai, j'allai hardiment prendre la carabine, et l'armai, en me retirant, à la vue de ces paysans qui frémissaient de rage. Nous chargeâmes les pistolets du capitaine et ceux des dragons; nous refermâmes la porte; Sassarmento se coucha en travers, et nous attendîmes ainsi. Le sommeil, pesant bientôt sur les laboureurs comme sur nous, assoupit leur désir de carnage et dissipa nos inquiétudes. Nous partîmes avant le lever du soleil, en laissant à la bossue quelques piastres pour la dédommager de la gloire qu'elle se promettait en imitant Stanitza. Jusqu'à Setubal, la plaine, qui est immense, étail déserte, inculte et couverte de forêts d'althéas en Heurs, sous lesquels circulaient des millions de gros lézards verts et de serpents jaunâtres. Le sable était partout labouré par les larges traînées de ces reptiles , qui s'éloignaient difficilement à notre approche.

Le 8 mai. nous arrivâmes, à midi, à Setubal. C'est une très jolie ville, bâtie sur la rivière Sadao, dont l'embouchure, fort large et profonde, forme une très belle rade couverte de navires, qui viennent y chercher du sel et du vin pour la Russie comme pour l'Amérique. Après un long trajet dans un véritable désert, on arrive dans le site le plus riche et le plus riant. La ville, avec ses nombreux clochers et ses fortifications antiques, se dessine sur le bel horizon de la mer. que terminent, à droite et à gauche, des hauteurs très élevées, couvertes de jardins, de vignes, de bois, de pavillons élégants et de moulins à huit voiles triangulaires. Une forêt de mats couvre le port, et cent voiles de toutes grandeurs circulent sur la rade en arrivant de l'Océan.

Le capitaine Sassarmento nous conduisit à l'auberge Etalaga nova, appartenant à un Français, que l'on détenait prisonnier à Lisbonne, comme suspect d'intelligence avec notre armée. Ses filles, heureuses de revoir des compatriotes, mirent tous leurs soins à nous bien traiter, et le commissaire anglais , Robert Boyer, promptement informé de notre arrivée, accourut pour nous offrir ses services, et nous apporter ce qui pouvait nous manquer. Nous allâmes ensuite chez le gouverneur, où le capitaine Sassarmento prit congé de nous. Ce gouverneur, avec une politesse qui nous promettait la plus somptueuse hospitalité, fit préparer un canot et nous conduisit, à une heure de la ville, dans la tour du phare, où il

nous assurait avec bonheur que l'air était si pur, que tous ses prisonniers y restaient quinze ans sans éprouver un mal de tête. « Quinze ans! m'écriai-je avec terreur. — Oui, oui, au moins! répondit-il. » Le canot aborda la Torre-d'Othon, notre future résidence , et le gouverneur, toujours avec une politesse exquise, nous installa dans deux espèces de casemates en pierre de taille, que l'on honorait du nom de chambres, où se trouvaient une table, un banc et trois vieilles paillasses, peuplées de tout ce que l'Espagne et les Algarves ont de plus sale et de plus dévorant. En nous quittant, le gracieux gouverneur nous promit de nous faire souvent d'aimables visites , espérant que nous nous plairions en si bon air. et il nous laissait libres de nous promener sur la terrasse la plus élevée de la forteresse.

A l'instant même, nous fûmes assaillis par la population d'insectes bruns, sautillants et affamés de ces prisons: mais, sans perdre courage devant le nombre et devant des attaques sanguinaires, nous commençâmes à leur faire la guerre; déployant la même ardeur que dans un incendie, nous nous mîmes à puiser de l'eau par torrents, afin d'entraîner vers la mer des ennemis trop nombreux pour que nous pussions écraser leurs bataillons. Enfin, restés à peu près maîtres du champ de bataille, nous allâmes sur la terrasse prendre un peu de repos. Depuis trente-cinq jours, nous étions le jouet d'espérances constamment déçues, et de circonstances plus

souvent pénibles que rassurantes. L'espoir de recouvrer notre liberté n'existant plus , il fallut se résigner promptement à tirer le meilleur parti possible de la position qui nous était laissée; et, nous trouvant presque heureux de n'être plus sous des yeux inquisiteurs ou menaçants, nous passâmes la nuit à jouir, en liberté, du spectacle sublime qui, en élevant nos regards vers le ciel, apportait à nos âmes quelques consolations , et permettait à nos cœurs de rêver à la patrie et aux moyens de la retrouver.

Le lendemain, le commissaire Robert Boyer nous amena M. David Meyer, négociant américain. Tous deux nous apportaient des paniers pleins d'oranges, de vins excellents, de pains délicats. David Meyer voulait même y joindre du linge de toute espèce, que nous ne voulions pas accepter; et tout en écoutant nos refus, il nous parlait avec reconnaissance du bon et généreux accueil qu'il avait reçu plusieurs fois à Bordeaux, et répétait qu'il était heureux de pouvoir servir les Français partout où il les rencontrait. Robert Boyer renouvela ses offres de service et me promit de me procurer du papier, de l'encre, des pinceaux et des couleurs, que je lui demandai.

Le jour suivant, à la même heure, il m'apporta une collection complète de couleurs étiquetées avec soin, et de tout ce que je pouvais désirer pour écrire et pour peindre. Ce cadeau me fut très précieux, et

je m'empressai de lui en exprimer ma reconnaissance, en représentant pour lui le moment où j'avais été l'ait prisonnier, avec la physionomie des brigands tels qu'ils étaient encore bien présents à ma mémoire. Je retrouvai dans cette occupation un peu de tranquillité d'esprit ; car l'arl de la peinture est si at- I rayant . que j'ai su apprécier dans ma triste captivité son immense ressource.

La conversation de Duhamel apportait aussi quelque intérêt au cours de nos journées, qui cessèrent de me paraître longues. Nous traçâmes un échiquier sur nuire table; avec de l'écorce d'orange, nous fîmes des pièces blanches et des pièces jaunes, et le jeu des échecs offrit à Duhamel le plaisir de me gagner. Massart, excellent homme, à l'esprit froid, à l'estomac chaud, s'occupait de la cuisine; et, grâce à ses soins éclairés, nous vécûmes de daurades délicates et des meilleurs poissons de la baie, que les pêcheurs nous apportaient chaque jour en quantité.

Ainsi se passaient nos journées, en travaux et en contemplation de la belle vue des montagnes, au pied desquelles nous étions abrités des vents du nord, et où nous jouissions de l'aspect admirable de la mer, qui était couverte de navires allant et venant sous le canon de notre fort. L'élévation et le contour de la terrasse que nous occupions me permirent de lever le plan de la forteresse et de la contrée environnante. J'étais sans instruments pour ce travail: mais

je fabriquai une alidade en bois et un compas. Au moyen des intersections de mes lignes principales, je parvins à tracer un plan très exact, qui étonna et donna même de l'inquiétude au gouverneur. Un épisode assez intéressant vint animer notre solitude :

Le gouverneur, véritable original s'il en fût jamais (type à part et comique qui figurerait à merveille au théâtre), venait presque tous les jours savoir de nos nouvelles; et, dans plusieurs de ses conversations, toujours entrecoupées de réticences, nous apprîmes qu'un Français, le marquis de Villeneuve, était enfermé avec sa femme, jeune personne charmante, dans un des bâtiments du fort. M. de Villeneuve, émigré, servait dans l'armée des Portugais, lorsque Junot entra dans Lisbonne avec l'armée française. Mme de Villeneuve, n'ayant pu fuir assez tôt, était restée à Lisbonne. Son mari, inquiet de la savoir dans une maison occupée par de jeunes aides -de -camp français, hasarda de quitter l'armée portugaise pour s'introduire à Lisbonne, où il resta caché. Sa présence en ville fut découverte, et le général Junot voulut voir dans cette démarche un acte d'espionnage.

Jl était difficile de soustraire M. de Villeneuve aux recherches de la police. Cependant , l'officier qu'il soupçonnait injustement d'être son rival et qu'il avait attaqué, lui prêta son appui et le sauva du danger qui le menaçait. Bientôt les Français abandonnèrent

Lisbonne, où M. de Villeneuve voulut rester, croyant pouvoir rentrer dans les rangs portugais qu'il avait quittés; mais il fut arrêté par les Anglo-Portugais, et, par suite, enfermé dans le fort de Setubal, avec sa jeune épouse, cause innocente de ses malheurs.

Le dimanche, nous descendions à la messe, et nous pouvions voir les prisonniers dans la chapelle; mais il nous riait défendu de leur adresser la parole. La jeune dame nous paru! . en effet , très belle : nous aussi nous nous mimes à soupirer. Nous allions chaque soir à l'extrémité de notre terrasse, donnant sur les croisées de Mme de Villeneuve, et nons chantions à trois voix les nocturnes, les barcarolles que nous pouvions nous rappeler, les romances de Richard : une fièvre brûlante, etc.. et notre récompense, à la fin de ces chants, était de voir paraître, à travers des barreaux, un petit bout de gant blanc qui s'agitait et semblait applaudir à nos talents, passablement discordants.

L'Américain David Meyer ne se bornait pas à nous apporter souvent des rafraîchissements: il secondait nos démarches pour obtenir notre échange, et préparait les moyens d'assurer notre fuite. Déjà il nous avait apporté une longue corde roulée autour du corps et cachée sous ses vêtements, pour nous aider à sortir du fort. 11 avait reconnu et nous avait montré le point >le la côte OÙ nous pourrions facilement un soir rejoindre son canot. Le chargement de son navire était complet; il pouvait nous cacher à bord au

moment du départ, et son pavillon nous protégeait. Enfin, tout était combiné pour le soir même. Notre évasion paraissait immanquable, lorsque, sur un ordre du maréchal Beresford, un officier et huit hommes vinrent nous chercher pour nous conduire à Lisbonne. 11 n'y avait point à répliquer; il fallut suivre nos nouveaux guides. Ils nous permirent de voir, au passage. Robert Boyer et David Meyer, pour les remercier. Ce dernier, gêné par nos témoins, ne put que nous répéter, avec une vive expression : « Ce soir, j'y serai avec mon canot... Départ avant le jour... Voyez, voyez... » Sa pantomime exprimait le conseil de fuir et la promesse de nous attendre. Nos yeux lui promirent que nous entreprendrions tout pour nous trouver au rendez-vous: et, lui serrant la main, nous partîmes avec notre ollicier, sur de bonnes mules, entourés des huit soldats. Après quelques temps de marche, sous prétexte d'admirer la belle patrie de nos guides, nous les priâmes de s'arrêter un moment. Duhamel, Massarl et moi, nous employâmes ce court instant à nous orienter et à reconnaître au loin la roche au pied de laquelle nous attendrait le canot de David Meyer, la position de son navire, auquel il avait exprès arbore le pavillon américain, et le terrain à parcourir pour le rejoindre. Notre plan d'évasion ('tant jeté, nous poursuivîmes la route pour attendre l'occasion. A peine avions-nous fait une heure de marche en descendant de Palmela, vers Lisbonne, que nous ren-

contrâmes une escorte portugaise qui amenait à Setubal vingt prisonniers, attachés par le cou à une Longue chaîne. Nous ne fûmes pas du tout surpris d'y trouver deux des hommes qui avaient voulu nous égorger chez La jeune bossue d'Anas de Mora; mais ce qui nous parut étrange, ce fut d'apprendre que ces vingt jeunes hommes enchaînés n'étaient que des recrues que Ton conduisait à leur régiment. Leur escorte, à pied, s'arrêta pour causer un moment avec la nôtre. Notre officier cependant continuait à s'avancer avec nous, et nous avions à peu près huit cents pas d'avance sur les huit soldats. L'officier s'en aperçut, et nous pria d'attendre. Sans hésiter, nous mîmes pied à terre: trouvant le moment favorable pour nous enfoncer et disparaître dans les bois, nous avions déjà ramassé de la poussière pour la jeter aux yeux de l'officier, et lui échapper sans qu'il pût nous voir, lorsqu'un courrier parut . venant de Lisbonne au galop, s'approcha de nous, s'arrêta pour échanger quelques paroles avec notre officier, et donna le temps à l'escorte de se rapprocher. Cet incident rendit notre tentative impossible, et ce fut avec douleur que nous Laissâmes tomber le sable qui nous promettait la liberté.

Arrivés à Moïta, nous nous embarquâmes sur le Tage, et, peu d'heures après, nous abordâmes à la place royale de Lisbonne. L'officier nous conduisit à un bel édifice, que je croyais être un des palais delà ville. Apres avoir traversé' deux belles salles

on me poussa devant une petite ouverture basse. qui ressemblait à celle dune clieminée, et l'on me dit de me courber pour y pénétrer. Cette singulière ouverture me donna des soupçons, et je voulus savoir ce qu'était ce bâtiment. Les soldats répondirent : « Ce sont les présides, les galères, où l'on conduit les prisonniers. » Je connaissais tous les mauvais traitements que les galériens faisaient subir aux prisonniers de guerre, et, à ce mot de galères, je me révoltai en jurant que l'on ne me ferait pas entrer vivant sous ce passage infamant. « Vous êtes tous, ajoutai-je, soldats comme moi; pour l'honneur aucun de vous ne souffrirait qu'on le confondît avec des criminels. — Es verdad, vcrdad (c'est vrai, c'est vrai) », dirent les soldats; et cependant l'officier continuait à insister. « Eh bien! tuez-moi, lui dis-je. si vous voulez que j'y passe. — Je n'ai pas l'ordre de vous tuer; j'ai celui de vous déposer ici. — Vous ne pouvez pas avoir cet ordre, Monsieur, lorsque l'on m'a promis de me traiter avec honneur. » Et le voyant hésiter : « Allez, lui dis-je, allez trouver le gouverneur, et faites-lui part de ma résistance. » L'officier, ne se voyant pas soutenu par ses soldats que mon interpellation avait ébranlés, se rendit chez le gouverneur, et nous laissa dans cette salle en attendant son retour. A peine était-il sorti, que nous entendîmes le bruit des chaînes, et que nous vîmes entrer cent galériens, à ligure atrocement patibulaire, que l'on ramenait du travail, et qui étaient

MEMOIRES Dl GENERAL LEJEUNE. 141

comme attelés deux par deux à une lourde et longue chaîne qui traînait à terre. Arrivés à la petite ouverture, les galériens mirent les mains et les genoux eu terre, et disparurent en se glissanl sous l'infâme guichet. Les soldais, que je continuais à me rendre favorables, se montraient peu disposés à vaincre ma résistance; et lorsque l'officier revint, il me lit mille excuses, en me disant que le maréchal Beresford avait ordonné de nous conduire à bord de la frégate anglaise , stationnaire dans le port. Une barque nous y conduisit, en effet, et l'officier nous y laissa.

Le capitaine anglais et ses officiers me logèrent dans la chambre du conseil, en attendant le repas qui nous fut offert. La soirée se passa en aimable compagnie, et le lendemain on me conduisit sur le trois mâts la Thêtis, qui partait avec un convoi pour l'Angleterre. Ici, encore, on me logea dans la chambre d'honneur, avec une table excellente pendant toute la traversée. Le capitaine Robert Stolf, avec les manières froides des Anglais, était d'une politesse que l'on eût remarquée même dans un salon de Paris, et il me promettait chaque jour que je serais bien mieux Irailé en Angleterre qu'il ne pouvait le faire à bord. Je me confiais en ses promesses, et regrettais de ne pouvoir faire étendre à mes deux compagnons les bons traitements donl il m'honorait; mais on n'avait ordonné pour eux que la ration des simples prisonniers.

La traversée, de neuf jours, fut très agitée par la

violence des coups de vent, que je croyais des tempêtes. Jetais sur mer pour la première fois; les bruyants craquements de notre navire, qui semblait se briser et s'engouffrer dans les vagues, m'intimidaient fort. Dans mon inquiétude , je disais au capitaine : « C'est une tempête? » et il répondait froidement, avec un sourire : « Je ne crois pas ». Nous passions au loin devant les côtes de Normandie, où mon père pleurait ma mort qu'on lui avait annoncée. Peut-être, me disais-je, il est là sur le rivage versant en secret des larmes qu'il cache à ma mère pour la ménager; et je songeais au bonheur d'aller le consoler, lorsque, le neuvième jour, nous entrâmes dans le canal de File de Wight. Ce jour-là, par une forte canonnade, les Anglais rendaient les honneurs funèbres à mon ami le général Rufin , blessé à Chiclana, fait prisonnier et mort dans la traversée. La Thêtis entra devant Portsmouth, où je fus témoin d'un singulier usage. Peu d'instants après que les bâtiments du convoi eurent jeté l'ancre, la cloche des navires sonna l'arrivée, et je vis s'approcher, à force de rames , une centaine de canots chargés de femmes , accourant au bruit des huées et des sifflets de tous les équipages. J'appris que ces dames étaient les épouses, les sœurs des marins, et des filles de mauvaise vie de Portsmouth, auxquelles on permettait de venir à bord féliciter leurs parents ou leurs amis.

Robert Stolf, toujours persuadé qu'il m'assurerait une réception honorable en Angleterre, s'empressa

d'aller prendre les ordres à mon sujet, et ce ne fut pas sans une vive émotion do crainte que je le vis revenir triste, la figure décomposée, et ne nous adressant que ce mot : « Descendons ». Je n'osai pas le questionner, dans la crainte d'apprendre trop tût la fâcheuse nouvelle qu'il avait à m'annoncer. Dans le canot, nous lûmes silencieux comme lui, et notre inquiétude redoubla en passant à côté de vingt vaisseaux-pontons chargés de prisonniers français, dont la plus grande partie étaient vêtus de vestes jaunes, et plusieurs entièrement nus. A cet aspect sinistre, je demandai à Robert s'il nous conduisait aux pontons. A quoi il répondit, en fronçant le sourcil : « Oui; c'est pour remplir une formalité ». Dans le même instant, le canot s'arrêta au ponton Saint- Antoine, ancien vaisseau de quatre-vingts canons. Nous y montâmes , et vîmes avec douleur cinq ou six cents, le tiers, à peu près, des prisonniers qu'il contenait , se presser et monter les uns sur les autres, dans le petit espace où ils étaient parqués, pour voir les nouveaux arrivants, qui semblaient y avoir été annoncés. Le silence, l'attitude, les regards compatissants de ces malheureux, que je saluai en passant, me firent présager un avenir effrayant.

Le capitaine du ponton inscrivil nus noms sur son registre, el s'excusa ensuite de ne pouvoir nous loger mieux (jue les autres prisonniers, tant il en avait à bord... Je ne pouvais en croire mes oreilles. et lui iis répéter sa phrase. Saisi d'un accès de co-

I'i4 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEUNE.

1ère, je pris violemment le bras de Robert Stolf, et lui dis : « Vous m'avez trahi, en me promettant de bons traitements! Je me serais fait tuer plutôt que de me laisser conduire ici ; vous y périrez avec moi. » Cette scène rapide alarma le capitaine et les deux ou trois soldats qui l'entouraient. Alors , en reculant d'un pas pour m'adosser à la cabine et n'avoir à combattre qu'en face, j'arrachai le sabre d'un des Irlandais, et menaçai Robert ou tout autre de le tuer si l'on persistait à me garder au ponton. Robert s'excusait loyalement. Le capitaine aussi cherchait à me calmer: mais tous les prisonniers, en un clin d'œil, électrisés par cette vivacité, s'étaient élevés en montagne sur les épaules les uns des autres, en criant tous en même temps : a Bravo! bravo! colonel! Si tous en faisaient autant, ces Anglais n'oseraient pas nous maltraiter comme vous le voyez. » Ce bruit qui m'exaltait encore, ce mouvement de douze à quinze cents prisonniers pleins de rage, cette garde trop peu nombreuse qui craignait d'être égorgée et qui voyait les Français prêts à franchir ou à briser la palissade qui les isolait; cette scène, enfin, de quelques secondes, intimida le capitaine qui, étant près de moi, n'était pas le moins en danger, et il se hâta de dire vivement à Robert Stolf : « Débarrassez-moi de cet enragé : conduisez-le à Folkstone; vite, emmenez ce diable à Folkstone. » Robert, que je tenais toujours, ne se le fit pas dire deux fois, et, s'acheminant promptement vers le

MEMOIRES DU GENERAL LEJEUNE. lis

canot, m'y fit descendre le premier. Le soldat redemandait son sabre; je le lui jetai sur le pont; et, en m' éloignant du ponton . je me trouvai séparé de mes deux compagnons <{ui y restèrent, et que je n'ai revus qu'à Paris, après la paix.

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