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CHAPITRE XIV

Séjour à Folkstone. — Départ d'Ashbj^. — Arrivée Boulogne. — Le prince Berthier.

Folkstone, à peu de distance de Gosport, était un dépôt de prisonniers dépendant de celui de Portsmouth. Avant de m'y présenter, Robert Stolf voulut que nous fussions remis des émotions pénibles que nous venions d'éprouver, et me fit servir le grog dans un café. Cette boisson bien simple, de rhum, de sucre et d'eau tiède, nous calma tous deux, et nous allâmes ensuite au dépôt des prisonniers. Robert expliqua au commandant de ce dépôt les ordres qu'il avait reçus pour me traiter avec distinction pendant ma traversée. Sur sa recommandation, ce capitaine me fît donner un logement décent pour le peu de jours que je devais rester à Folkstone, et Robert m'y laissa. Quelques instants après mon arrivée, M. Garât, capitaine français, qui avait été fait prisonnier dans l'Inde et retenu au lit dans l'hôpital de Folkstone, m'envoya, par un infirmier, et avant de me connaître, un sac de douze cents francs qu'il me

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priait d'accepter; je le lui lis reporter. Néanmoins, j'allai de suite le remercier de cette généreuse prévenance, el il m'assura que ce serait l'obliger que de recevoir cet argent, qu'il était exposé à perdre, ainsi que des sommes plus considérables qu'il mettait à ma disposition. Je passai trois jours à Folkstone, où je rédigeai, pour le prince major-général, le rapport de mon voyage, que je lui envoyai par un officier blessé qui avait obtenu son échange.

J'avais eu le temps aussi de faire faire des vêtements à ma taille, lorsque l'ordre arriva de m'envoyer à Asliby. dans le Leicester. Alors, sans m'en prévenir, on fit arrêter à la porte de Folkstone une voiture publique, et l'on me pressa d'y monter, après m'avoir fait écrire à la bâte, sur un papier imprimé en anglais, que je n'eus pas le temps de lire, mon nom. mes prénoms et mon grade. On ne me laissa pas aller prendre congé du capitaine Garât, et l'on me fit partir précipitamment dans cet équipage, sans que je pusse me douter que le papier, auquel je n'avais point apposé ma signature, était une formule de parole d'honneur de rester en Angleterre prisonnier jusqu'à mon échange. Cet oubli me parut favorable . et je me promis d'en profiter, si l'occasion s'en présentait.

Dans «elle voilure, je me trouvai seul avec une jeune personne 1res jolie. En cavalier français, j'entamai la conversation, à laquelle elle répondait avec esprit et gaîté. Depuis longtemps, je ne m'étais

trouvé en société de dames, et j'étais ravi de l'aimable rencontre. Je cherchais cependant à m'expliquer la cause de la singulière immobilité dans laquelle je voyais rester cette jeune personne. Les mœurs, les usages, le veulent sans doute ainsi en Angleterre, me disais-je , et j'allais en faire une des notes de mon voyage, lorsqu'à une dizaine de lieues de Folkstone, la voiture s'arrêta, et je vis monter quatre personnes qui placèrent la demoiselle sur un matelas et la remirent à sa famille qui l'attendait. Ces braves gens me remercièrent beaucoup des attentions que j'avais eues pour elle et que je ne méritais point.

J'avais vu en passant, près d'Andover. la demeure des princes français de la maison de Bourbon. J'étais loin de m'attendre à les revoir sitôt à Paris, et je recueillis, sur leur séjour en Angleterre, de nombreux détails intéressants pour un enfant de Versailles, où j'avais eu l'honneur de les connaître. En passant à Blenheim, je visitai le château qui fut donné au duc de Malborough , en récompense de ses victoires. Le parc, qui est immense, avait été planté sur le plan de la bataille de Malplaquet : des massifs d'arbres représentaient les bataillons, les escadrons, les soldats de cette armée, et les statues des chefs des différents corps ornaient le parc. Aujourd'hui, ces arbres, ces soi-disant soldats de Malborough, ont tellement grandi; le panache de leur coiffure s'est tellement développé, qu'il est dillicile de reconnaître, aux drapeaux verts et llottants de ces

bois, ce qu'ils ont reçu la mission de figurer pour la postérité. Je n'en admirais pas moins le sentiment de gratitude nationale qui avait conçu celte ingénieuse et singulière idée.

Après plusieurs jours d'un voyage que je faisais commodément, et pondant lequel je pus visiter les manufactures, les objets curieux, quelques galeries de tableaux, et même les tbéàtres de différentes villes, j'arrivai à Ashby-de-la-Zouch, lieu désigné pour ma résidence. Il s'y trouvait déjà une centaine de prisonnier^ français, dont plusieurs y étaient depuis quinze ans. J'allai trouver l'agent des prisonniers, Master Farnell, marchand épicier, le plus long, le plus sec, le plus maigre des épiciers de ce monde. Ce brave homme, qui semblait se mouvoir à ressort, se courba poliment en m'expliquant la consigne à suivre par les prisonniers. Il me donna la liberté de me loger où bon me semblerait , et celle de me promener jusqu'à une lieue de la ville, sans dépasser cette limite. Parmi les prisonniers, je trouvai plusieurs officiers distingués de la marine royale : le capitaine Hulliac, le frère d'un de mes amis, le capitaine Kergrise, M. Boulan . le colonel Sloffel , celuilà même qui m'avait vu combattre son frère dans une rencontre à Astorga, etc., etc.. Sans perdre de temps, je me mis à étudier l'anglais, et j'y travaillais assidûment, lorsque je reçus une invitation, pour une partie de campagne, chez le général Ilastings, dont le château n'était qu'à une lieue d'Ashby. Ce

général était le frère de lord Moyra, l'ami intime du prince de Galles. Le général, et lady Ilastings, son épouse, donnaient asile à miss Moore, la fille du célèbre général Moore , tué en Espagne à la défense du Ferrol. Cette intéressante orpheline embellissait, par ses traits, son esprit et sa grâce, la famille du général Ilastings, et donnait de la vie à la société que Ton y réunissait. L'accueil distingué qu'on eut la bonté de me faire dans ce château, me promettait quelques consolations. Lord Moyra eut même la gracieuse idée de me faire obtenir la permission daller résider à Londres; et j'allais en profiter, lorsqu'une circonstance inattendue changea tous mes projets.

Un homme vint, un matin, me dire en secret : « Monsieur, le duc de Rovigo . ministre de la police de France, autorisé par l'Empereur, m'a chargé de venir vous proposer de vous enlever d'Angleterre pour vous ramener en France ». La proposition était séduisante, mais aussi fort hasardeuse. Je me défiai de cet homme. Sans vouloir lui faire un refus, je lui répondis que je m'attendais à être échangé ; mais que je le priais de revenir dans quelques jours, après qu'il aurait vu M. Stoffel. Je prévins celui-ci, et il fit les démarches nécessaires pour s'assurer que cet homme n'était point un espion chargé de surprendre mes desseins. Au bout de quelques jours. Stoffel vint me dire : « L'affaire est certaine, on peut s'y fier; mais l'émissaire n'a point apporté d'argent, et cela peut coûter deux cents guinées ». Stoffel et moi n'a-

vions qu'une petite partie de cette somme, el il ne s'agissait plus que de se la procurer. J'avais été présenté à un négociant, M. Baudins, dont l'accueil obligeant, la figure ouverte et franche, m'avaient inspiré de la confiance. J'allai le trouver, et lui dit : « Je viens vous prouver combien je me fie à vous. — Et de quoi s'agit-il? — On me propose de m'enlever et de me reconduire en France. — Ce serait bien imprudent; il y a mille dangers à courir. — Je le sais, et je suis décidé à tout braver; mais je n'ai pas assez d'argent. Pouvez-vous m'en prêter? — Et combien vous faut-il? — Cinq mille francs ». Alors, fronçant lesourcil, ilmerépondit : «Je n'ai point cette somme... Cependant, revenez demain matin, peut-être pourraije vous la remettre. — Adieu, mon cher Monsieur; vous avez mon secret, néanmoins je reste fort tranquille. Adieu, a

Le soir même, on donnait un bal, et M. Baudins, en y entrant avec sa fille, m'aperçut, et me fit un signe de tête qui disait : oui, oui. Mes signes lui répondirent : j'ai compris; et sans aller lui parler de la soirée, pour éviter de le compromettre, je me bornai à faire danser sa fille. Master Farnell, dansait aussi ; et il faut avoir vu ce provincial danser l'anglaise, avec le sérieux orgueil d'un commissaire des prisonniers, pour se faire une idée de ce qu'il y a de |»lus comique dans le monde: cela vaudrait un voyage en Angleterre.

Je fus exact au rendez-vous du lendemain matin,

et M. Baudins me remit deux cents guinées, en me disant : « Je vous les donne en or pour vous épargner les retards que causerait le change du papier ». Je le priai de fixer le taux de l'intérêt auquel il me prêtait ; mais il s'y refusa, en m'assurant qu'il me prêtait pour m'obliger et non pour faire valoir son argent. Le jour et l'heure furent donc pris avec l'émissaire, et Stoffel prépara tout, sans que je parusse en rien. Le général Hastings m'avait invité à un grand dîner pour le même soir; je m'y rendis. La soirée se passa très gaîment. Au dessert, les dames se retirèrent, et les hommes restèrent à table pour boire, en commençant par porter un toast aux dames. Par goût et à dessein, je ménageai ma tête; et lorsque ces Messieurs se trouvèrent suffisamment animés par les fumées du clairet , ils entrèrent en chancelant dans le salon où les dames avaient préparé le thé. Ma gaité, en répondant aux mille questions qui m'étaient adressées sur les usages et sur les fêtes de Paris, ne laissait voir à personne ma préoccupation sérieuse , au moment où j'allais jouer ma vie sur la foi d'un émissaire inconnu. L'on fut, au contraire, tellement satisfait du colonel français, qu'au moment où, pour obéir à la consigne, je dus me retirer, chacun me pria de revenir le lendemain.

Il était onze heures; la nuit était noire, et j'arrivai difficilement au bout du parc, à l'endroit où je devais trouver Stoffel et l'émissaire. Je n'y trouvai personne; je craignis de m'êlre trompé de route, et

n'osais même faire le moindre bruit pour déceler ma présence, s'ils étaient cachés. Une heure s'était passée dans cette incertitude pénible, et le cœur me battait fort, quand enfin, j'entendis remuer les feuilles. Je me cachai dans un buisson pour laisser arriver à moi, et je reconnus Sloffel el le guide. Cet homme nous conduisit à la première posle;deux minutes après, nous montâmes dans une bonne voiture, ponr traverser rapidement l'espace de cent lieues qui nous séparait de la mer, en passant parle Northampton, le Middlesex, Londres, Ryegate, dans le duché de Kent, et Lyth. où nous arrivâmes de nuit. Ici, la côte était gardée par des troupes et des douaniers. Notre guide nous lit passer pour des malades impotents qui venaient prendre les bains de mer; et pendant que l'on relayait, il nous prit l'un après l'autre dans ses bras pour nous transporter d'une voiture dans l'autre, en se faisant aider par les douaniers. Figurez-vous la position hasardeuse de deux officiers français, pleins de santé, faisant les cacochymes dans les bras des douaniers anglais, qui, très heureusement, ne crurent pas devoir demander les passeports à des agonisants. Un peu plus loin, à la pointe du jour, le guide congédia la voiture de poste et nous fit servir le thé dans un café, tandis qu'il allait en éclaireur s'assurer des moyens d'arriver jusqu'à Folkstone. Peu d'instants après, il revint avec une figure décomposée par la peur, et n'ayant plus la force de nous dire un mot, il écrivit sur l'ardoise

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de l'auberge ces mots : « Payez vite et partons ». Sa pantomime était effrayante , et je remis à la servante une guinée, en lui disant : « Le reste est pour vous ». Cette générosité excessive surprit cette fille, qui nous considéra comme des malfaiteurs en fuite, et sembla prête à nous dénoncer. Il n'y avait pas de temps à perdre, car nous avions à traverser le village qui était plein de troupes. Devant ces soldats, le guide me faisait signe de me courber pour n'avoir point l'allure dégagée d'un Français ; et, grâce à notre activité et à notre dos arrondi, nous pûmes sortir de ce mauvais pas. Mais la campagne était découverte; on pouvait nous voir de loin, et je trouvai à propos de nous cacher dans les blés pendant le reste du jour. Le guide seul, après s'être orienté pour nous retrouver le soir, se rendit àFolkstone, où il prépara notre arrivée.

Après dix-sept heures d'absence et à la nuit close, il revint, et donna sans bruit le signal convenu, auquel nous répondîmes. Il nous conduisit à Folkstone, chez Master Briks, gros et rude marin contrebandier, qui devait se charger de nous déposer en France. Plusieurs tapisseries déguisaient le passage par lequel on nous introduisit dans la pièce où Briks nous attendait. Une femme lui versait du porter lorsque nous entrâmes; les figures de ces deux personnages étaient de nature à nous serrer le cœur, en songeant que nous nous mettions à la merci de pareils êtres. Briks , avec le sourire d'un scélérat,

nous dit : « Voyons l'argent que vous apportez ! » J'avais paye'' la poste; il me restait encore les deux cents guinées; il voulut les avoir, quoique le prix convenu fût un peu moindre. 11 n'y avait point à batailler, et je les lui remis. Ensuite, il nous fouilla pour voir si nous ne cachions rien, regarda même si nous avions des bagues à nos doigts; et, après s'être assuré qu'il ne nous restait ni argent ni objets de valeur, il nous dit : « Le vent est contraire ce soir; je vais vous faire loger en sûreté, et demain, à la nuit, j'irai vous prendre et vous conduire à Boulogne. » Ce retard nous désola; mais, nous nous étions livrés, il fallait obéir. L'émissaire nous conduisit chez une femme . qui nous logea et nous nourrit décemment, en nous montrant une trappe sous les lits , au moyen de laquelle nous devions nous cacher au moindre bruit. Pendant treize jours. Briks venait chaque soir nous dire : « Le vent est contraire, je ne puis vous conduire »; et cependant le vent avait agité nos rideaux dans tous les sens. Mon impatience était arrivée à son comble, et n'y pouvant plus tenir, je pressai tellement Briks de nous emmener ce soir même , qu'avec son rire traître et féroce , il me répondit : « Eh bien! suivez-moi! » et, en sortant, il dit, d'un air farouche, à son matelot : <( Comme les autres! » La femme qui nous soignait depuis treize jours entendit ces terribles paroles, et, toute tremblante en me voyant suivre 15iik<. elle se jeta en travers pour m'arrêter, en me disant tout lias

avec effroi : « N'allez pas avec lui. » Stoffel et moi nous persistions à vouloir partir et suivre Briks; mais cette femme, avec l'expression la plus énergique de la terreur, saisit nos vêtements et nous répéta : « N'allez pas avec lui! » Fort surpris de cette résistance , j'entrevis quelque danger à céder à mon désir de m'embarquer ce même soir. Stoffel aussi me disait : « Ceci est extraordinaire, attendons « : et je laissai Briks s'éloigner avec le matelot son complice.

A peine ces hommes eurent-ils disparu, que la femme, tremblante et presque évanouie, nous dit, en nous serrant dans ses bras : « 0 mon Dieu! qu'alliez-vous faire?... » Nous la pressâmes de questions, auxquelles la crainte de divulguer un terrible secret l'empêcha de répondre; mais nous devinâmes à ses réticences, et nous apprîmes plus tard, que vingt fois Briks avait emmené des prisonniers dans sa barque . où il les cachait sous des filets . pour les soustraire à la vigie du port. Dès qu'il avait gagné le large, il les assommait et les jetait à la mer avec une pierre au cou, pour se soustraire aux sévérités de la loi qui l'aurait condamné aux galères pour avilir favorisé l'évasion des prisonniers. Cette atroce manière d'éluder avec profit une grande responsabilité, coûta la vie à beaucoup d'officiers français, que l'amour de la patrie avait rendus aussi imprudents, et qui furent moins heureux que nous.

Dès que notre hôtesse fut remise de cette émo-

lion, nous la pressâmes de nous procurer quelque aulrc moyen de passer en France. Nous n'avions plus d'argent; mais elle nous trouva un matelot qui consentit à nous conduire, sans avoir même fixé le prix. Le voyant de si bonne volonlé, je lui dis : « Je te donnerai cinquante louis à Boulogne. » Le soir du quatorzième jour, il nous apporta des vêlements de matelots qu'il nous fit endosser, et nous conduisit au loin sur la plage, en répondant, au qui vive des nombreuses sentinelles, ce mot : « Pêcheurs » , et nous arrivâmes à un très petit canot échoué sur le sable. Nous le mîmes à flot; trois fois la vague le remplit, et nous rejeta tout mouillés sur le sable. Il y eut impossibilité, ce soir-là, de rejoindre le canot un peu plus fort qui nous attendait à six cents toises de la plage, et nous rentrâmes bien tristement chez notre hôtesse, qui était fort mécontente aussi; car elle s'exposait beaucoup à nous garder, après que, par ordre du gouvernement, les journaux eussent annoncé mon évasion, et promis trente guinées à celui qui me ramènerait. Cette femme, cependant, fut généreuse jusqu'au bout, et le lendemain soir elle me ramena le bon matelot. La mer était plus calme; le petit canot put nous conduire à une barque de quatre mètres de long, dans laquelle deux matelots nous attendaient avec leurs filets, et nous passâmes sous le beaupré du bateau de police, dont la garde nous prit pour des pêcheurs. Ensuite, pour tromper le brick en station, qui nous observait peut-

être avec la lunette, nous déployâmes les filets comme pour les jeter, et gagnâmes ainsi le large par une mer très belle. Nous levâmes alors une petite voile, et. cinq ou six heures après, nous étions en vue de Boulogne. N'ayant plus rien à craindre que d'être coulé bas par le canon de la batterie avancée du port, ce dont le porte-voix nous menaçait si nous persistions à approcher, nous nous hâtâmes, StofTel et moi, d'agiter nos mouchoirs en nous dirigeant droit au canon. Si près du rivage français, nous nous serions fait tuer plutôt que de reculer. La batterie ne tira pas, et nous abordâmes avec bonheur la plage chérie, où nous fûmes témoins de la plus plaisante manœuvre.

C'était le temps où l'Angleterre jetait sur le Continent beaucoup de contrebande, et nous inondait d'écrits incendiaires , que les garde-côtes avaient ordre de saisir. Nous vîmes donc accourir une soixantaine d'hommes de différents corps : douaniers, soldats de police, soldats de ligne, etc.. etc.. qui nous croisaient la baïonnette et formaient un cercle pour nous faire marcher au milieu, comme des pestiférés dangereux à toucher. Nous fumes conduits ainsi chez les différentes autorités, et, enfin, chez le général Vandamme et chez le commissaire-général de la police. M. de Villier du Terrage. un de mes amis, qui avait été soldat avec moi au début de nos campagnes et qui est aujourd'hui; pair de France. Ces deux derniers m'ouvrirent leur bourse, et je congédiai mes

matelots en leur donnant les cinquante louis que j'avais promis.

Quant à moi, je pris la poste et nie rendis à Paris . en suivant de près la nouvelle télégraphique qui annonçait mon retour. Il y avait juste cinq mois que j'étais sorti de Paris. Mais bien des vicissitudes me semblaient avoir doublé ou triplé ma vie dans ce court espace de temps où j'avais été assez heureux pour abréger ma captivité tandis que, pour trente ou quarante mille autres Français, elle durait depuis quinze ans.

Le 1er août, j'arrivai chez le prince de Neuchatel, qui me prit à l'instant même dans sa voiture et me conduisit à Saint-Cloud, auprès de l'Empereur. 11 travaillait avec le duc de Bassano; il le quitta et m'emmena dans le parc. Après qu'il m'eut fait expliquer les moyens que j'avais employés pour rentrer en France, l'Empereur me demanda si j'avais vu la famille des Bourbons; quelles étaient leurs habitudes, leurs relations, le degré de considération dont ces princes jouissaient , etc., etc. Ces détails semblaient l'intéresser et le préoccuper beaucoup. On eût pu croire que leur présence, aussi rapprochée de la France , lui portait ombrage, et il parlait de ces princes avec les plus grands égards. Il s'informa des causes qui pouvaient exciter la presse anglaise à le poursuivre si violemment de ses insultes grossières, et à se rendre l'écho de la haine plus personnelle que politique dont John Bull (le peuple anglais! cher-

chait à l'accabler. L'Empereur parut très surpris et même flatté lorsque je lui donnai la certitude que John Bull était loin de le haïr et le mépriser, comme le disaient les journaux. « Je ne suis pas entré, lui dis-je , dans une chaumière ou dans un château en Angleterre , sans y trouver une image ou un tableau représentant Bôné... C'est le nom que l'on donne, par abréviation du mot Bonaparte, à Votre Majesté. Votre portrait n'y est même point en caricature, parce que tous veulent connaître les traits véritables de l'homme extraordinaire qui change la face de l'Europe. J'ai vu, chez lord Moyra, le portrait de Votre Majesté on pied, de grandeur naturelle, peint d'après le tableau de Gérard. 11 y a trois mois que lord Moyra vient d'acheter cette copie dix mille francs. — Mais, s'ils ont ce sentiment, d'où vient que leurs journaux me poursuivent d'une haine implacable? — Sire, les Anglais trouvent difficilement des hommes pour vous faire la guerre ; ce n'est qu'en excitant le peuple à la haine contre vous qu'ils parviennent à recruter des soldats pour vous combattre, et ce moyen leur semble être de bonne guerre. — Avezvous vu mon frère Lucien? — Non, Sire; il est dans le pays de Galles, à quarante lieues du point où j'étais. On m'avait promis une permission pour aller le voir; mais l'occasion de mon retour, que je dois i vos bontés, ne m'en a pas donné le loisir. Cependant, je sais qu'on lui laisse une grande liberté; il a tout un comté pour prison, et il travaille avec

ardeur à la composition de son poème de Charlemagne, dont les premiers chants sont terminés. — Pourquoi s'exposer à se l'aire capturer pour le plaisir de faire des romans de Charlemagne, au lieu de faire le Charles XII et de rester près de moi pour me seconder!... » L'Empereur aimait beaucoup son frère Lucien, dont il eût désiré utiliser la brillante capacité pour le service de la France. « Et Lefebvre-Desnôettes , lavez-vous vu? — Non, Sire; mais je lui ai écrit. Il désire ardemment revenir près de vous. Il a perdu l'espoir d'être échangé, et il ferait ce que j'ai fait, s'il ne craignait de vous déplaire. — Qu'il vienne, qu'il vienne; il me fera plaisir. — Votre Majesté me permet- elle de le lui faire savoir? — Oui. oui, ne perdez pas de temps (1 . » L'Empereur s'informa de la position des prisonniers; je lui en fis le déplorable tableau; et. peu de temps après , l'ouvrage du colonel Pelet vint à paraître et confirma les affreux détails que j'avais donnés. Plusieurs fois, j'essayai de mettre la conversation sur les besoins de l'Espagne; j'appris que le roi Joseph s'était rendu à Paris, et que depuis peu de jours il était retourné à Madrid. Je m'aperçus avec

(1) Je donnai cet avis à M""! Lefebvre-Desnijeltes , qui parti! de suite de Paris avec un passeport, pour aller partager la captivité de .-on mari. Sa présence, en détournant l'attention du commissaire des prisonniers, rendit l'évasion plus facile, et la jeune dame, avec un courage héroïque, en partagea tous les dangers. Trois mois après mon retour, ils étaient rentrés tous deux à Paris.

regret que les affaires de ce royaume avaient perdu de leur intérêt dans l'esprit de l'Empereur, et qu'il les abandonnait à ses lieutenants. Je présumai que, pendant ma captivité, elles s'étaient améliorées , ou qu'elles avaient été abandonnées. Mais aucune de ces suppositions n'était vraie : des idées plus gigantesques occupaient l'esprit de l'Empereur; et cette plaie si grave des malheurs de l'Espagne, cette plaie qui devait peser bientôt d'un poids si lourd dans les destinées de l'Empire, était malheureusement traitée avec le peu d'importance que l'on attache trop souvent à des maux que l'on croit faciles à guérir. Mon rapport si pressant sur la situation de l'armée d'Espagne avait été remis au prince major-général. Le prince y avait trouvé des détails trop sévères sur des généraux qu'il aimait; il connaissait les nouvelles préoccupations de l'Empereur sur d'autres entreprises , et il me rendit mon rapport sans avoir fait usage des renseignements qu'il contenait. Il me resta le regret d'avoir beaucoup souffert en pure perle. En rentrant dans les appartements, je félicitai l'Empereur sur la naissance du Roi de Rome, et il me conduisit avec bonheur vers le berceau de ce bel enfant, que je trouvai déjà entouré de dames d'honneur, de gouvernantes, de chambellans et d'un grand-écuyer, M. le comte de Canisy.

Le prince major-général eut la bonté de me reconduire à Paris et de m'emmener, le lendemain, à une pailie de chasse à Grosbois, où sa famille était réu-

nie. Ce trajet de six à sepl lieues fut pour moi du plus haut intérêt, en ce qu'il me fit connaître l'excellent cœur de l'homme qui prenait à lâche de paraître -rave et sévère devant ses jeunes officiers. Le prince jetait sur moi des regards heureux et avides, comme le seraient ceux d'un père qui retrouve le fils dont il a pu pleurer la perte. Avec sa gravité de commande, il gardail I'1 silence, et ne le rompait de loin en loin que pour m'adresser des questions brûlantes de l'intérêt qu'il portait à ma conservation, et pour s'informer de ce que j'avais souffert. Bien différent en cela de l'Empereur, qui se montrait séduisant et familier, tant qu'il avait une question à adresser, et ne reprenait le ton solennel que pour congédier l'interlocuteur, le prince gardait avec ses officiers un sérieux, sous lequel il avait peine à cacher les élans de son bon cœur, et ne se livrait à la vive gaîté, qui était le fond de son caractère , que devant les personnes indépendantes de ses commandements. Ce prince, dont la biographie est, sans contredit, la plus brillante parmi celles des compagnons de notre César, était, dans son ensemble, toujours naturel, égal d'humeur poli, simple et modeste. Jamais un mot blessant ne lui échappait devant ses subalternes, dont il élevait, au contraire, et de tout son pouvoir, la dignité. Je ne l'ai vu même qu'une seule fois en colère, c'était à Marengo, contre son jeune frère, qu'il entendait me [trier poliment de lui tenir un instant son cheval... '< Pour qui prenez-vous mes aides de camp? »

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lui dit-il avec indignation et le geste de la colère. Son expression était habituellement pleine de douceur: il était généreux, et plusieurs fois il me remit en secret des secours de vingt-cinq à cinquante louis d'or pour des émigrés rentrés dans la misère, et que j'ai vus, plus tard, sous la Restauration, ne donner, avec dédain , à leur bienfaiteur, que le simple nom de M. Berthier. Je n'ai vu personne être plus infatigable que le prince Berthier; à tel point, qu'un jour M. le comte Daru. que je félicitais sur la faculté qu'il avait, de soutenir aussi longtemps le travail et la privation de sommeil, sans tomber malade, me répondit : « Le prince de Neuchatel est bien plus fort que moi : je n'ai encore passé que neuf jours et neuf nuits sans me coucher, et le prince en a passé treize à cheval ou à travailler, sans se coucher. » 11 avait donné peu de temps aux études littéraires; son langage le décelait quelquefois, mais son esprit avait acquis une telle rectitude dans les travaux géométriques, auxquels il avait consacré ses premières années , que ses écrits el ses ordres étaient rédigés et réduits à leur plus simple expression , avec une lucidité . une clarté malbématique. qui expliquaient en peu de mots les mouvements les plus composés d'une armée. Si les événements n'avaient pas fait du général Ber- I hier un grand homme de guerre, un chef d'étatniajor modèle, il se serait fait remarquer comme très habile ingénieur. Il avait conservé, pour les travaux graphiques, un goût et un talent remarqua-

bles, dont il me dunna plusieurs fois des preuves. Peu de carrières ont été aussi glorieusement remplies que celle du généra] Berthier. Plusieurs l'ois, je l'ai entendu se réjouir d'avoir servi la France dans les quatre parties du monde. Ses débuts dans la guerre de l'indépendance 3 en Amérique, lui laissaient les plus beaux souvenirs, et il était resté l'ami de MM. de Rochambeau el de Lafayette, qui y avaient été ses chefs. Celle des nombreuses décorations et des hautes distinctions dont ses services avaient été récompensés, qui le flattait le plus, était une petite croix de simple chevalier de Cincinnatus, que lui avaient décernée Washington et le sénat d'Amérique, peu de temps avant qu'il ne reçût du roi de France la croix de Saint-Louis, pour les mêmes services, à l'âge de trente ans. Longtemps en France et dans les armées du Nord, où je me trouvais pendant les brillantes campagnes de Napoléon en Italie, campagnes qui éclipsaient un peu nos succès sur le Rhin, on semblait se complaire, par jalousie peut-être, à douter que les brillants faits d'armes de Bonaparte fussent l'œuvre du génie de ce jeune général, et souvent j'ai entendu les attribuer aux conseils du général Berthier. Je partageais encore cette opinion, faussement répandue, lorsque le général Berthier, ministre de la guerre en 1800, me lit l'honneur de me prendre pour aide-de-camp. Je ne changeai d'avis qu'après avoir vu, à coté l'un de l'autre, ces deux hommes si riches de capacités

différentes, se prêter un mutuel secours. Le génie du Premier Consul enfantait les conceptions, créait, improvisait les moyens, enflammait les cœurs et rendait tout possible ; la spécialité du général Bertliier divisait, subdivisait les ordres; il s'identifiait sans modifications à la pensée du chef , traçait à chacun ce qu'il avait à l'aire pour coopérer à l'ensemble , aplanissait les difficultés, pourvoyait à tous les besoins. Sa sollicitude, toujours inquiète, toujours active, et sa coopération valeureuse ne se calmaient qu'après le succès. La part de gloire, bien secondaire sans doute, qui revenait au général Berthier était fort belle encore, et pourtant il était modeste, et apportait constamment, pour s'effacer et appeler les bienfaits du général en chef sur ses compagnons d'armes, les mêmes soins, les mêmes efforts que ceux-ci mettaient à se faire remarquer et trop souvent à le jalouser. Ce sentiment d'ingratitude de plusieurs d'entre eux, alla jusqu'à l'accuser d'incapacité, parce qu'en 1809 il n'avait pas eu, comme eux. l'imprudence de tout hasarder, au risque de tout perdre et au risque même d'agir en opposition avec les vues de Napoléon. Mais il fut noblement justifié, en dépit de ses détracteurs, au triste événement de Waterloo, lorsque l'Empereur attendit en vain le corps de Grouchy, et fut réduit à dire : « Si Berthier (Hait ici, les ordres seraient arrivés, e1 je n'aurais point ce malheur. » Cette digression nous fait anticiper sur les dates. Revenons à notre sujet. Depuis 17{.»."> jusqu'en L814, aucun homme ne fut

aussi loyalement dévoué à l'Empereur que le prince de Wagram. Ainsi que j'en avais la preuve chaque jour, ce dévouement était un culte véritable, une abnégation complète de soi-même: c était l'obéissance la plus tendre, la plus active, et souvent la plus patiente et la plus résignée. Avec ce caractère admirable, le prince de Wagram avait, malgré sa stature moyenne, des formes athlétiques très bien prises. Ses cheveux, abondants et crépus, annonçaient l'énergie qu'on lui voyait déployer dans les fatigues de la guerre et dans les exercices de la chasse, pour laquelle il était tellement adroit et passionné, que l'Empereur, juste appréciateur de tous les mérites, en avait fait le grand-veneur de l'Empire. Tel était le guerrier près duquel d'heureuses circonstances m'ont placé pendant douze années, en arrivant près de lui dans le grade de capitaine, et le quittant avec celui de général, avec des dotations, un titre, des croix, des rubans et de profonds sentiments de gratitude: niais, surtout, avec de beaux souvenirs que j'apprécie plus encore que les honneurs. Ces souvenirs d'un si beau passé réjouissent ma vieillesse, et la fortifient pour songer à l'avenir. Puissent-ils me donner la force d'achever mon récit et de traiter la période de 1811 à 1814, la plus intéressante de ce siècle extraordinaire de révolutions, de guerres, de fondations et de renversements d'empires, de changements de dynasties, d'éloquence, de lièvre du génie, de decouvertes et de progrès?

Il me reste à traiter les deux rudes campagnes que j'ai faites en 1812 et 1813, en Russie, en Saxe et en Prusse, d'où je suis rentré blessé, en 1814.

Ainsi qu'on vient de le voir, j'avais été soumis à de bien rudes épreuves, sans aucun fruit pour la France ni pour moi , et j'avais le déplaisir de trouver, en rentrant à Paris, que l'on m'avait encore une fois oublié, lorsque, à l'occasion de la naissance du Roi de Rome, l'Empereur avait accordé largement à l'armée des récompenses et des grades, auxquels mes services antérieurs me donnaient le droit de prétendre. Le moment favorable était passé; mais, heureusement, j'étais moins sensible aux peines de l'ambition qu'aux douceurs de l'amitié, et les caresses de mon père, des miens et de mes amis, m'eurent bientôt consolé. Je m'empressai de faire parvenir, au brave capitaine Garât et à l'excellent M. Baudins , les sommes qu'ils m'avaient si obligeamment prêtées.

En rentrant à Paris, j'avais repris mes fonctions au cabinet du prince major-général. Je plaçais sur ses cartes les positions des corps d'armée agglomères en Allemagne; et ces réunions extraordinaires de troupes me semblaient devoir justifier les bruits vagues d'une guerre prochaine qui circulaient dans Paris, dépendant, l'ambassadeur de Russie et ceux des autres puissances n'avaient point quitté cette capitale, et nul indice de désaccord ostensible ne désignai! encore le théâtre de cette nouvelle guerre, lors-

<[uo. le 1" février, je reçus L'ordre d'avoir des chevaux disponibles à Francfort-sur-l'Oder, el d'y tenir tout prêt un équipage de guerre somptueux.

Chacun se perdait en conjectures : personne n'était dans le secret; et, très incertains sur l'avenir, nous mîmes un grand luxe dans nos préparatifs. Je donnai dix mille francs à Martin, valel de chambre intelligent, qui avait remplacé mon pauvre Williams, tué en Espagne, etjel'envoyai à Strasbourg et à Francfort pour m'acheter des chevaux. Je commandai mes brillants uniformes, des livrées commodes pour mes gens, et, le 5 mars, je reçus l'ordre d'aller voir dans le plus grand détail la portion de l'armée qui était réunie sur l'Oder, sur la Vistule et à Dantzig, afin de rapporter à l'Empereur un état précis de ce qui pouvait manquer encore à sa complète organisation.

Dans le rapport que je fis à cette occasion , je transmis les plaintes que m'avaient faites plusieurs chefs de corps sur ce qu'on leur envoyait des recrues trop faillies pour le service de leur arme. Je parlais de ce grave inconvénient au général comte Dejean, qui venait d'organiser quarante mille hommes de cavalerie : il me transmit la réponse verbale que l'Empereur venait de faire à sa réclamation sur le même sujet. « En rentrant « d'Alsace, où j'organisai cette cavalerie, me dit ce « général, je me plaignis à l'Empereur de ce que le « tiers des chevaux que l'on avait achetés étaient trop i faibles pour porter leur charge, et de ce que la « moitié des hommes nouvellement levés n'avaient

« pas la vigueur nécessaire pour se servir du sabre : « Sans les ordres précis de Votre Majesté, lui dis-je, « j'allais les renvoyer aux dépôts. — Vous auriez très « mal fait, répliqua l'Empereur. Lorsque je mets « quarante mille hommes à cheval, je sais très bien « que je ne pourrai pas avoir ce nombre de bons ca- « valiers; mais j'agis sur le moral de l'ennemi, qui « apprend par ses espions, par la voix publique ou « par les journaux, que j'ai quarante mille hommes ci de cavalerie. En passant de bouche en bouche, ce « nombre que l'on connaît et la qualité que l'on sup- « pose à mes régiments, dont la valeur est déjà con- « nue, sont plutôt exagérés qu'amoindris; et le jour « où j'entre en campagne, j'y suis précédé par une « puissance morale qui supplée à la force réelle que « je n'ai pu me procurer. » Le général Dejean admirait dans cette réponse combien cet homme de génie était habile à tirer parti de tout, sans s'arrêter à des considérations qui eussent entravé tant d'autres rouages que ceux que Napoléon faisait mouvoir.

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