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CHAPITRE XV

Passage du Niémen. — Witepsk. — Polotsk. Smolensk. — Wiasma.

En rentrant à Paris le 13 mai , je rendis compte de ma mission , et , le 14 , je repartais pour la grande armée, sans savoir où elle irait. Les présages fâcheux ne m'occupaient guère, et le mauvais début de ma voiture, renversée et brisée aux abords de Meaux, au lieu de me contrarier, m'offrait le plaisir de passer, auprès d'une de mes sœurs et de ses amis, le temps indispensable pour réparer l'accident.

Le 26 mai, j'étais à Posen, et je donnais aux familles des nobles polonais des nouvelles de leurs fils, que j'avais vus à Sedan peu de jours auparavant. Ces boyards, aux cheveux longs ou à la tête chauve, au costume oriental et aux manières graves et pleines de dignité, se réjouissaient de nous voir, en pensant que le but de notre arrivée était le rétablissement prochain de leur royaume de Pologne. Cotte idée les comblait d'enthousiasme, et, niellant tout en œuvre

pour nous fêter, ils nous faisaient danser pour nous reposer des fatigues du voyage.

Le 30 mai, j'arrivai à Thorn, sur la Vistule. J'y trouvai mes gens et mes chevaux. J'eus trois jours pour compléter, à force d'argent, ce qui manquait à mon équipage de campagne, et nous attendîmes l'Empereur, qui arriva le 2 juin.

Ici commença aussitôt pour moi une série de courses très actives, dans lesquelles j'épargnerai au lecteur de me suivre. J'étais chargé d'activer les divers services de l'armée et de voirie corps du maréchal Macdonald , sous les ordres duquel on avait placé deux divisions de Prussiens qui. bien à regret, se trouvaient en ligne avec nous, au nombre de nos alliés. Ce corps prussien commandé en chef par le général York , qui avait avec lui les généraux de Kleist, Massenbach et Grauwerth était superbe et au complet. Les ailes de notre armée se trouvaient ainsi livrées aux deux nations qui avaient le plus d'intérêt à faire échouer nos entreprises, qu'elles dussent être pacifiques ou guerrières. La Prusse à notre gauche, et l'Autriche à notre droite, ne pouvaient voir rétablir le royaume de Pologne sans que la Prusse eût à perdre et à regretter le duché de Posen, et l'Autriche, la province de Galicie. Ces deux puissances répugnaient à combattre la Russie, leur alliée naturelle contre nous , et avec laquelle elles avaient démembré la Pologne. Les obliger à marcher avec nous, contre leur goût et leur intérêt, c'était les exposer à

réaliser ce que notre sagesse aurait dû nous faire prévoir et nous faire craindre. La suite ne l'a que trop justifié.

Dans ees nombreuses allées et venues qui me ramenaient plusieurs fois dans la même ville, j'étais à Varsovie le 14 juin, et le 15, occupé à travailler avec le plus jeune frère de l'Empereur, le roi Jérôme à la tète de son armée de Westphaliens bien équipés et bien armés. Je passai deux jours à reconnaître l'état de ses troupes. J'étais, le 16, à Pultusk, occupé de même avec le prince Poniatowski, entouré de son armée de Polonais, que j'avais également avoir. Enfin, le 18, j'étais à Friedland, et le 19 à Gumbinnen, excédé de la fatig'ue que me donnait un travail de jour et de nuit, dont je n'étais distrait que par la ditliculté de me procurer des chevaux de poste, pour tous ces déplacements, dans un pays pauvre, couvert de troupes et sillonné par mille courriers. L'Empereur s'arrêta à Gumbinnen, où il reçut mes rapports. Ce fut alors seulement que j'appris le but véritable de mitre entrée en campagne, pour forcer l'empereur de Russie à maintenir avec nous le blocus continental aiin d'achever la ruine de l'Angleterre.

Plusieurs historiens ont donné le récit plus ou moins exact de cette mémorable et triste campagne de Russie; je me bornerai à suivre , jour par jour, les feuillets de mon agenda , moins grand que ma main , que je portais sur mon cœur. Il est tout déchiré, tout détrempé par les orages et les sueurs occasionnées

par les excessives chaleurs de la Russie, dont les variations mortelles delà température, aussi chaude en été qu'elle est froide en hiver, devaient successivement nous faire souffrir, ruiner nos espérances , et détruire ceux qui, ayant partout vaincu les hommes, allaient enfin succomber dans leur choc contre les éléments. Les feuillets de cet agenda ne sont pas tous effacés; je me bornerai à rappeler succinctement ce que je trouve sur l'emploi de mes journées dans ce drame alternativement glorieux et terrible , afin que d'autres écrivains, plus jeunes et plus habiles que moi , puissent un jour, en traitant ce noble sujet, coordonner les détails racontés par le petit nombre des acteurs échappés aux désastres de cette campagne.

L'Empereur avait envoyé beaucoup d'officiers remplir les mêmes devoirs que moi près des autres corps de la grande armée ; et en se préparant , comme on vient de le voir, d'une manière formidable à faire la guerre, il ne perdait pas l'espoir de tout concilier par la diplomatie. Ce fut donc avec un vif regret, je le crois, qu'il se vit réduit à la nécessité d'arracher par la victoire ce qu'il ne pouvait obtenir par la persuasion. Ce fut pendant la petite halte que l'Empereur fit à Gumbinnen, qu'on lui apporta les derniers refus de répondre, selon ses vœux, à ses pressantes et pacifiques démarches. Alors, son parti fut bientôt pris. Son armée était déjà rapprochée du Niémen ; lui-même n'en était pas à quarante lieues. Nous fran-

clames cet espace en deux jours, sur nos chevaux; et après nous être reposés quelques heures au bivouac, nous arrivâmes, le 'l'A juin, à midi, sur des hauteurs en vue du Niémen.

C'est là que nous attendait le spectacle le plus extraordinaire, le plus pompeux, le plus imposant que l'on puisse imaginer, l'aspect le plus capable d'enivrer un conquérant, en lui exagérant l'étendue de sa puissance morale et matérielle. Notre armée, nous disait-on, était forte de cinq cent mille hommes, et composée de presque toutes les nations de l'Europe. Plusieurs princes régnants, les rois de Naples et de Westphalie, y étaient à la tête de leurs troupes. Le roi Murât, dans ses costumes d'apparat, chevauchait à la tête de la cavalerie. Tous les plus beaux hommes en grande tenue, tous les plus beaux chevaux de l'Europe, étaient là réunis sous nos yeux, autour du point culminant que nous occupions. Le soleil brillait sur le bronze de douze cents bouches à feu prêtes à tout détruire ; il brillait sur la poitrine de nos superbes carabiniers au casque d'or, au cimier écarlate; il brillait sur l'or, sur l'argent, sur l'acier bruni des casques, des cuirasses, des armes des soldats, des officiers, et sur leurs riches costumes. Les baïonnettes étincelantes de ces masses de bataillons qui couvraient la plaine, imitaient, au loin, le scintillement ou le mirage éclatant du soleil sur les eaux des rivières et des lacs ridés par un léger souffle. Le salut de milliers de trompettes et de tambours; ces cris

d'enthousiasme jetés à l'Empereur aussitôt qu'il parut; ce dévouement, cette discipline qui allaient faire agir cette multitude dont l'immensité se perdait jusqu'au delà de l'horizon, où les armes brillaient encore comme autant d'étoiles ; ce pouvoir qui allait réunir en une seule masse d'efforts la puissance invincible de tous ces bras, l'action de tous ces courages, exaltaient la confiance de tous dans le chef qui nous conduisait. Nul ne mettait en doute le succès de l'entreprise: et, à l'aspect des moyens que sa volonté avait réunis . le cœur nous battait de joie , d'orgueil et de fierté , en nous faisant rêver et sourire à ce prochain succès. Ilélas! pourquoi faut-il que le tableau de la même armée repassant sur les mêmes lieux doive . à quelques mois de là, présenter, en opposition à toutes les pompes de la gloire, le hideux aspect des ravages que peuvent produire sur l'humanité les fléaux réunis de la glace et du feu, de la famine, de la fatigue et de la misère! Pourquoi faut-il que la mort implacable vienne arracher, avant le temps, la beauté et la vie à ces jeunes guerriers, et dissiper bientôt ces légions qui en ce moment étaient entourées de tant de gloire! Mais repoussons ces tristes, ces douloureux souvenirs ! jouissons des derniers lauriers que Dieu va nous permettre de cueillir encore, et tressons-les en couronnes aux drapeaux de l'Empire avant de nous courber sous le poids des cruelles déceptions de la fortune.

Toute cette journée du 23 juin fut admirable, car

lc ciel était pur, la chaleur était douce, et la guerre n'avait |>as encore allumé ses flambeaux. L'Empereur

et le général Ilaxo, tous deux déguises sous des capotes et des bonnets de soldats, profitèrent de ce moment de calme pour s'avancer et reconnaître les points où il conviendrait de jeter les ponts.

A la latitude où nous étions, cette nuit du 23 au 2't juin fut extrêmement courte et à peine dépourvue de lumière; l'empereur la fit employer à jeter plusieurs ponts sur le Niémen. Pendant ce travail, qui ne dura que deux heures , quelques compagnies de voltigeurs avaient traversé le fleuve sur les barques légères que l'on avait apportées, et éloignaient les quelques Cosaques qui étaient placés en observation sur la rive opposée, et qui, se bornant à tirer des coups de mousqueton, n'opposèrent aucune résistance sérieuse.

A deux heures du matin, au lever du soleil, l'armée commença à traverser le Niémen sur trois pouls . se dirigeant , devant soi , sur la route de Wilna , et appuyant à gauche vers Kowno . petite ville bâtie au confluent de la Wilia et du Niémen. Les escadrons ennemis, assez nombreux, se retiraient devant nous presque sans combattre, et comme pour constater que nous étions les agresseurs. Il était un peu plus de midi lorsque nos avant-gardes entrèrent dans Kowno, par une chaleur étouffante et presque insupportable. Le ciel s'était chargé tout à coup d'électricité qui grondait horriblement dans des nuages roulant avec

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une vitesse et une épaisseur qui nous étaient encore inconnues. La foudre tomba près de nous, vers les trois heures, tua deux hommes et trois chevaux, et une pluie torrentielle et brûlante nous inonda ensuite pendant deux heures. Les habitants et les religieux des nombreux couvents de cette petite ville, nous voyant arriver dans le délabrement que l'orage avait produit sur nos figures et nos vêtements, nous apportèrent les abondants rafraîchissements dont ils pouvaient disposer. Leur luxe était de boire habituellement à la glace l'hydromel et la bière qu'ils fabriquent à merveille. Mais celte transition subite de boissons glacées, prises avidement par des hommes trempés de pluie et de sueur, rendit à l'instant même malades un grand nombre des nôtres; et cette atteinte fut. avec celle du tonnerre et delà pluie, le premier avertissement que nous reçûmes sur le territoire ennemi.

L'orage avait grossi la AVilia, pendant que les Russes, en se retirant, en avaient brûlé le pont. Cependant, un régiment de chevau-légers polonais la traversa à la nage. Le 26e léger, commandé par le jeune Guehéneuc , qui faillit s'y noyer, les suivit de près, et la rive droite delà Wiliafut, en moins d'une heure , réunie de nouveau à la ville par un pont de bateaux que l'Empereur lit jeter pour porter des troupes à la poursuite de l'armée russe. L'Empereur, aussi mouillé que nous, assistait aux travaux, pressait la construction du pont, et imprimait une acti-

vite extraordinaire à tous les travailleurs. Au milieu de ce terrible orage, deux cents soldats du génie, pour n'être pas gênés par leurs vêlements mouillés , s'en dépouillèrent promptement et travaillèrent tout nus. Ce ne fut pas sans un vrai plaisir qu'avec mes goûts d'observateur je crus retrouver en action ces belles compositions de Raphaël, de Michel-Ange et du Poussin, où ces grands maîtres nous ont montré les premiers hommes nus au milieu des torrents de pluie, à l'époque du déluge.

Une halte de trois jours dans cette petite ville, pour laisser arriver et se déployer l'armée, annonçait encore l'hésitation de notre Empereur : nous en profitâmes pour nous rétablir en prenant du thé, comme boisson astringente. Nous apprîmes en même temps, par les gens du pays, que l'armée russe était aussi très nombreuse, et qu'on la portait à deux cent cinquante mille hommes d'infanterie et quatre-vingt-dix mille de cavalerie , sous les ordres des généraux Bagration et Barclay de Tolly.

Je passai la nuit du 27 au 2S à me rendre, de Eve et de Vikovizcki, avec la division Desaix et la division de cavalerie de Bordesoulle, à Novitroki , pour attaquer et enlever cette position. L'ennemi la défendit faiblement, et, en le poursuivant, nous entrâmes le soir à A\ ilna. Le maréchal duc delleggioy entrait aussi par une autre porte, et l'Empereur y arriva le 21.). Des députations des seigneurs polonais se succédaient auprès de l'Empereur, le pressaient de décré-

1er le rétablissement du royaume de Pologne, et lui promettaient le puissant concours de toute leur nation, en argent, en hommes et en chevaux. Ils prenaient des engagements que bientôt ils ne pourraient pas tenir.

Sans doute, il serait entré dans les vues de l'Empereur de créer et de former aussitôt un royaume de Pologne, qui serait devenu, comme autrefois, le fidèle allié de la France contre les invasions des peuples du Nord. Napoléon avait sous la main deux chefs, auxquels l'opinion publique donnait cette couronne. Le prince Poniatowski , neveu du dernier roi de Pologne, était, par sa naissance, par son caractère, par sa valeur, l'homme que sa nation et notre armée désignaient à l'Empereur. Après ce prince venait le maréchal Davout. prince d'Eckmûhl , le chef le plus loyalement dévoué à l'Empereur. Ce maréchal avait administré avec beaucoup de talent la portion de la Pologne occupée par nos armées, et son oreille s'était habituée à entendre dire quelquefois qu'il serait un jour roi de Pologne. Mais l'Empereur était encore arrêté par la difficulté d'arracher le duché de Posen et la Galicie à la Prusse et à l'Autriche, dont les bataillons marchaient en ligne avec les nôtres, et se seraient immédiatement retirés et joints aux Piusses le jour où un décret imprudent aurait spolié leurs princes de la part qu'ils avaient reçue dans l'ancien partage de la Pologne. Son plan de campagne n'était point établi sur cette combinaison hasardeuse, et il

lui fallut, à W'iluu, beaucoup d'adresse pour ne détruire aucune espérance et ne l'aire aucune promesse. Sur ces entrefaites , un aide de camp de l'empereur de Russie apporta, le 1" 'juillet, le refus définitif de consentira aucune transaction pacifique, pour s'en remettre aux chances de la guerre.

Tandis que ces difficultés compliquaient notre position, le ciel, plus sévère au nord de l'Europe qu'il ne Test au midi, commençait à nous donner ses durs avertissements. L'armée, bien organisée, avait apporté abondamment sur ses chariots pour trente à quarante jours de vivres ; mais des orages successifs, ceux, entre autres, du 24 et du 30, et, le plus cruel de tous, celui du '1 juillet, avaient rendu malades presque tous les chevaux de trait, en avaient fait périr un tiers, et nous avaient forcés à mettre sur les chariots qui restaient attelés les vivres que l'on ne voulait pas perdre. Ces chariots, alors devenus trop lourds pour leurs attelages affaiblis, ne purent pas suivre les mouvements de l'armée, et la pénurie de vivres et de fourrages se fit bientôt sentir. Les chevaux furent nourris de foin et de seigle coupés verts, ce qui acheva de les épuiser. Les hommes, soutenus encore par leur courage et leur sobriété , trouvaient, de loin en loin, quelques ressources et souffraient un peu moins. Celte pluie glaciale de vingt-quatre heures du 2 juillet) fut pour notre armée un véritable désastre, qui ne l'empêcha pas cependant de marcher en avant, après avoir séjourné

quelques jours à la hauteur et au delà de Wilna. Notre position actuelle nous rendait les protecteurs de ces petits princes d'Allemagne dont les contingents, conduits par eux-mêmes ou par leurs fds , venaient grossir nos rangs. Tous ces jeunes princes, de IIohenlohe, de Siegmaringen, de Kirberg, de Darmstadt, de liesse, de Hombourg. de Bartenstein, de Salm, etc., etc., très peu accoutumés aux déplacements, aux privations de la guerre, recherchaient avidement notre amitié, pour partager avec nous l'aisance dont jouissent quelquefois les officiers du quartier général, sous le rapport des vivres et du logement. Aussi, me voyant bien établi chez un des riches seigneurs polonais de Wilna, j'y recevais les fréquentes visites de ces jeunes altesses sérénissimes ; et maître Martin, mon premier valet , nous faisait et nous servait tous les soirs des glaces et du punch aussi délicats qu'on aurait pu les avoir à Naples ou au café Tortoni. L'un de ces princes m'exprimait le désir de me recevoir à son tour chez lui au retour de la campagne, et je lui répondis : « Oui, oui, prince; en rentrant en France , nous irons vous demander à déjeuner. » Alors, tout effrayé de ma promesse, et presque en tremblant, il ajouta, dans son accent tudesque : « Oui, mais pas pourtant avec l'armée! ma principauté ne suffirait pas au quart d'un déjeuner. » Dans nos courses, une vache était attachée à mon fourgon ; et pendant plusieurs jours encore , je pus offrir le soir, à ces Messieurs , des glaces à la

crème à divers parfums, parce que nous trouvions, dans les moindres chaumières de paysans, une glacière pour la conservation des provisions. Mais l'ennemi ayant adopté le système de tout détruire en se retirant, et nos avant-postes ayant consommé tout ce qu'ils avaient pu arracher à l'ennemi, nous ne trouvions plus à notre usage que du chaume sur les toits et de la glace dans les caves.

L'armée s'avançait graduellement. Le maréchal Davout était à Minsk, et Macdonald entrait en Courlande. L'Empereur avait quitté Wilna le 9 juillet, à huit heures du soir, pour venir bivouaquer au milieu de sa garde , à Nemenchin , d'où il allait prendre sa direction sur Witepsk, dans l'intention de séparer, autant que possible, les deux grandes armées russes l'une de l'autre, et de les combattre ensuite isolément avec tous ses moyens réunis sur le centre. Nos ailes et nos avant-gardes de cavalerie avaient eu, sur plusieurs points, à soutenir des combats très vifs qui nous coûtaient beaucoup d'hommes, mais dont le résultat était constamment la retraite des Russes. Peu de jours se passaient sans que nous n'allions bivouaquer à huit ou dix lieues en avant du gîte de la nuit précédente. Les villages étaient dévastés ou réduits en cendres. Cependant quelques grandes habitations n'étaient pas encore incendiées. En établissant, le 10, notre bivouac au milieu des cendres du village de Zorokpoly, j'aperçus, au loin, un grand château très écarté de la route; et. me ti-

garant qu'il m'offrirait peut-être quelques ressources, je fis seller un cheval et je partis seul au galop pour aller le reconnaître. La désolation régnait depuis plusieurs jours dans ce beau manoir abandonné, dont les portes et les croisées étaient brisées et les granges vidées avec désordre. Désespérant donc d'y trouver des vivres ou des hommes, j'abandonnais ce désert pour retourner à notre bivouac, lorsqu'au détour d'une des avenues du parc je vis , aux pieds de mon cheval , un joli enfant en chemise , pouvant avoir trois ou quatre ans, et qui me souriait avec bonheur. Je sautai à terre, je pris l'enfant dans mes bras, et, en le caresssant, je lui fis des questions qu'il ne comprenait pas. Alors . dans l'espoir d'inspirer de la confiance à son père et à sa mère, que je supposais devoir être dans le voisinage , et peut-être en position de me voir, j'embrassais de nouveau le pauvre petit, en appelant à haute voix, en allemand et en polonais ; mais les murs et les échos restèrent muets ou ne répétèrent que mes sons. Alors, désespérant de découvrir la famille de l'enfant, et répugnant à l'abandonner dans cet isolement, je le plaçai sur le pommeau de ma selle et rejoignis mes camarades, 1res étonnés du petit convive que je leur apportais. Pendant mon absence, un pope (prêtre grec) était venu leur demander l'hospitalité. Son village et sa demeure avaient été brûlés. Depuis huit jours, il ne vivait que de racines bien fades qu'il déterrait très difficilement; et la seule chose qu'il venait nous

demander, était l'aumône d'un peu de sel, que nous nous empressâmes de lui donner. 11 questionna l'enfant dans son patois russe, et il apprit que, depuis cinq ou six jours, ce petit être, oublié, abandonné, avait vécu de fraises et de ces petits fruits noirs qui croissent dans les bois, dont les Allemands sont assez friands et qu'ils appellent Waldbeeren. Nous fîmes entre nous une collecte de douze louis, que nous remîmes à ce digne pasteur, qui, malgré sa misère extrême, consentit à se charger de soigner l'enfant jusqu'à ce qu'il pût le remettre à sa famille.

Le lendemain, en avançant toujours, nous trouvâmes, à l'embranchement d'une route, deux êtres dont l'aspect et la position nous déchirèrent le cœur. Un homme superbe d'environ quarante ans , et une femme de trente, aussi d'une belle stature, entièrement nus, vinrent à nous et nous dirent en très bon français : « Notre château a été dévasté, incendié par les Cosaques: ils nous ont laissé ainsi nus et sans vivres. De grâce, secourez-nous! » L'impuissance où nous nous trouvions de répondre à leurs vœux autrement que par l'offre d'un peu de nos vivres, nous fit éprouver, en les quittant, un sentiment tout à fait déchirant. Le lendemain encore, au bivouac plus éloigné, nous trouvâmes une nouvelle occasion d'exercer l'hospitalité qui réduisait nos ressources d'une manière inquiétante, lorsque, comme une récompense du ciel, de généreux paysans vinrent heureusement nous apporter des moutons, qui réparèrent,

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pour quelques jours, les vides de notre garde-manger.

Le 14 juillet, l'Empereur fit séjour à Vizoy. Le 15, je fus envoyé près du roi de Naplcs pour coordonner les opérations de la cavalerie avec la marche plus lente des corps d'armée. Le roi Murât s'était arrêté quelques jours au château de Belmont , appartenant au comle Mamerchi, ambassadeur de Russie près la cour de Bavière. L'aspect de ce château avait de l'élégance, et quelque chose d'étranger aux usages moscovites; il se mirait dans un beau lac, dont une des îles était couronnée d'une rotonde de cent colonnes corinthiennes, destinées à suspendre des draperies pour des jours de fêtes.

Le 21, je quittai le roi de Naples pour retourner auprès de l'Empereur, qui s'approchait avec toute sa garde, formant un corps d'élite considérable d'infanterie et de cavalerie. Après avoir fait dix lieues dans la direction de Beschenkovitz , je m'arrêtai à Ostrowno, chez le comte Zaboulon, lieutenant général et sénateur polonais. Sa demeure n'avait pas été dévastée , et il avait conservé intacte une ménagerie assez curieuse d'animaux vivants, au nombre desquels était un chameau très remarquable et plusieurs ours gigantesques, attachés à des chaînes aux deux eôtés de l'entrée d'une cour circulaire immense. L'un des ours placé comme une sentinelle debout, au port d'arme, avec un gros bâton, allait faire un I rès mauvais parti à un de nos jeunes officiers de lan-

ciers polonais qui. s'approchant trop do lui, ne respectait ni la consigne, ni la vigueur, ni la longueur

de la chaîne; il recul, en travers de la poitrine, un coup qui le renversa, et, sans nous, il aurait peutêtre été tué. Le comte me lit surtout remarquer, dans une cour recouverte d'un filet, une centaine d'oiseaux hauts montés sur leurs pattes, ayant le plumage de la collerette très long, et ressemblant beaucoup à la béoasse. Il me dit que leur nom était le batailleur. Pour me le prouver, il leur jeta une poignée d'avoine. Aussilôt, il s'établit un combat à outrance entre tous ces oiseaux, devant chaque grain qui était à terre, et la bataille ne se termina qu'à la disparition des grains à disputer. Selon toute apparence, l'image de la guerre plaisait beaucoup à ce comte, qui y façonnait des chiens, des loups et des ours. Il allait bientôt voir de Irop près celle des hommes, et il me pria instamment de lui laisser quelques soldats en sauvegarde.

Je continuai ma route, et j'arrivai, à l'entrée de la nuit, à la ferme isolée occupée par l'Empereur. Je pris place au bivouac de l'état-major et de sa garde. Le lendemain 2'i , nous étions à Beschenkovitz , en vue de l'ennemi.

Le 2(3, le corps du vice-roi, marchant en tête au delà d'Ostrowno, rencontra l'arrière-garde ennemie qui lui opposait environ trente mille hommes. Le combat s'engagea vivement, et les Russes curent un moment l'avantage, qui allait être soutenu par la

gaucho de l'armée russe revenant sur ses pas. Le roi Murât s'en aperçut, et, faisant donner sa cavalerie contre ces nombreux auxiliaires, les mit en désordre. Mais leurs masses s'approchaient, et nos efforts restaient sans succès depuis quelques heures , lorsque l'Empereur, impatient de cette hésitation et jugeant le moment opportun , ordonna au vice-roi de faire une vive attaque sur un bois où l'ennemi paraissait être en force ; il l'y enfonça, et le mit en pleine retraite sur toute la ligne. Le quartier impérial vint, le même soir du 20 , bivouaquer à trois lieues au delà du champ de bataille , qui restait couvert de chevaux russes tués ou blessés.

Le 27 à la pointe du jour, les armées s'approchaient l'une de l'autre, aux abords de Witepsk. Des nuées immenses de Cosaques se ruèrent tout d'abord sur notre cavalerie, et jetèrent un moment le désordre dans nos manœuvres; ils entraînèrent même quelques pièces d'artillerie. Dans cette mêlée, notre camarade, M. Emmanuel Le Couteulx, se faisant jour à coups de sabre, parvint à ramener une des pièces attelées que l'ennemi entraînait. En poursuivant les Cosaques. à la suite de cette mêlée, jusqu'au delà d'un grand et large ravin, nous nous trouvâmes en face de l'armée russe en bataille dans la plaine.

A notre gauche, les voltigeurs du 9e de ligne, tous Parisiens, s'avançant trop hardiment, furent bientôl entourés par des masses de cavalerie. Trop loin d'eux encore pour les appuyer, nous applaudissions cepen-

ilanl à leur résistance, qui dura plus d'une heure, el nous laissa le temps d'arriver et de les dégager. L'infanterie du vice-roi, formée en carrés par divisions, marchait et souffrait beaucoup de la mitraille et des boulets do la nombreuse artillerie des Russes, dont la position, appuyée à des bois, était favorable. Encore ici, le brillant roi Murât, arrivant à propos, et se jetant, comme un simple soldat, au milieu des Cosaques , où sa cavalerie le suivait, rompit les rangs des 1 lusses, leur prit de l'artillerie et les força de se retirer derrière le ravin profond d'un petit ruisseau. affluent de la Dwina, qui couvrait encore Witepsk. La nuit suspendit le combat; mais déjà nous occupions les alentours des granges brûlées, qui nous paraissaient être le faubourg de Witepsk. J'y passai la nuit à faire soigner le colonel du génie Liédot, qui venait d'être blessé mortellement à la fin de la journée. Les Russes demeurèrent sur l'autre côté du ruisseau , qui était profond et difficile à traverser. Nous n'étions pas à trente pas les uns des autres; cependant la nuit fut calme, car nous nous attendions et nous nous préparions à recommencer le combat à la pointe du jour.

Le général Barclay de Tolly reçut la nouvelle que Bagration ne pouvait le rejoindre sur 'Witepsk, et qu'il essayait de se réunir à lui sur Smolensk, où il espérait arriver à temps. Sur cet avis, Barclay de Tolly leva le camp pendant la nuit, avec un ordre, un silence et une promptitude extraordinaires; et lors-

qu'au crépuscule je dus aller reconnaître l'ennemi, je ne trouvai plus personne qui m'empêchât de passer par les petits ponts du ruisseau qui n'avaient point été détruits. L'Empereur, informé aussitôt de cette circonstance inattendue, envoya, sur toutes les directions au delà de Witepsk, pour reconnaître celle que l'armée russe avait prise. Mais cette armée marchait de front dans la plaine, avec tant d'ordre, sur une ligne très étendue, qu'il nous fut impossible de déterminer la direction véritable, et de faire quelques prisonniers qui auraient pu nous en informer. L'Empereur, réduit ainsi à ne faire que des conjectures, fit traverser Witepsk à son armée, et se porta jusqu'à six lieues en avant sur la route de Moscou, par Smolensk. L'Empereur bivouaqua le 28 à Agaponovitzy, et, manquant encore de rapports exacts sur la direction prise par les Russes, il nous donna quelques jours de repos.

Le 29, en rentrant à Witepsk, je pus admirer paisiblement le coup-d'œil que présente cette ville, pittoresquement embellie par les gracieux rivages de la Dwina. Déjà, je les avais vus à travers les flammes et la fumée des jours précédents, qui en faisaient une belle horreur; niais, aujourd'hui, le calme d'un beau jour ajoutait à la douce harmonie des lignes, celle des plus vives couleurs, et je jouissais de ces beautés qui deviennent d'autant plus rares, que l'on s'enfonce davantage dans ces contrées boréales. J'allai chaque jour continuer mes soins à mon ami Lié-

dot; j'en fus bientôt détourné par les missions que j'eus à remplir.

Le h août, l'Empereur avait appris les résultais des grandes et brillantes affaires que M. le duc de Reggio avait eues le 30 et le 31 juillet, et le 1er août, à l'extrême gauche, contre le corps du comte de Wittgenstein. Mais, ne comprenant pas comment ce maréchal avait pu se décider à rétrograder, après avoir trois fois de suite battu l'ennemi, lui avoir pris quatorze pièces de canon et fait trois mille prisonniers, il me chargea d'aller vérifier l'état des choses cl de presser le maréchal Oudinot de se remettre à la poursuite des Russes. Je quittai Witepsk le 5 à l'entrée de la nuit, j'arrivai le G à un gué de la Dwina que je pus traverser, ce qui abrégea beaucoup mon chemin et me permit d'entrer le soir à Polotsk, après avoir parcouru très difficilement un espace de quarante-deux lieues. J'y fus splendidement reçu dans une maison de jésuites, où j'appris du maréchal les motifs de son mouvement de retraite. L'ennemi était venu hardiment l'attaquer à Polotsk, et, depuis trois jours, le maréchal combattait sans avoir pu emporter des vivres. Les Russes, en se laissant repousser, voulaient allirer les Français dans des pays déserts , où la faim les détruirait. M. le maréchal crut s'apercevoir que ce piège lui était tendu ; et n'ayant pas assez de chariots pour faire apporter de Polotsk les vivres que l'on y avait laissés, il avait trouvé bien plus expéditif de ramener ses divisions à

Polotsk, pour leur donner une ration abondante sans perte de temps et les mettre en état de recommencer.

En effet, le 7 à midi, les soldats, bien reposés et bien restaurés, emportaient pour plusieurs jours de vivres; les divisions Legrand, Verdier; le maréchal, et les divisions de Wrède et Deroy, du corps bavarois, retournèrent à Bieloe, et le lendemain nous allâmes bivouaquer à Golositzy. en repoussant les Russes devant nous, dans les directions de Yalentzy, Osveya et Sebedzy. Pendant quatre jours, je suivis ces mouvements, sans qu'il s'y passât rien de remarquable, sinon la difficulté de nourrir l'armée, dans ce pays de sables, de forêts et de lacs; et. après avoir travaillé avec le duc de Reggio et le général Gouvion-Saint-Cyr, qui venait d'arriver à la tête d'un sixième corps d'armée, je repartis, le 11, pour porter à l'Empereur les détails qu'il désirait connaître.

Lorsque nous eûmes passé le gué de la Dwina, nous nous égarâmes, à l'entrée de la nuit, dans la forêt de Oulla, et nous dûmes attendre le jour au pied d'un arbre où nous avions attaché nos chevaux. En traversant ces pays presque déserts, nos corps de cavalerie avaient laissé quelques petits postes échelonnés de distance en distance, pour établir la correspondance des corps entre eux. Leurs chevaux nous servirent, et je pus arriver à AVitepsk, le 12 au soir, très tard. J'eus aussitôt un long entretien avec l'Empereur, qui désapprouva la retraite qu'avait faite le maréchal, et qui aurait voulu que le comte de

Wittgenstein fût poussé plus vivement, l)ien persuadé qu'en avançant sur Opotscka et Novorjev, le maréchal aurait trouvé les moyens de nourrir son armée. L'Empereur m'ayant expliqué le plan de marche qu'il allait exécuter sur Smolensk, me renvoya de nouveau, le 13, vers le duc de Reggio, pour lui réitérer les plus vives instances de s'avancer dans le pays, et d'y tenir son armée à la même hauteur où allait se trouver la sienne, en lui faisant connaître que le maréchal Macdonald, duc de Tarente, avec ses Prussiens, avait remporté des avantages sur l'armée russe du général Lewis; qu'il occupait Mittau, Jacobstadt et Dunabourg, et allait assiéger Riga. Je portai même au colonel du génie Blein l'ordre de se rendre de suite au siège de Riga. Le 14, je soupai encore une fois chez les jésuites à Polotsk, et le 15 j'assistais aux affaires du duc de Reggio, contre Wittgenstein. qui avait reçu des renforts et venait nous attaquer. Le maréchal, toujours arrêté dans sa course par le défaut de vivres, s'était encore une fois rapproché de Polotsk. Ses troupes étaient admirables de dévouement; elles souffraient de toutes les angoisses et de tous les affaiblissements que donne la faim , et cependant elles combattaient avec un grand courage. Les Bavarois étaient, de tous nos soldats, ceux qui paraissaient souffrir le plus; leur regard était fébrile et défaillant; ils me montraient leur langue malade, leur bouche enflammée par la chaleur du jour et par les tortures de la faim . et pourtant ils combattaient vail-

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lamment et faisaient des prisonniers. Le 16, l'affaire fut très vive sur toute la ligne. Le 17. les Russes déployèrent beaucoup de troupes , qui furent repoussées; mais dans cette chaude attaque, le maréchal Oudinot qui se trouvait au milieu des tirailleurs, pour les empêcher de reculer, fut blessé grièvement à l'épaule, et se vit obligé d'appeler le général Gouvion-Saint-Cyr à prendre le commandement à sa place. C'est dans cette circonstance qu'il me fut le mieux donné de voir et de juger combien un homme de génie peut trouver dans sa capacité des ressources contre les positions difficiles les plus imprévues. Déjà l'hésitation était marquée sur toute notre ligue et l'on perdait du terrain; la mitraille surtout nous écrasait. Le général Saint-Cyr, avec un grand sang-froid, ordonna partout de marcher en avant, et l'ennemi, craignant de perdre son artillerie qui s'était aventurée, se retira de suite et reprit ses positions. La nuit suspendit le combat, et, avant que l'obscurité fût grande, le général Saint-Cyr avait admirablement disposé du terrain, sur les collines, entre les lacs. Au retour du jour, l'ennemi, nous trouvant formidablement établi, n'osa point nous attaquer. Cependant, le général Saint-Cyr ne voulut pas perdre une occasion de signaler son passage au commandement; et pour sortir de la mauvaise position qui lui était laissée, il eut l'idée de simuler une retraite, en ordonnant tous les préparatifs qui pouvaient en donner l'idée à l'ennemi, partout où les

Russes étaient en position de nous voir. Ainsi, la matinée du 18 fut employée à faire repasser, au delà du pont de la Dwina, tous les équipages et les embarras qui encombraient Polotsk. Plusieurs régiments de cavalerie firent ostensiblement, mais lentement la même manœuvre, et ce mouvement dura la plus grande partie de la matinée. Les Russes, nous croyant en pleine retraite, et bien persuadés que le reste du jour serait calme, cessèrent de se tenir sur leur garde; mais, à cinq heures, au signal donné, toutes nos batteries foudroyèrent la ligne russe. Les quatre divisions d'infanterie des généraux Legrand, Verdier, de Wrède et Deroy s'avancent au pas de charge, et la cinquième, celle du général Merle, s'approche en réserve. Avant la nuit, le général russe, forcé sur tous les points, abandonna les positions, se retira définitivement derrière la Dwina, et laissa pour quelque temps le général Saint- Gyr paisible à Polotsk. Ces trois jours de combats coûtèrent aux Russes, vingt pièces de canon, mille prisonniers, deux généraux tués et trois ou quatre mille hommes tués ou blessés. Notre perte, bien moins considérable, était cependant fort sensible. Parmi nos généraux hors de combat, tels que le duc de Reggio, le gênerai Verdier, le général de Wrède et le général Raglovieh , nous eûmes à regretter le vénérable général Deroy et le général Sierbein qui furent tués. Un jeune colonel aussi, M. Alexandre Lebrun, second iils du prince architrésorier de l'Empire, fut emporté par un

boulet et nous laissa de vifs regrets. Je repartis de Polotsk le soir même de cette bataille pour donner cette triste nouvelle à l'Empereur. J'eus beaucoup de peine à traverser des forêts pendant l'espace de plus de cent lieues qui me séparait de Smolensk. La vie d'un officier isolé est là bien plus périlleuse et fatigante qu'à la tête d'un corps.

Quelque diligence que je misse dans ce voyage , je ne pus arriver à Smolensk que le 20 au soir, et j'y trouvai l'Empereur sur le champ de bataille de Valutina-Gora, dans le moment où il distribuait des récompenses aux combattants des trois journées précédentes. J'entendis Napoléon féliciter les siens de ce que, parmi les morts, il y avait quatre Russes pour un Français. Le général Gudin, celui peut-être de nos généraux dont le mérite et le caractère donnaient alors à l'armée les plus hautes espérances, avait été tué dans cette bataille. Ses obsèques eurent lieu dans la journée du 21, et je fus chargé de les diriger. Le faubourg, sur la rive droite du Dnieper, était complètement incendié; les deux tiers de la ville de Smolensk étaient encore en flammes; et, tandis que l'on cherchait à arracher au feu le reste des énormes approvisionnements des Russes; tandis que mes camarades du génie rétablissaient le grand pont brûlé , je dirigeais le convoi funèbre sur le grand bastion, au sud-est de la ville; et c'est au milieu de cette grande construction, que je considérai comme un mausolée digne de cet illustre guerrier, que je lis creuser sa

loiiibf. Je lis pincer sur le corps du défunt, une vingtaine de fusils I irisés dans le combat et arrangés en étoiles, pour qu'un jour, lorsque le temps, qui détruit tout, mettrait à découvert ces ossements d'un héros, ce trophée d'armes puisse appeler sur eux les mêmes sentiments d'attention et de respect que nous portons aux restes des vaillants Gaulois, déposés sous leurs antiques tumulus.

Dans ces succès , bien chèrement achetés au prix de dix à douze mille Français tués ou blessés, l'Empereur voyait avec regret l'armée de Barclay de Tolly encore une fois lui échapper. Napoléon avait compté sur l'arrivée d'un corps, qui devait entrer en ligne; mais il en avait confié le commandement au duc d'Abrantès , dont la maladie n'était pas encore connue; et il perdit ainsi, par l'absence de cette colonne trop tardive, tous les avantages que lui promettait la réunion de ces forces , dont il avait itérativement ordonné l'arrivée.

Pendant le peu de jours de repos que l'Empereur fit prendre à ses troupes à Smolensk. il apprit que son aile droite, confiée au prince de Schwarzemberg. et surtout les Saxons, sous le commandement du général Reynier, avaient obtenu des succès sur le prince Bagration; mais il apprenait aussi que les Autrichiens marchaient mollement et nous donnaient à tous de grands sujets de défiance que l'Empereur, trop confiant dans les promesses de son beau-père, se plaisait à ne point partager.

L'unique soulagement que nous pûmes tirer de ce court séjour à Smolensk, dans cette ville déserte, aux trois quarts brûlée, fut de pouvoir prendre en paix quelques ébats dans les eaux du Dnieper. Ces bains réparaient de longues fatigues, et nous disposaient à poursuivre nos pénibles travaux d'invasion.

Beaucoup d'entre nous pensaient qu'il y aurait une grande prudence à ne pas dépasser Smolensk dans cette première campagne, et croyaient que l'Empereur allait y prendre position pour organiser, derrière ses armées, un royaume de Pologne, dont il emploierait toutes les ressources dans la campagne suivante. Parmi les nombreux prisonniers que nous avions faits, tous les officiers russes nous disaient : « Nous croyons bien que vous irez jusqu'à Moscou ; mais, certainement, vous reviendrez par Pultava. » Tous tenaient ce même langage, et nous le primes pour une fanfaronnade. Nos Polonais, officiers interprètes, n'osèrent probablement pas transmettre à l'Empereur ces paroles propbétiques, et ce terrible avis ne cbangea rien à ses résolutions.

Le 24 août. Napoléon ordonna sur toute la ligne de marcber en avant : le vice-roi tenant la gauclie; le premier corps , la cavalerie et la garde tenant le cen- Ire, et les Polonais flanquant au loin notre droite. Jusque-là, celte armée polonaise avait parcouru un pays moins dévasté que celui qui nous était écbu en partage, et, n'ayant nullement souffert, elle était encore magnifique.

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Plus nous avancions, plus la désolation était grande. L'incendie était général, et les chevaux ne trouvaient plus même le chaume des toits pour se nourrir : tout était réduit en cendres. Les hommes ne souffraient pas moins; la chaleur était excessive, et le sable mouvant, élevé en poussière blanche sous la marche de nos colonnes, nous suffoquait en achevant d'épuiser nos forces. Parfois, le manque d'eau, dans ces longues plaines, augmentait nos souffrances. Immédiatement après ces chaleurs excessives, nous eûmes , pendant plusieurs jours . des pluies froides , qui rendirent malades les hommes et les chevaux. Le découragement semblait gagner l'armée; et le prince major- général, quoique très timide à offrir son avis, osa conseiller à l'Empereur de se retirer. Napoléon, toujours préoccupé de l'espoir de dicter la paix à Moscou, reçut fort mal cette proposition, et dit au prince que, s'il était fatigué, il pouvait s'en aller. Le prince, vivement offensé, répondit avec dignité ces nobles paroles : « Devant l'ennemi, le viceconnétable ne quitte pas l'armée; il prend un fusil et s'y l'ait soldat. » Sans interrompre leurs relations continuelles de travail, la froideur dura plusieurs jours. Cependant, l'Empereur promit de rétrograder si les pluies continuaient. Le ciel se remit au beau, et je fus envoyé au roi Murât , pour le presser de continuer sa marche en avant.

L'armée ennemie, où Bagration avait eniin rejoint Barclay de Tolly. et qui venait d'être placée sous le

commandement en chef de Kutusoff, se retirait devant nous avec un ordre admirable, et semblait vouloir défendre toutes les positions qui lui présentaient quelque avantage. Ainsi, à toute heure, notre cavalerie, marchant en avant, était obligée de se disposer en colonnes d'attaque, soutenues par l'artillerie, et ne gagnait du terrain qu'après avoir échangé bien des coups de mitraille et des charges à coups de sabre. Nous mettions ainsi beaucoup de temps à faire peu de chemin , et nous étions encore à plus de cent lieues de Moscou. Les jours se passaient à cheval au milieu du canon, et les nuits au bivouac, mais sans que le parfum d'un bon rôti bien odorant, pendu à notre crémaillère, vint quelquefois réconforter nos estomacs débilités. Cette vie d'avant-garde , cependant, n'était pas sans charmes; j'ai même noté particulièrement la soirée et la nuit du 28 au 29 août. Vu de loin , un beau château semblait promettre au roi Murat une résidence toute royale pour y passer la nuit; mais, de près, les traces du feu ne montraient plus que des ruines fumantes, et notre bivouac dut s'établir au pied de ce château, dans le plus joli bois de bouleau que j'aie jamais vu. Ces arbres, à l'écorce blanche et couleur d'albâtre , au feuillage élégant et pleureur, étaient mêlés aux pins et aux sapins , aux formes élancées et hardies, et produisaient de délicieux bosquets. Les lanciers polonais, établis autour de nous sur des terrains ondulés, avaient planté leurs lances sous les guirlandes des bouleaux, et le

vent agitai I les mille pavillons tricolores et flottants qui en ornaient le 1er. Les flammes de nos bivouacs, la ruinée de nos cuisines, où d'énormes brasiers trompaient notre attente; l'activité, la gaîté, l'appétit même de tous ces jeunes hommes avides de gloire, serrant d'un point, en riant, leur ceinture trop large après des repas insuffisants : tout cela produisait un effet charmant . et je n'étais pas le seul à en apprécier l'agrément.

Le 29 août, nous entrâmes dans la jolie ville de Wiasma. Tous ses édifices, ses églises mêmes étaient en flammes. Quoique je fusse établi dans la cour d'un des beaux hôtels de la ville, je dus y passer la nuit dans ma calèche. Le 30, l'Empereur arriva et lit séjour à Wiasma; il en partit le 31, et le 1er septembre nous entrions à Giatz, à quarante lieues de Moscou. Cette ville, construite en bois, était entièrement brûlée, et nous n'y trouvâmes que les caves, qui contenaient encore quelques provisions de concombres , de choux et de betteraves, que les Russes emploient à faire une boisson fermentée. Mes chevaux, mes équipages , occupaient l'enclos d'une belle maison brûlée. J'eus quelque chose à demander à mes gens; je les appelai plusieurs fois, et ils ne répondaient pas. Eniin, pressé de les avoir, je les appelai avec impatience, et tout à coup plusieurs voix étouffées et sépulcrales me répondirent en même temps : « Monsieur, monsieur ». Ces voix partaient du milieu de l'enclos, où je ne voyais personne. Dans ma surprise

extrême et mêlée d'inquiétude , je les appelai encore, et les mêmes sons caverneux me répondaient de nouveau. Je m'élançai dans la direction de ces voix, et j'arrivai à l'orifice d'un puits assez profond, dans lequel ces adroits fureteurs étaient descendus , en se faisant une corde à nœuds; et là, tout comme ils s'en étaient doutés, ils avaient découvert des objets précieux cachés au fond de l'eau. En remontant, chacun de ces gaillards avait sous son bras des étoffes d'or et d'argent, des coiffures ou corsets en perles et en or des dames juives du pays, tous les habitants étant en fuite. Je blâmai ce pillage et le lis cesser.

Le 5 septembre, nos avant-gardes arrivèrent de bonne heure devant une position où l'armée russe s'était arrêtée. Le roi Murât dut alors déployer sa cavalerie pour couvrir notre armée qui s'avançait, et l'Empereur, ayant pu juger qu'il y aurait bientôt un engagement sérieux, fit approcher sa garde sur le terrain élevé du couvent de Kolotskoy.

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