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CHAPITRE XVI

Bataille de la Moskowa. — Moscou. — La retraite commence. — Bataille de Malojaroslawetz.

L'Empereur étant arrivé, vers midi, sur des hauteurs en avant de l'abbaye de Kolotskoy, aperçut les colonnes nombreuses de l'ennemi qui semblaient prendre position , el il ordonna à la cavalerie de pousser une reconnaissance à fond. Pendant que cette opération avait lieu, notre aile gauche, aux ordres du viceroi, s'avançait sur la route de Mojaïsk, vers Borodino. Notre centre, composé des corps du prince d'Eckmûhl , du maréchal Ney et du roi de Naples , marchait vers Golowino, et le prince Poniatowski, à notre droite, suivait la vieille route de Smolensk à Moscou. La fumée des villages que l'ennemi brûlait en avant de nous, nous empêchait de voir clairement sa position. Cependant, on put reconnaître que les lignes russes étaient défendues , en avant de Chevarino, par une grande redoute armée de douze à vingt pièces de canon. Aussitôt, l'Empereur ordonna de

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faire attaquer cette redoute par la division Compans. L'ennemi, s'apercevant de ce mouvement , envoya des forces considérables pour défendre les abords de la redoute. Le général Compans la fit canonner d'abord par toute l'artillerie qu'il avait près de lui, pour renverser, autant que possible, les talus et les palissades de ce retranchement; et dès qu'il les crut en état de recevoir l'assaut , il lança le colonel Charrière à la tête du 57e régiment, et le fit soutenir par deux autres régiments. Cette première attaque fut repoussée, et le général Compans blessé au bras gauche. A peine le général eut-il fait panser sa blessure, qu'il ordonna un second assaut. Celui-ci encore fui repoussé. Alors Compans, irrité de ces obstacles et impatient de réussir, fait porter une vive attaque sur le derrière de la redoute, tandis qu'il la gravit lui-même, à côté de Charrière, à la tête du 57e régiment. A neuf heures du soir il en est le maître et le feu cesse. Il y avait deux heures que la nuit étendait ses ombres sur les combattants, dont l'acharnement semblait augmenter avec les difficultés, et nous étions inquiets. Le soir même, le colonel Charrière fut nommé général. Il avait pris sept canons dans la redoute; mais son beau régiment avait perdu beaucoup de monde. Le Gle y avait perdu tout un bataillon. Le lendemain, l'Empereur, voulant récompenser tous ces braves, demanda au colonel : « Où est donc votre troisième bataillon? — Sire, répondit le colonel avec tristesse, il est dans la redoute... »

Les tentes de l'Empereur et du prince major-général avaient été dressées sur le plateau même d'où nous regardions ce spectacle, et nous y passâmes la nuit, au milieu du carré formé par les bivouacs de la garde impériale.

Le lendemain 6 septembre, aux premières lueurs du jour, l'Empereur à cheval , avec le prince Berthier, le prince Eugène , deux officiers et moi , sans autre suite, se mit à parcourir le front de l'armée ennemie, qui avait pris position diagonalement à la roule de Moscou, sur des terrains élevés, dont nous étions séparés par les contours très sinueux du ruisseau fangeux le Kologa. qui se jette, à Borodino, dans la petite rivière la Moskowa. Partout nos vedettes étaient à peine à une portée de pistolet de celles de l'ennemi et ne tiraient point l'une sur l'autre ; il semblait que la fatigue de la veille avait assoupi toutes les irritations. L'Empereur profita de cette circonstance pour reconnaître plus en détail et de plus près les moyens d'aborder les Russes ; je n'étais pas sans inquiétude en le voyant s'exposer à être enlevé par quelques hommes qui pouvaient être cachés au détour d'un ravin , au pied de la hauteur fortifiée, ou sur le centre de la ligne ennemie. Napoléon, marchant le premier, se trouva vis-à-vis d'une patrouille de vingt Cosaques, à quatre pas de nous. Déjà ces hommes, se croyant surpris, tournaient bride, lorsque, voyant notre petit nombre se mettre au galop pour leur échapper, ils nous poursuivirent quelques centaines de pas. La vi-

tesse de nos chevaux, et quelques barrières limitant les propriétés , nous tirèrent d'embarras. Avant de rentrer de cette reconnaissance, qui lui promettait une grande bataille pour le lendemain, l'Empereur m'ordonna de parcourir de nouveau la ligne avec soin , d'en crayonner la topographie et de lui apporter aussi quelques vues du terrain. Je passai le reste du jour à remplir cette honorable tâcbe , qui me fit faire une étude plus exacte de la localité. L'Empereur reçut mes croquis, s'y reconnut et parut satisfait. En rentrant, il avait ordonné à Bâcler- d'Albe, chef des ingénieurs géographes, de leur demander le même travail qu'à moi, et le levé à vue des positions des Russes fut fait avant le soir.

La ligne de l'ennemi était protégée par des positions formidables, bien choisies, et par des redoutes et des redans qui croisaient leurs feux. Le village de Gorka, au-dessus du moulin de Borodino, était complètement retranché, et d'immenses abalis d'une forêt, tournant leurs pointes aiguës à la cavalerie, s'étendaient au loin derrière Gorka. sur le chemin de Moscou. Si cette position bien fortifiée devait encourager les Russes, leur confiance s'augmentait encore à l'aspect de leurs avantages matériels et de leur position morale. Toujours pourvus abondamment, les hommes et les chevaux n'avaient jamais souffert de la faim. En se repliant constamment sur leurs réserves, leur force numérique augmentait chaque jour. A vingt-six lieues de Moscou, ils pouvaient

en recevoir tous les renforts et tous les secours; et leur général, connaissant la piété superstitieuse de ses soldats , ne manqua pas , pour porter jusqu'au fanatisme leur ardeur à défendre la religion et la patrie, de faire circuler sur le front de l'armée, l'image d'un saint évêque moscovite, arrachée miraculeusement, disait-il, aux mains impies des Français. Cette image, en effet, présentée comme le symbole certain de la victoire, et promenée avec une pompe religieuse, excita l'enthousiasme dans tous les rangs, et nous pûmes entendre les hourras de joie de cent soixante mille Russes qui applaudissaient à son passage

D'autres sentiments animaient le cœur des Français. Ceux-ci, un peu moins nombreux, mais confiants dans le génie du grand homme qui les commandait ne songaient qu'au bonheur de vaincre et d'entrer en maîtres dans la ville antique des czars , où allaient se terminer leurs travaux; et tous ils endossèrent la grande tenue, pour assister à ce combat, qui devait mettre le comble à leur renommée.

Enfin, le signal est donné vers sept heures, et trois cents pièces de canon attaquent immédiatement un nombre au moins égal d'obusiers et de canons russes, dont les boulets sillonnent tous nos rangs avec un bruit et des sifflements dont il est impossible de donner une juste idée. Le malheur voulut que. dans ce terrible début, nos réserves, même de cavalerie, fussent placées trop près, et que par vanité, ou plutôt pour ne pas donner lieu à une fausse interpréta-

tion, elles ne voulussent pas se retirer à quelques cents pas en arrière, pour prendre une position moins exposée à un péril inutile. Nous vîmes tomber ainsi, sans profit pour l'armée des milliers de braves cavaliers et d'excellents chevaux que nous avions le plus haut intérêt à conserver.

L'Empereur avait fait connaître qu'il établissait son quartier général à la redoute enlevée la veille. En effet, il passa une grande partie du jour sur ce point élevé ; il s'était assis sur la berge du talus extérieur, et suivait tous les mouvements avec sa lunette à la main. Sa garde était placée derrière lui, comme en amphithéâtre ; et l'aspect de tous ces hommes d'élite , beaux à voir dans leur impatience de prendre part à l'action pour assurer la victoire , produisait un coup d'œil des plus imposants.

Le général Compans eut encore l'honneur d'être amené le premier à croiser les feux de son infanterie avec ceux des Russes; dirigé sur le centre, à la gauche du bois de Passarevo , il dut gravir les hauteurs pour enlever les redoutes qui lui barraient le passage. Le 57e régiment était en tête; avec une ardeur qui ne doutait jamais du succès, ces bataillons entrèrent au pas de charge dans la redoute, où le combat se prolongea, corps à corps, pendant près d'une heure. La division soutenait le mouvement; et l'ennemi , arrivant avec des forces considérables pour reprendre la redoute, les fossés furent, en peu d'instanls, comblés par des milliers de Russes tués ou

blessés. Les divisions Gérard et F riant, soutenues par la cavalerie, s'étaient avancées et attaquaient aussi des redoutes, vers la droite du général Compans.

Pendant ce temps, l'artillerie formidable qui armait les redoutes du centre de la ligne ennemie faisait de tels ravages dans nos lignes, qu'il importait d'enlever la plus grande de ces redoutes pour éteindre ces feux. Alors, les sapeurs du génie, sous les feux de la mitraille, jetèrent plusieurs petits ponts sur chevalets, à travers le ruisseau le Kologa, qui défendait le pied de la côte, et la division Morand franchit ces défdés pour aborder l'ennemi. Sa première brigade, conduite par le général Bonamy, gravit la hauteur et les retranchements, et se déploya victorieusement dans la redoute, où elle tua les canonniers sur leurs pièces. Mais les colonnes russes arrivaient en force, et le général Bonamy, blessé de dix-sept coups de baïonnette, tomba au milieu d'une affreuse mêlée, où il eut la douleur de voir repousser ou périr presque tous les siens , et resta prisonnier. Le reste de la division Morand, en se retirant, ne put que protéger la retraite de ceux qui rentraient en désordre.

Le corps du vice-roi, engagé à noire gauche, attaquait vivement, par la division Delzons, le village retranché de Borodino et s'en emparait. Le prince Eugène, n'ayant pas pu croire que cette attaque réussirait au delà de ses espérances, n'avait ordonné

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que de prendre Borodino; mais le 106e régiment, entraîné par le succès , ayant pu franchir le ruisseau le Kologa sur le pont du moulin, à la suite des Russes, continuait à les poursuivre, en montant aussi vite qu'eux les hauteurs.

Mais le général Plauzonne s'étant aperçu que les intrépides soldats de ce régiment se désunissaient, sans attendre la queue de la colonne, dont le défilé du pont retardait l'arrivée, ordonna au 106e de s'arrêter pour se réunir, se reposer et résister à la colonne russe qui descendait pour l'écraser. Dans ce moment, Plauzonne fut tué. L'incertitude aussitôt gagna les rangs des siens, et peu d'entre ces braves survécurent aux coups qu'un instant d'hésitation avait permis aux Russes de leur porter. Cependant, un autre régiment, le 92e, accourut à leur secours, et Borodino nous resta, malgré les efforts des Russes pour le reprendre. De son côté, le maréchal Ney gagnait du terrain sur le sommet des hauteurs, garnies, dans toute leur longueur, de redoutes et de batteries dont les canons foudroyaient nos rangs. Ce maréchal était admirable à voir, debout et tranquille sur le parapet d'une de ces redoutes, dirigeant les combattants qui se pressaient à ses pieds, et ne le perdaient de vue que lorsqu'il était enveloppé dans des tourbillons de fumée. A quelques pas de là, notre brillant général de cavalerie Montbrun venait d'être emporté par un boulet.

Le prince d'Eckmùhl continuait à défendre les re-

doutes qu'il avait prises et dont l'ennemi cherchait à le repousser. Je fus chargé de lui porter la fâcheuse aouvelle que le prince Poniatowski, manœuvrant sur la droite, avait rencontré, dans des bois trop fourrés on trop marécageux, des obstacles t[ui l'empêchaient de se porter avec le corps polonais sur les derrières de la gauche des Russes, et de leur l'aire assez de mal pour opérer, en faveur du premier corps, une puissante diversion. Dans ce moment, en effet, la position du maréchal était critique; et quoique la cavalerie du roi Murât couvrît la plaine en avant, et fournît sur celle des Russes des charges souvent heureuses, les feux de l'infanterie russe et de leur artillerie rendaient la position du maréchal presque insoutenable. 11 venait d'être blessé au bras et continuait cependant à commander. Son chef d'étatmajor, le général Romœuf , fut traversé par un boulet en nous parlant. Le maréchal, très contrarié d'être réduit à enlever de front une position qu'il jugeait devoir être attaquée sur trois côtés à la fois, me dit avec humeur : « Il a le diable au corps, de vouloir me faire attaquer le bœuf par les cornes ! » Je courus au roi Murât lui expliquer ce que la position de Davout avait de critique, et aussitôt celui-ci réunit plusieurs masses de cavalerie pour appuyer la division du général Frianl , auquel je portais l'ordre d'enlever Seminskoë. En un instant, je vis toute la plaine couverte d'une innombrable cavalerie russe , cosaque, française ou alliée, fournissant les plus har-

dies mêlées, et après une demi-heure de combat, les Français demeurèrent maîtres du terrain.

Je portai cette heureuse nouvelle à l'Empereur; il pouvait être trois heures.

L'artillerie russe de la grande redoute du centre continuait à exercer de grands ravages dans nos rangs, si témérairement rapprochés, et il importait essentiellement à l'Empereur d'enlever cette redoute. Les ordres avaient été envoyés en conséquence au général Gérard, dont l'infanterie se trouvait au pied de la hauteur, en recommandant au roi Murât de faire soutenir l'attaque de Gérard par un corps nombreux de cavalerie.

Cette manœuvre est admirablement exécutée et notre infanterie soutenue par les cuirassiers et les pontonniers de Caulaincourt pénètre dans le retranchement.

Mais le général Kutusoff , qui considère la redoute comme la clé de sa position, fait à l'instant diriger cent pièces de canon sur ce point pour nous en chasser, et une colonne considérable de troupes d'élite de grenadiers russes, cachée dans le fond d'un ravin, derrière la redoute, monte à l'assaut. Dans ce conflit, le vent qui soufflait vivement élève dans la redoute une énorme trombe de poussière et de fumée qui monte en tourbillons jusqu'aux nues, et enveloppe ensemble, presque à les suffoquer, les hommes et les chevaux. Lorsque ce nuage épais, et grossi à chaque instant parla furieuse agitation des combattants, fut

dissipe'', nous avions rejeté dans le ravin la colonne assaillante de grenadiers russes : nous étions maîtres de la redoute, nous y trouvions tous les canonniers sabrés sur leurs affûts, et (rente pièces de canon que la surprise et la vitesse de notre cavalerie n'avaient pas laissé le temps d'en retirer. Mais Caulaincourt était mort en pénétrant par la gorge à la tête de la charge.

L'Empereur, satisfait du succès qui s'obtenait devant lui, satisfait aussi du succès du général Friant et de celui des autres divisions du maréchal Davout, jugea le moment favorable pour faire donner tond' s i garde, et terminer un succès qui n'était encore qu'ébauché : mais un conseiller timide lui fît observer qu'il était à huit cents lieues de Paris et aux portes de Moscou. Cette dernière réflexion sembla ranimer son regard, par la pensée d'entrer dans cette ville avec le faste d'un triomphateur, et, s'adressant à moi, il me dit :

« Allez trouver Sorbier, et qu'il porte toute l'artillerie de ma garde sur la position occupée par le général Friant, où vous le conduirez; il développera soixante pièces en équerre sur la ligne ennemie pour l'écraser de ilanc, et Murât le soutiendra. Allez! »

J'arrive donc au galop jusqu'au bouillant général Sorbier, qui. se doutant de mon message, me laisse a peine le temps de le lui expliquer, me répond avec impatience : « Il y a plus d'une heure que nous aurions dû le faire », et donne l'ordre qu'on le suive au

trot. Aussitôt, cette masse imposante, roulant avec un bruit de chaînes et de fers, descend, traverse la vallée, remonte la pente douce que l'ennemi avait couverte de retranchements dont nous sommes les maîtres, et prend alors le galop pour gagner l'espace nécessaire à son développement par le flanc gauche. J'aperçois au loin devant moi, dans la plaine, le roi Mural caracolant au milieu des tirailleurs à cheval, et bien moins entouré de ses troupes , bien moins occupé de sa cavalerie que des Cosaques nombreux, qui le reconnaissaient à son panache, à sa bravoure et au petit manteau de cosaque en long poil de chèvre qu'il porte comme eux. Ces derniers, heureux comme dans un jour de fête . l'entouraient avec l'espoir de s'en emparer, et en criant : « Iloura! houral M au rai! » mais aucun n'osait aborder, même à la longueur de sa lance, celui dont le sabre vif comme l'éclair écartait avec adresse le danger et portait la mort au cœur des plus audacieux. Le roi Murât, que je courus prévenir, quitta la ligne des tirailleurs pour venir donner ses ordres et faire soutenir le général Sorbier. Les Cosaques prirent son mouvement pour une fuite ou une retraite, et ils nous poursuivirent. Mon cheval, moins léger que celui de Murât, qui montait un bel arabe couleur fauve eut les quatre pieds pris, et fut renversé par la prolonge d'une pièce de canon qui accomplissait au galop son quart de conversion. L'animal, quoique blessé par le choc cl par la chute, se releva furieux, sans me désarçonner,

cl me ramena près de Sorbier, au centre de la terrible batterie qui commençait une salve effroyable de mitraille, d'obus et de boulets sur la ligne ennemie, qu'elle prenait dans sa longueur et où tous les coups portaient.

La cavalerie ennemie lit d'inutiles tentatives pour détruire celle ligne de canons. Nous restâmes les maîtres de la position fortitiée, que les Russes croyaient imprenable. Je retournai auprès de l'Empereur lui donner ces détails.

La journée était déjà très avancée; nous avions obtenu bien clièrement l'avantage sur tous les points; mais rien n'annonçait encore qu'il ne faudrait pas recommencer le lendemain. Lorsque je revins auprès de l'Empereur, il avait pu voir et juger les bons effets produits par l'artillerie de sa garde, et il hésitait encore s'il les ferait compléter, comme beaucoup d'entre nous le désiraient . par une charge à fond de la brillante colonne de toute la cavalerie de la garde. Dans ce moment, on lui amena un lieutenant-général russe fait prisonnier. Après qu'il lui eut parlé quelques instants avec une grande politesse, l'Empereur dit à quelqu'un : « Donnez-moi son épée! » Aussitôt on apporta une épée russe, et l'Empereur la remit gracieusement à ce général, en lui disant : « Je vous rends votre épée. » Par hasard, ce n'était point l'épée du général; et lui, ne comprenant pas ce qu'il y avait d'honorable dans le procédé de l'Empereur, refusa de la prendre. Napoléon , étonné de ce manque

de tact dans un général . haussa les épaules , et , se tournant vers nous, il dit assez haut pour qu*il l'entendit : « Emmenez cet imbécile! »

Dans ce moment , la bataille semblait tirer à sa fin ; le bruit de l'artillerie diminuait sensiblement, et le soleil se couchait. Le vice-roi avait placé une partie de ses troupes au delà du ruisseau le Kologa. à notre gauche , au pied de la hauteur de la grande redoute prise par notre cavalerie. Le prince circulait entre ses bataillons, lorsque l'ennemi, l'ayant probablement reconnu, lança un corps considérable de Cosaques pour effectuer une charge et tâcher de l'enlever. Le prince , heureusement , avait jugé l'intention menaçante de ces masses de cavalerie contre notre aile gauche, et, prévoyant leur attaque, il avait fait former srs divisions en carrés par régiments. Le prince n'eut que le temps de se jeter dans le 84e régiment , à côté du colonel Pegot, et d'ordonner à la garde italienne de repousser cette nuée de lances baissées qui accouraient vers nous. Nos feux d'infanterie à bout portant renversèrent sur elle-même cette masse de Cosaques si habiles à tourner bride. Notre cavalerie les poursuivit, rentra ensuite dans nos rangs, et la nuit mit un terme à ces rudes travaux sur toute l'étendue des deux lignes ennemies.

Les tentes de l'Empereur et celles du prince major-général furent dressées au pied du champ de bataille, ce qui était sans doute un signe de victoire; mais l'armée russe était encore à portée de fusil de

nous; elle aussi chantait victoire, et, chez nous le soin de tous les chefs dut être de se préparer à recommencer. La nuit devint bientôt très noire, et petit à petit on vit briller des feux trop nombreux de part et d'autre , pour ne pas donner une sérieuse préoccupation pour la journée du lendemain.

En attendant le repas frugal qui allait nous réconforter, je résumai ce que j'avais vu dans la journée; et comparant cette bataille à celles de Wagram, d'Essling, d'Eylau, de Friedland, j'étais étonné de n'y avoir pas vu l'Empereur, comme dans les années précédentes, déployer cette activité qui forçait le succès. Aujourd'hui, il n'était monté à cheval que pour se rendre sur le champ de bataille : là. il s'était assis au-dessous de sa garde , sur un tertre incliné d'où il pouvait tout voir. Plusieurs boulets y passèrent pardessus sa tête. Au retour de toutes mes courses , je l'y avais trouvé constamment assis , dans la même attitude, suivant de l'œil, avec sa lunette de poche, tous les mouvements, et donnant ses ordres avec un calme imperturbable. Mais, nous n'avions pas eu le bonheur de le voir, comme autrefois, aller électriser, par sa présence, les points où une résistance trop vigoureuse prolongeait le combat et rendait le succès douteux. Chacun de nous s'étonnait de ne pas trouver l'homme actif de Marengo, d'Austerlitz, etc. Nous ignorions que Napoléon fût souffrant, et que cet état de malaise le mettait dans l'impossibilité d'agir dans les grandes affaires qui se passaient sous

ses yeux , pour Tunique intérêt de sa gloire. Cependant , les Tartares des confins de l'Asie, cent peuples du Nord, tous les peuples de l'Adriatique, de l'Italie, des Calabres ; ceux du centre et des extrémités méridionales de l'Europe, étaient tous ici, représentés par l'édite de leurs soldats. Ces braves déployaient dans cette journée tout leur courage pour ou contre Xap» iléon ; le sang de quatre-vingt mille Russes ou Français ruisselait , afin d'affermir ou d'ébranler sa puissance, et c'était avec une apparence de calme qu'il avait suivi les sanglantes péripéties de cette terrible tragédie. Nous étions peu satisfaits; nos jugements étaient sévères. Le repas les interrompit à onze heures, et un lourd et profond sommeil nous engourdit à notre tour, tandis que le chef, que nous accusions, veillait et calculait ses moyens pour recommencer le lendemain. Trois heures avant le jour, il me fit appeler et me dit : « Allez trouver le viceroi, faites avec lui la reconnaissance de la ligne russe qu'il a devant lui , et venez de suite m'informer de ce qui se passe. » C'était le 8 septembre.

Quelques minutes après, jetais, avec le prince Eugène, à cheval, au pied des hauteurs de Borodino, circulant à pas de loup pour découvrir quelque chose. La nuit était excessivement noire encore et protégeait notre approche. Cette circonstance nous permit d'arriver jusqu'aux retranchements de Borodino, occupés encore par les Russes. Ces hauteurs, vues d'en bas, se découpaient en noir sur un ciel moins sombre , et

nous pûmes remarquer que les armes des sentinelles que l'on voyait aller et venir étaient des lances, au lieu de fusils armés de baïonnettes. A ce fait bien vérifié, nous conclûmes que l'ennemi était en retraite, puisqu'il laissait la garde des fortifications à des Cosaques, et je portai cette nouvelle en toute hâte à l'Empereur. D'autres reconnaissances lui apportèrent les mêmes renseignements, et, sans perte de temps, il ordonna que l'on se mît à la poursuite de l'ennemi. Ce fut alors seulement que l'on ne douta plus du gain de la bataille.

Cette terrible journée, si chaudement disputée, n'avait amené aucun résultat en rapport avec l'immensité des pertes éprouvées par les deux armées. Celle des Français avait à regretter les deux généraux de division Montbrun et Caulaincourt, et huit autres généraux tués , trente-huit généraux blessés , dix colonels tués , et près de quarante mille hommes tués ou blessés. L'armée russe avait perdu soixante pièces de canon, trente-cinq généraux tués, blessés ou prisonniers, quarante-cinq mille hommes hors de combat et cinq mille prisonniers.

Après tant de fatigues , la poursuite fut molle et permit aux Russes de se retirer avec un ordre plus admirable encore peut-être que les jours précédents. Pendant plusieurs lieues, la route qu'ils avaient parcourue était jonchée de croix de bois plantées sur les sépultures qu'ils creusaient à la hâte aux olliciers blessés qui expiraient. Leurs retranchements en abat-

tis derrière Gorka semblaient être le cimetière de leur armée , tant nous y trouvâmes de ces tombes et de ces croix. Un soin tout aussi pieux nous occupa un moment; et lorsque je montai à la grande redoute pour vérifier l'état de cette position qui nous avait tant occupés la veille, je trouvai nos soldats travaillant à ensevelir leurs nombreux camarades et officiers, (laulaincourt fut placé au centre de ce retranchement, et, à ses côtés, je fis déposer le brave Yasserot. Tout un côté de sa face avait été emporté , sans changer, sans détruire même l'expression animée de l'autre partie, qui semblait commander encore et dire : « Amis, suivez-moi; nous vaincrons! » Je fis couvrir ces deux corps d'un grand nombre de débris d'armures, de fusils, de cuirasses, comme je l'avais déjà fait pour le général Gudin.

Rien ne fut plus triste que l'aspect de ce champ de bataille, couvert de groupes occupés à enlever nos vingt mille blessés, et à ramasser sur les morts le peu de vivres qui pouvaient rester dans leurs sacs. Les malheureux blessés se traînaient vers Kolotskoy, où le baron Larrey avait établi l'ambulance; ou bien, on y portait ceux que l'on avait les moyens de ramasser. En peu d'instants, il s'y en trouva un nombre immense; mais tout leur manquait à la fois, et ils y périssaient victimes de la faim, en regrettant le sort de ceux que la mort avait enlevés immédiatement.

Notre cavalerie poursuivait les Russes assez vivement pour les forcer à prendre position à Mojaïsk,

et je fus envoyé au vice-roi pour le presser de joindre ses efforts à ceux du roi de Naples. Nous rejoignîmes les Russes à Mojaïsk , où il fallut leur livrer bataille pour les chasser de cetle position, qu'ils abandonnèrent encombrée de morts et de blessés. Tous les chevaux russes blessés de la veille semblaient être venus terminer ici leur existence et obstruer les passages. Cette affaire fut très chaude, et le général Belliard y fut gravement blessé.

Ce fut ici. à Mojaïsk, le 9 septembre, que je vis pour la première fois nos soldats se nourrir de la chair des chevaux. La rue et la cour d'une maison que j'occupais étaient obstruées par de nombreux chevaux blessés, vivant encore, mais hors d'état de se lever sur leurs pieds. Un travail que j'avais à rédiger m'occupa pendant une heure , et lorsque je redescendis . je fus très surpris de trouver tous ces chevaux dépecés, ouverts et leurs chairs en partie enlevées , nos soldats leur ayant arraché toutes les parties qu'ils trouvaient bonnes à manger. Je ne fus pas encore réduit à goûter cet aliment dur, jaune et fade, qui devait bientôt devenir notre unique et rare ressource contre les tourments de la faim.

Ici, le prince de Wagram m'annonça que le maréchal prince d'Eckmuhl me demandait pour être son chef d'état-major. Cette nouvelle, qui aurait pu flatter tout autre, m'affligea singulièrement, et j'insistai pour que le major-général ne donnât aucune suite à cette demande. Cependant, le soir même, l'Empereur

me fit remettre le brevet qu'il avait signé . et il ne me restait plus qu'à obéir.

Ce changement de position, qu'avait occupée le général Compans, et qui avait beaucoup contribué à son avancement, à sa fortune, me causait le plus vif chagrin. J'étais attaché depuis longtemps au prince Berthier, et mon plus grand désir était de rester avec lui. Je me rendis donc auprès du prince d'Eckmuhl pour le prier de faire un autre choix; mais le maréchal insista, et ce fut avec les larmes aux yeux que je revins faire mes adieux au prince de Wagram. pour aller ensuite prendre les ordres du maréchal Davout, que je trouvai dans sa tente, sur la route de Moscou.

Le 12 et le 13, nous suivîmes les Russes. Le 14, nous arrivâmes en vue de Moscou, un peu avant la nuit. La cavalerie de Murât nous précédait; et non seulement elle était entrée en ville , mais encore elle avait pénétré jusqu'au Kremlin, en même temps que l'infanterie du maréchal Ney.

Les troupes du premier corps restèrent en observation et en réserve sur les hauteurs, où nous passâmes la nuit. C'est ici que nous apprîmes que les Russes venaient de livrer la ville aux flammes pour nous priver des ressources qu'elle aurait pu nous offrir.

Plusieurs d'entre nous jugeaient notre présence à Moscou fort imprudente, et le général Ilaxo me disait : « Ceci doit nous conduire à défendre bientôt Paris. »

Le 14, Mural, à la tête de notre cavalerie, n'était entré en ville qu'avec défiance, craignant que la facilité avec laquelle il y pénétrait ne fût un piège tendu à sa témérité. 11 prenait ses précautions en conséquence; et ce ne fut qu'au pied du Kremlin qu'il trouva quelque résistance. L'obstacle fut bientôt écarté, et il pénétra dans le Kremlin, cette espèce de forteresse sur un tertre élevé, où se trouvaient réunis les palais des czars.

L'Empereur élait entré en ville le J5 et s'était établi au Kremlin. Le L(>, l'incendie l'avait d'abord forcé à se réfugier au château de Peterskoe, mais il était rentré au Kremlin le 18.

Le premier corps, resté en observation hors de la ville, put être témoin des premiers effets de l'incendie, qui nous parut avoir commencé dans le voisinage du Kremlin. Les rapports de nos maraudeurs, qui allaient chercher des vivres dans les maisons de la ville, confirmaient tous le même fait, (pie l'incendie était préparé , et que le bris d'une serrure ou d'une porte entraînait la détonation d'un artifice , qui mettait le feu à des amas d'étoupes , de copeaux ou de fagots, qui s'embrasaient et incendiaient la maison. Beaucoup de portes furent trouvées ainsi armées de batteries de fusil, dont la détente fléchissait au premier choc, embrasait l'intérieur et forçait nos maraudeurs à combattre l'incendie, pour arracher aux flammes quelques sacs de farine, quelques pains de sucre et autres aliments que la population avait ras-

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semblés aux approches de l'hiver. Le vent propageait l'incendie cl il devint bientôt immense. Un nuage colossal de fumée régna pendant neuf jours au-dessus de la ville; on eût dit le foyer d'un volcan, dont les clartés de la lune argentaient le sommet. Les premiers soins de l'Empereur avaient été d'empêcher le pillage ; et ce fut ensuite par prudence qu'on le rendit plus actif, pour arracher aux flammes un reste de vivres qu'elles allaient réduire en cendres.

Le premier corps ne quitta sa position extérieure que le 19, pour venir habiter un des faubourgs qui n'était pas encore brûlé. Pour y arriver, il fallut traverser des quartiers embrasés et marcher sous des voûtes de flammes, qui rendirent fort dangereux le passage de notre artillerie. Nous parvînmes sans accident dans ce faubourg, où se trouvaient une trentaine d'hôtels ou palais. Un de ces bâtiments fut désigné pour le maréchal Davout et un autre pour moi. A peine y fûmes-nous installés, que le feu y prit sans que l'on pût savoir comment; il fallut s'installer ailleurs. Je montai dans un autre superbe hôtel, appartenant probablement à un négociant; car je trouvai les salons encombrés de flacons de parfums étiquetés en français, de médicaments, de rouleaux d'opodendoch, etc., etc., de quoi guérir tous les rhumatismes de la Russie. A peine avais-je écrit une page des ordres que j'avais à transmettre, qu'une odeur de fumée vint me suffoquer et m'obligea de prendre encore une fuis la fuite. Trois fois le même

accident se répéta dans la matinée; et ce ne fut qu'en ordonnant à la garde et à mes g'ens de faire feu sur tout ce qui aurait la mine d'un Russe, que je parvins à sauver une maison que je pus habiter ; le maréchal Davout et le maréchal Mortier, avaient éprouvé les mêmes dillicultés à sauver leur demeure. Les détails de ce qui était arrive'1 au maréchal Mortier, à ce sujet, me furent donnés par ma sœur, qui habitait la Russie depuis vingt ans. Une grave maladie d'yeux l'avait obligée de venir s'établir chez un célèbre médecin-oculiste de Moscou. En peu de mois, le traitement lui avait rendu la vue; et ma sœur allait retourner à Pétersbourg, lorsque l'armée française arrivait aux portes de Moscou. Elle avait pu savoir, par quelques officiers prisonniers, que son frère aîné était dans l'armée française; et, dans l'affreuse position où la mettait le départ des Russes, elle ne désira rien tant que de me rejoindre. Le maréchal Mortier fut la première personne à laquelle ma sœur s'adressa : il l'accueillit avec bonté, et la reçut chez lui jusqu'à ce qu'elle pût me trouver. C'est ainsi qu'elle a vu les flamuus chasser cinq fois le maréchal de sa demeure, avant qu'il lui fût possible de résider dans une maison soustraite aux incendiaires, qui se présentaient à nous comme des malades sortant des hôpitaux, et réclamant nos secours. Nos sentinelles ayant ainsi reçu, dans le quartier que nous habitions, l'ordre de tirer sur les Russes qui se traînaient dans les rues, nous vîmes petit à petit cesser l'incendie qui

avait duré neuf jours. Les incendiaires, voulant nous ôter même les moyens de nous construire des baraques pour passer l'hiver à Moscou, avaient commencé de mettre le feu à un immense chantier qui contenait pour plus de trente millions de bois de construction. J'envoyai la garde éteindre ces premiers feux; et quelques balles, ajustées sur deux ou trois Russes, sauvèrent tout le bois nécessaire à reconstruire la ville. C'est ainsi, qu'en donnant à nos sentinelles un ordre qui me paraissait cruel, j'eus le bonheur de conserver, aux malheureux Moscovites, tout le bois qui leur servit à s'abriter sur les cendres de leurs demeures pendant le rigoureux hiver qui nous fut si fatal. Sans cette précaution charitable, que je suis heureux d'avoir prise, ils auraient été obligés de recourir aux forêts éloignées; ils auraient souffert plus longtemps, et je n'aurais pas la consolation d'avoir fait un peu de bien au milieu des maux inséparables de la guerre.

De même que toutes les personnes restées en ville pour se séparer des Russes, ma sœur avait été pillée par eux de tous ses effets, et elle resta plusieurs jours chez le maréchal Mortier sans pouvoir me rejoindre. Enfin, nous nous retrouvâmes sous un toit qui ne brûlait pas ; mais j'avais peu d'instants à donner aux longs récits de famille que nous avions à nous faire; j'étais très occupé. Deux jeunes prisonniers russes, que l'on m'avait amenés depuis quelques jouis et qui mangeaient a nia table, le colonel

Sokoreff et le prime indien colonel Yesapour. parlant Ions deux le français mieux que des Parisiens, tenaient compagnie à ma sœur, et ces échanges de courtoisie, dans des circonstances si bizarrement extraordinaires de guerre et de barbarie, n'étaient pas sans un vif intérêt.

Cinq à six secrétaires ou employés, dix à douze officiers-adjoints, plusieurs aides de camp en mission, formaient le personnel de l'état-major que j'avais à pourvoir de travail et de nourriture à une table de vingt à vingt-cinq couverts. La maraude était devenue l'unique ressource des hommes que nous chargions de nous alimenter. Chaque jour, leurs courses devenaient plus longues et plus dangereuses; souvent ils ne rentraient plus ; ils étaient pris ou tués. Une position si difficile ne pouvait durer que peu de jours encore: il importait d'en sortir; aussi, espéraiton que l'ennemi demanderait la paix. L'armée russe, en effet, agissait de manière à nous entretenir dans cette fausse espérance, etnos chefs d'avant-garde, trop confiants dans les démonstrations pacifiques qu'ils désiraient ardemment voir réaliser, se laissèrent facilement tromper. Les rapports favorables que ces officiers adressaient à l'empereur Napoléon prolongeaient son erreur, et il partageait leur désir de sortir, par un traité de paix, de la position critique où il se trouvait engagé. Espérant aplanir ces difficultés, il crut devoir faire connaître à l'empereur Alexandre combien il était disposé à se montrer généreux dans

les conditions d'un traité. Ce fut pour les Russes un indice des plus certains do notre position difficile, et une raison de prolonger notre incertitude jusqu'à l'époque de l'année où le climat deviendrait leur auxiliaire le plus puissant contre les Français.

Nos avant-postes s'étendaient à peine à deux journées au delà de la ville. L'Empereur ne pouvait se procurer aucune donnée certaine sur la position de l'armée russe. Les Russes, au contraire, étaient informés de tous nos mouvements, et il se passait peu de jours sans que nous n'eussions la douleur d'apprendre qu'ils avaient enlevé tel bataillon, tel escadron qui avait été envoyé pour protéger nos maraudeurs à la recherche des vivres.

Un projet hardi , celui de porter la guerre à Pétersbourg, semblait devoir nous tirer d'embarras; mais il fallait abandonner nos blessés et nos lignes de communication , pour aller faire la guerre en aventuriers isolés de tous leurs points d'appui. Cette invasion nouvelle pouvait déterminer la levée en masse de tous les habitants de la Russie, que les proclamations de l'empereur Alexandre appelaient aux armes. Déjà les paysans . que nous avions longtemps trouvés patients, commençaient à nous être hostiles; et cette invasion, facile en apparence, pouvait nous entraîner dans des difficultés au-dessus de nos forces, dans la saison froide et pluvieuse qui approchait. Cependant, nous

y étions tout disposés; et déjà nous avions fait rétrograder vers Smolensk nos prisonniers, ceux de nos blessés qui étaient transportables et beaucoup des embarras de l'armée. Je profilai de ces convois pour faire diriger ma sœur vers la France. Je l'installai dans une de mes voilures, que je fis atteler de trois bons chevaux bien conduits, ayant eu soin de la garnir de vivres et de fourrures. Elle allait voyager sous la protection de quelques-uns de nos généraux blessés, et, bien plus encore, sous l'égide de la Providence.

L'armée, ainsi dégagée de ses principaux embarras, mis en route les 13 et 14 octobre , restait disponible et plus maniable pour attendre la décision que prendrait Napoléon. Ces derniers jours étaient fort ditlicilcs à passer. Nus pourvoyeurs ne rapportaient plus rien, ni pour les hommes ni pour les chevaux. Leurs récits, sur les dangers qu'ils avaient courus, étaient effrayants, et il semblait, aies entendre, que nous étions entourés d'un réseau de Cosaques et de paysans armés, tuant tous les hommes isolés, et auxquels nous aurions nous-mêmes de la peine à échapper.

Ces perplexités rendirent la tâche des généraux en chef et de leurs chefs d'état-major extrêmement laborieuse, pour rétablir, autant que possible, de l'ordre dans l'organisation de l'armée. Les jours et les nuits étaient bien courts pour lever tant de difficultés, et j'eus à peine le temps de voir autre chose de Moscou

que la rue très longue qui conduisait de mon faubourg au Kremlin, en passant devant la tour pour laquelle on avait fondu une cloche tellement énorme, que, depuis deux cents ans, on n'avait pas trouvé le moyen de l'élever et de la suspendre. Dans nos rêves de gloire, caries songes ne doutent de rien, figurait, entre autres, celui d'apporter à Paris cette cloche immense. Déjà, d'autres trophées et la grande croix de la tour d'Ivan se trouvaient placés sur des charriots, et, en les y mettant, on se ilattait avec bonheur de faire bientôt de Paris la capitale du monde, en embellissant nos musées, nos édifices et nos places publiques, déjà si riches, des dépouilles étrangères.

Le temps était assez beau; rien ne présageait encore l'approche d'un hiver rigoureux; et, malgré le changement visible qui s'était opéré dans la santé de notre Empereur, dans son activité, dans ses habitudes; malgré ses incertitudes fâcheuses, malgré les misères dont nous souffrions, nous nous bercions encore des plus douces illusions, et notre avenir semblait pouvoir de nouveau s'embellir, lorsque, le 18 octobre, une vive canonnade se fit entendre au loin, et nous apprîmes la nouvelle de l'attaque suinte de nos avant-postes, à Vinkowo, et de la déroute dans laquelle celte surprise les avait jetés. Le général Kutusofï avait habilement profité du repos que nous lui avions laissé pour réparer les perles qu'il avait faites,

pour recevoir de toutes parts de nouvelles levées et pour mettre son armée dans le meilleur état. Le L8 octobre, il attaqua subitement sur plusieurs points noire ligne d'avant-postes avec des forces considérables.

Dans ce moment de surprise. Kutusoff prit à Sébastiani trente pièces de canon, tous ses bagages, lui tua quatre à cinq mille hommes et fit beaucoup de prisonniers. Murât faillit être pris, et ne se tira de ce danger qu'en chargeant, à la tête des carabiniers, avec une vigueur qui détruisit devant lui tout un corps de Russes qui lui barrait le passage.

Dès ce jour, notre rôle était changé. Notre drapeau était renversé du sommet de l'édifice érigé par nos victoires, et Napoléon, déçu dans ses espérances de paix, dut hâter sa retraite, pour que l'ennemi ne lui ôtât pas les moyens de l'effectuer. Très heureusement, cette énergie française si connue des Russes, les intimidait encore: et la crainte que leur inspirait le retour offensif que nous pourrions prendre dans un cas désespéré, les rendit circonspects, et les empêcha d'agir avec toute la vigueur et le succès que devaient leur assurer la supériorité du nombre et les avantages de leur position.

Ce 18 octobre, nous reçûmes Tordre de quitter Moscou et de nous mettre en roule le 1!», sur le chemin de Kalouga.

Ainsi, après un mois d'attente inutile et de séjour

dans Moscou, sans avoir pu tirer aucun avantage marquant de cette halte, pendant laquelle l'armée avait reçu peu de renforts, et nos troupes avaient été constamment fatiguées à la recherche des vivres, nous quittâmes cette ville pour reprendre tristement le chemin de la France. Nous jouissions encore de belles journées d'automne, et notre marche fut paisible dans les premiers jours, n'ayant à écarter que quelques Cosaques qui se montraient sur le flanc de nos colonnes. Le système d'incendie nous poursuivait encore, sans qu'il nous fût possible de l'éviter. A dix lieues de Moscou, le premier corps s'arrêta au pied d'un beau château, construit . jusqu'au premier étage, sur des soubassements en pierre de taille. J'avais plusieurs ordres à écrire, et je montai, par un magnifique escalier, dans les appartements qui semblaient n'avoir été désertés que depuis peu, sans avoir été démeublés d'un piano, d'une harpe et de beaucoup de sièges, sur lesquels étaient épars une guitare, des violons, de la musique, des dessins des broderies, et des ouvrages de dames. J'écrivais à peine depuis dix minutes, lorsque nous sentîmes une odeur de fumée qui devint bientôt assez intense pour nous distraire de notre travail et nous obliger à chercher où était le feu. La fumée sortait par la boiserie de l'encadrement d'une porte. Je fis arracher ce lambris, aussitôt une fumée plus épaisse sortit de l'ouverture. Je descendis chercher dans les caves où pouvait être le foyer embrasé; je ne pus le décou-

vrir. Alors, j'essayai de l'aire jeter une dizaine de seaux d'eau par la faible ouverture du lambris arraché: mais, à l'instant même, une masse de ilammes sortit de cet orifice, et nous n'eûmes que le temps d'emporter nos papiers et nos effets pour nous installer au bivouac. A peine étions-nous descendus, que nous entendîmes les vitres se briser avec fracas, et que nous vîmes les flammes jaillir avec fureur par les douze ou quinze belles croisées de ce château, qui tomba en attestant la rage patriotique (pie l'on mettait à nous poursuivre la torche à la main.

D'autres incendies arrivaient naturellement sans qu'ils fussent l'effet de notre volonté ni de celle des Russes. Le peu de grains ou de farines que trouvaient nos soldats étaient mis en galettes, et placés aux fours qui existaient dans toutes les cabanes des paysans. A peine une fournée était-elle cuite, que de nouveaux soldats arrivaient, chauffaient encore le four pour leur usage, et la chaumière s'enflammait à l'instant. C'est de la sorte qu'arrivèrent tous les incendies qui allaient éclairer notre voyage de trois cents lieues, de Moscou jusqu'au Niémen.

Le courage me manque pour rappeler ces jours et ces nuits de douleur.

Cependant je vais dire ce que j'ai pu consigner dans mon agenda car les leçons du passé doivent être mises sous les yeux des hommes que leur génie destine à commander.

Kulusoff présumait bien que la meilleure guerre qu'il pût nous faire, était d'attaquer nos communications, pour nous isoler au milieu d'une population intéressée à notre perte. En conséquence, il avait pris, àVinkowo, une position qui le rapprochait de la route de Kalouga, par laquelle il pensait que nous pourrions songer à nous retirer. Le succès qu'il avait obtenu le 18, le confirma dans l'opinion que le parti qu'il avait pris était le meilleur, et ses manœuvres ultérieures eurent pour but de nous barrer le passage.

Dans cet état des choses, il eût été convenable que notre retraite se fît assez rapidement dans les premiers jours pour gagner deux marches d'avance sur les Russes, et nous emparer, sans combat, des principaux détîlés; il n'en fut pas ainsi. Quoique l'on eût fait partir depuis plusieurs jours les embarras les plus considérables de l'armée, sa marche était encore appesantie par un grand nombre de chariots et de voitures qui emportaient un reste de vivres et de butin pour nous servir contre le froid et la faim. Tout cela était énorme encore, et je vais en donner une idée pour ce qui me regardait personnellement, moi, l'un des olUciers les plus intéressés à marcher sans entraves, il me restait : 1° cinq chevaux de selle ; 2° une calèche attelée de trois chevaux, portant mes effets et des fourrures pour m'cnvelopper au bivouac ; 3° le fourgon des papiers de l'étal-major des cartes et de la batterie de cuisine pour les olTiciers et les com-

mis; il était attelé de quatre chevaux; 4° trois petits chariots attelés chacun de trois petits chevaux russes, portant les commis, le cuisinier, l'avoine, le sucre, le café, la farine et quelques rares bottes de foin; 5" le cheval du secrétaire; 6° enfin, les trois chevaux que j'avais fait atteler à la voiture de ma sœur, partie à 1 avance; tout cela formait un embarras de six voitures et de vingt-cinq chevaux, portant à peine le nécessaire. Presque toujours, les cordes cassaient; le temps d'arrêt entravait la marche; les sables, les défilés, les marais étaient autant de causes de retard, et l'armée mettait douze heures et souvent davantage à faire le chemin qu'une voiture seule aurait parcouru en deux heures.

L'Empereur, très affligé de ces retards, ordonna de faire brûler toutes les voitures qui n'étaient pas indispensables au transport du peu de vivres que nous emportions , et de prendre les chevaux pour atteler l'artillerie. Cette mesure très sage fut mollement exécutée, tant était considérable le nombre des personnes intéressées à éluder cet acte de sévérité. L'Empereur fit brûler une de ses propres voitures. Mais l'exemple étant peu entraînant ne trouva pas d'imitateurs, et l'armée, qui était forte encore de cent cinq à cent six mille combattants et cinq cents pièces de canon, mit six jours à faire une trentaine de lieues. Elle perdit du temps dans des chemins de traverse difficiles , pour quitter la mauvaise route de Kalouga et prendre la meilleure, et l'Empereur ne laissa sur

la vieille route que la cavalerie de Murât et l'infanterie du maréchal Ney, pour nous couvrir des attaques de l'armée de Kutusoff.

Le corps du vice-roi marchait en tête de colonne sur la nouvelle route, et la division Delzons, faisant l'avant-garde, occupa la petite ville de Malo-Jaroslawetz , dont le passage était fort difficile.

Malo-Jaroslavvetz était bâtie en bois, avec des rues tortueuses, sur le penchant très rapide d'un terrain élevé, au pied duquel la petite rivière la Luya serpentait dans la vallée assez large qu'elle s'était creusée. Un pont étroit traversait la rivière au bas de la seule route par laquelle la ville fût abordable pour nous qui arrivions de Moscou; à droite et à gauche de cette route , il n'y avait que de grands ravins impraticables, par lesquels s'écoulent les eaux de pluie torrentielle qui tombent très souvent en Russie. Le 23 au soir, la ville fut occupée par quelques-uns de nos bataillons qui y arrivèrent les premiers, et y entrèrent sans trouver de résistance, la population étant en fuite.

Ce même soir, l'Empereur s'était arrêté à la maison de poste, simple cabane de paysan, où il passa la nuit, après avoir expédié des officiers porteurs de ses ordres pour les corps qui étaient échelonnés sur la route de Moscou à Smolensk, où il leur donnait rendez-vous.

Le 2\ octobre, l'Empereur, cheminait à cheval avec le premier corps et sa garde en grande sécurité,

lorsque l'on aperçut , au loin, sur la gauche, un corps considérable de cavalerie, que l'on prit au premier abord pour les troupes de Murât. L'incertitude ne fut pas longue. Plaloff, célèbre hetman des Cosaques, avait promis à KutusofT d'enlever Napoléon; et, à la tête de plusieurs milliers de Cosaques, il fondait à L'improviste sur la partie de l'armée française qui, de loin, lui paraissait être le quartier impérial. Il ne se trompait pas, et dans un clin d'œil, Napoléon fut entouré de Cosaques et forcé de mettre l'épée à la main. Fort heureusement, l'Empereur se trouvait au milieu d'hommes dévoués qui se serrèrent autour de lui et parvinrent à le préserver du choc de ces barbares. Le général Rapp, occupé à entraîner l'Empereur, fut renversé dans la mêlée avec son cheval traversé par une lance. Plusieurs officiers furent blessés autour de l'Empereur. Mais la garde à cheval, promptement remise de ce premier moment de surprise que lui causaient tant d'audace et tant de cris, tailla de rudes croupières à cette horde de Cosaques, (jui prit aussitôt la fuite. C est dans ce moment que M. Emmanuel Lecoulteux ayant brisé son sabre dans le corps d'un Cosaque, lui arracha sa lance, avec laquelle il poursuivait d'autres ennemis. Une redingote verte couvrait son uniforme et lui donnait, avec la lance à la main, l'apparence d'un officier russe. Un dragon de la garde, se méprenant à cette fatale ressemblance, lui plongea dans le dos la longue lame de son sabre, qui ressortit tout entière

par la poitrine. A ce coup affreux, nous crûmes tous avoir perdu un intéressant ami; mais Dieu nous le conserva et il existe encore. Les Cosaques, promptement mis en déroute, laissèrent beaucoup des leurs sur le terrain; mais dans leur fuite, se voyant arrêtés par un bataillon de Hollandais qui faisait feu sur eux, leur masse se rua sur ce bataillon qui les reçut par des feux de salves.

Peu d'instants après cette échauffourée, l'Empereur reçut lavis que notre tête de colonne était attaquée sérieusement à Malo-Jaroslavvetz, et l'armée pressa sa marche pour y arriver.

Le général Kutusoff avait été informé de notre changement de route , et il avait envoyé aussitôt un corps considérable de plus de soixante mille hommes d'infanterie et d'artillerie , sous les ordres du général Doctoroff, pour s'emparer de Malo-Jaroslawetz. Ces troupes repoussèrent facilement les premiers bataillons de la division Delzons, et s'emparèrent de la ville. Le général Delzons, avec le resle de sa division, repoussa les Russes jusqu'au milieu de la ville ; mais une balle lui brisa le front , et tua de même son frère à ses côtés. L'hésitation alors gagna les rangs français, et les Russes reprirent le terrain perdu. Le général Guillcminot fut envoyé pour remplacer Delzons, et le prince Eugène le lit soutenir par la division Broussier. Plusieurs fois Guilleminot repoussa les Russes jusqu'au delà de la Grande-Place ; mais de nouveaux efforts des Russes le forcèrent à rétro-

gracier. Leur artillerie formidable, placée sur les hauteurs, dans les jardins de la ville, foudroyait du haut en bas la roule par laquelle nous arrivions, sans qu'il fût possible à notre artillerie de la combattre avec avantage en tirant de bas en haut, parce qu'on ne pouvait la placer que dans la prairie des bords de la Luva. Tous les efforts devaient donc se faire à la baïonnette, sur un point tellement rétréci, qu'il ne permettait aucune manœuvre de liane ; tous les avantages du nombre et du terrain se trouvaient du côté de l'ennemi. Pendant ce combat, le prince Eugène faisait établir un second pont à côté du premier, sur laLuya, pour faciliter le passage de ses troupes.

Cependant, après avoir dix fois repoussé les Russes du terrain qu'ils avaient regagné et perdu chaque fois, les efforts réunis de Guilleminot , de Broussier, et ensuite ceux de la division des grenadiers italiens de Pino, dirigés avec hardiesse par le prince Eugène, forcèrent les Russes de se retirer dans la plaine et de nous abandonner la ville qui était en llammes. Aussitôt, notre artillerie put gravir la montagne pour déboucher dans la plaine; et ce fut en écrasant des milliers de blessés, de brûlés et de morts qui encombraient les rues . qu elle parvint à traverser la ville et à s'établir sur les hauteurs, pour canonner à son tour les lignes des Russes qui avaient pris position , à une portée de canon . en arrière et en travers, sur la roule de Kalouga.

Le premier corps seconda cette opération, et passa le soir même sur les cadavres broyés sous les roues des canons. Une nuit sombre nous les rendit moins effrayants et moins hideux à voir, et nous prîmes position au delà dans la plaine.

Cette bataille, où nous fûmes à peine un contre quatre, nous avait fait perdre beaucoup de monde, et nous étions menacés d'en livrer une semblable à chaque défilé.

L'Empereur parcourut le champ de ce terrible combat, combla d'éloges le prince Eugène et ses généraux, et ensuite il rétrograda vers une chaumière éloignée où il passa la nuit. J'appris qu' il y avait réuni en conseil plusieurs maréchaux et le roi Murât; et qu'après avoir déployé ses cartes et écouté les avis de chacun, sans les discuter, Napoléon était resté longtemps plongé dans une grande incertitude, et avait enfin congédié l'assemblée, vers minuit, sans avoir rien décidé. Cette nuit dut être cruelle pour ce grand homme, qui voyait pâlir son étoile, s'écrouler sa puissance, et qui déjà pouvait douter s'il lui serait possible de la rétablir et peut-être même s'il pourrait rentrer en France. Ce changement qui s'opérait dans l'Empereur nous affligeait tous singulièrement.

Le 25 au matin, le maréchal Davout, le colonel Kobilinski et moi, nous finies la tournée de nos avantpustes, et ne vîmes pas sans quelques regrets l'armée russe assez bien établie au loin, devant nous, en

travers de la route de Kalouga que nous avions à enlever. Nous prenions nos dispositions pour forcer le passage, et tous les trois, ayant les yeux tixés sur la carte que je tenais, nous formions un petit groupe assez serré qui servit de point de mire à un artilleur russe. Un boulet de douze passa entre le maréchal et moi, et emporta la cuisse au colonel Kobilinski, qui tomba sur moi. Nous crûmes ce malheureux officier perdu; il en revint miraculeusement, et j'en parlerai plus tard.

Le maréchal et moi, nous avions le cœur serré de cette perte, et attendions avec impatience l'ordre de marcher en avant, lorsqu'un ordre très inattendu nous frappa de surprise et vint nous consterner.

Kalouga, ville assez importante pour les Russes, était un de leurs magasins d'armes et de vivres. Assise sur une rivière divisée en plusieurs bras , elle pouvait avoir été fortifiée et présenter de grands avantages à la défense de l'armée russe qui y arrivait avant nous. Nos moyens de forcer ce passage parurent incertains à l'Knipereur, qui avait perdu du temps, et il s'était vu réduit à ordonner que l'armée abandonnerait la route de Kalouga pour reprendre celle de Mojaïsk que nous avions suivie en venant. C'était nous rejeter sans vivres dans le désert, et sur les cendres que notre arrivée à Moscou avait laissées derrière nous; c'était nous ôter tout espoir de trouver un atome de nourriture. Cette décision nous affligea cruellement.

L'Empereur, la garde et les corps d'armée, avec tous les terribles embarras que nous traînions encore passèrent les premiers; et, dès ce jour, le corps du maréchal Davout forma l'arrière-garde.

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