‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 118 sur 142 · ARTICLE HUITIEME ET DERNIER · texte numérisé non relu

ARTICLE HUITIEME ET DERNIER

Je ne sais plus de qui parler. Disons un mot du prince d'Orange. Il est assez de ma connoissance. Je l'ai vu, il est vrai, en un âge où il ne parloit pas encore ; mais depuis j'ai appris de M. d'Estrade ^ bien des choses de lui qu'il est bon de ne laisser pas perdre.

Portraiî du prince d Orange .

Je n'ai plus de reste que trois feuilles de papier ; mon livre est tout plein. Je les destine, ces six pages vides, au tyran de l'Angleterre et de la Hollande, à ce fléau de Dieu sur la chrétienté.

Il a tout ensemble les qualités de Brutus et d'Attila ; mais c'est un grand génie et son ambition ne sera jamais assouvie jusqu'à ce que le Roi, qu'il estime et qu'il craint, l'ait reconnu pour légitime souverain de l'Ansleterre, de l'Ecosse, de l'Irlande et de la Hollande. Mais comme cela n'arrivera peut-être jamais ^, il court grand risque de mourir usurpateur, et puis c'est tout.

1. Il avait été ambassadeur en Hollande où il séjourna jusqu'en 1668, y combattit en 1675 et avait été le premier plénipotentiaire français pour lapais de JNimègue.

2. Rappelons que le prince d'Orange dont il est question ici est Guillaume III de ?Sassau (14 novembre 1650-19 mars 1702), qui fut roi d'Angleterre sous ce même nom, après avoir chassé .lacques II du trône (1688), et que Louis XIV finit par reconnaître comme tel en 1697, par le traité de Ryswick. Ce détail, que Brienne ignorait, confirme qu'il écrivit cette partie de ses Mémoires avant 1697.

Pour du savoir-faire, il en a sans doute et ne manque ni de courage ni de conduite ni d'autorité. Il gouverne à la baguette les conseils de Vienne et de Madrid. Il est le maître de la Hollande et de l'Angleterre, aimé autant que craint, le plus grand politique qui fut jamais, brave et intrépide de sa personne. Il a su reprendre Namur, qu'il voulut bien laisser prendre, mais je doute qu'il reprenne jamais Mon s.

On l'a élevé pour en faire ce qu'il est devenu. La fortune de sa maison étoit abaissée et presque éteinte par la mort de Monsieur son père \ que la ville d'Amsterdam empoisonna, dit-on, dans un festin. Cela est fort douteux: la petite vérole ouïe pourpre peuvent très bien l'avoir tué, sans le secours d'autre poison que du leur.

La femme qu'il avoit épousée ^ lui étoit d'un très grand secours; fdle du roi d'Angleterre, la prétention du prince son mari à cette couronne avoit au moins quelque couleur et quelque apparence de vérité. Mais, à l'beure qu'il est, quel droit exercel-il sur les royaumes d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande? Celui de conquête, dit-il. On le lui accorde:

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

1. Guillaume II de Nassau, prince d'Orange et slathouder des Provinces-Unies, mourut six jours avant la naissance de son fils.

2. Marie Stuart (1G62-1695), fille du futur .lacques 11 et d'Anne Ilyde, sa première femme, avait épousé Guillaume d'Orange le 15 novembre 1677. Elle fut couronnée reine avec son mari, à la place de son père détrôné, le 21 avril 1689.

Il a eu raison ; il a joué au plus sûr et il a réussi dans son entreprise.

Le comte d'Avaux se luoit de mander au Roi qu'on ne se méprît pas à l'armement du prince d'Orange, qu'il tomberoit certainement sur l'Angleterre. Le bon roi ^ incapable de peur et de défiance de son gendre, forçoit M. de Barrillon ~, qui n'étoit pas un fort grand génie, de mander que cet armement ne regardoit que la France. Notre flotte étoit occupée au second bombardement d'Alger ^. Le prince d'Orange prit justement son temps pour faire sa descente en Angleterre, en ce moment heureux, sans trouble et sans empêchement. Il se débarrasse de son beau-père et nous en charge, parce qu'il sait bien que le Roi est trop généreux pour l'abandonner ''. Il lui facilite tous les

Page 1