‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 120 sur 142 · LETTRES DU COMTE DE BRIENNE PERE A SON FILS DURANT SES VOYAGES · texte numérisé non relu

LETTRES DU COMTE DE BRIENNE PERE A SON FILS DURANT SES VOYAGES

Mon fils, la lettre que vous avez écrite à Madame votre mère en date du 3® du courant et qui lui fut rendue le 20® m'a appris votre arrivée à Danlzig et que, par l'infinie miséricorde de Dieu, vous êtes sorti de la Suède et de plusieurs provinces, èsquellcs vous pouviez courir divers hasards, desquels vous avez été préservé. La même de vos lettres marque que, pour tout le mois de mai, vous serez à Venise, où je désire que vous en trouviez des miennes et de votre mère, que j'adresse à M. d'Argenson qui aura sans doute la civilité de vous les rendre. Je désire que vous le considériez comme un gentilhomme de très bon lieu, pour être de la dignité d'ambassadeur de votre Roi et mon ancien ami, et que vous défériez beaucoup à ses conseils, s'il daigne vous les départir, et qu'ayant vu ce qui ne doit pas être négligé en une si célèbre ville, vous preniez le chemin de Rome, si la saison ne se trouve en

sorte avancée que sans vous exposer à un péril évident vous n'y puissiez entrer. Et certes je serois à plaindre, à peine délivré des inquiétudes que j'ai eues pour vous savoir voyager dans la rigueur du froid es contrées de son empire, si je venois à en avoir, touché d'appréhension que l'excès du chaud qui se fait sentir à Rome pût altérer votre santé. En cette célèbre cour, qui passe pour le raccourci du monde, où l'Eglise, de laquelle nous sommes les enfants, fait voir ses merveilles, où les plus habiles de toutes sortes de nations se retrouvent, ayez-y une conduite qui vous tourne à gloire etsatisfasse vos proches. Qu'il vous souvienne, mon fils, que vous êtes déjà acteur et que vous ne pouvez plus être vu comme spectateur sur la scène, que tel applaudira vos sentiments qui les condamne et le fait à dessein de vous nuire ; car, bien que votre fortune soit médiocre, elle ne laisse d'être enviée. Examinez pourtant ce qui vous sera dit, el qu'il vous souvienne que tout chemin qui ne nous conduit droit au temple de la Vertu nous en éloigne, qu'elle mérite d'être aimée et seule convoitée ; qui la possède est heureux, qui s'en trouve séparé méprisable et méprisé de ceux qui la suivent. Ce que vous y verrez vous doit porter à craindre Dieu, ce que votre mémoire vous fournira à imiter ces grands hommes qui ont tout méprisé, jusques à la vie, pour mériter que l'histoire de leur siècle fît mention d'eux. Faites donc résolution de suivre la règle de l'Évangile et de mépriser ce que les autres cherchent et qu'ils possèdent, si ils n'en peuvent jouir qu'avec honte. Meminisse mei. C'est par où j'achève et par vous prier de faire mes recommandations à M. Blondelet à La Routière et de croire que j'ai impatience de vous revoir et de les

servir.

Votre très affectionné père.

De Loménie-Brienne.

A Paris, ce 27» d'avril 1655.

Mon fils, vous ayant écrit il y a bien un mois et adressé mes lettres à Venise, je puis, ce me semble, avec plus de raison maintenant le faire que les vôtres du 27® du passé me peuvent laisser croire que vous y serez arrivé aussitôt ou plus tôt que celle-ci. De la vôtre ayant appris que vous désiriez que j'écrivisse à la reine de Pologne, et m'étant souvenu que vous aviez demandé que je fisse aussi un grand remerciement à Messieurs de Courlande et connétable de Suède des honneurs qu'ils vous avoient faits, je satisfais à votre désir ; mais, remerciant la reine de Pologne, je ne laisse de me plaindre qu'elle m'ait soupçonné d'avoir parlé des intérêts du duc de Mantoue au préjudice des siens, et je finis ma lettre en m'avouant coupable pour lui plaire, bien que je ne puisse être condamné. J'ai fait rapport de ce qu'elle vous a dit en confiance, sans être persuadé que les avis qu'elle a reçus puissent être fondés, et je puis vous assurer qu'il n'y a point d'offices que nous ne voulussions faire pour empêcher que la Suède etia Pologne n'entrent en guerre; mais il sera difficile de vaincre l'obstination du roi de Suède. Pourtant le roi de Polog^ne et la République ont de quoi satisfaire son ambition, l'un cédant le titre et l'autre une province d'étendue et riche, et qui a des ports et richesses qui la font considérer. Je ne doute point que le Sénat de Venise, les ducs de Modène, de Parme et de Mantoue ne vous reçoivent avec civilité. Je m'en promets autant de Monsieur le Grand Duc, et, à Borne, vous conduisant avec la discrétion que vous avez gardée es lieux où vous avez été, j'espérerai aussi que vous y serez considéré. Je vous avoue que je suis ravi des bonnes impressions que vous avez laissées de votre modération et de votre sagesse es lieux où vous avez été. Je vous prie de continuer à bien faire, et qu'il vous souvienne que nous naissons pour servir Dieu et pour travailler à notre gloire, afin qu'incessamment vous priiez la Divine Majesté d'être votre conduite. Son ange vous ramènera, s'il lui plaît, et je n'aurai pas moins de joie qu'en eut Tobie lorsqu'il revit ///. 18

son fils. Faites mes recommandations à M. Blonde! et à La Routière et à tous vos gens. A Dieu.

Votre très affectionné père, De Loménie-Brienne.

A Compiègne, ce dernier de mai 1655.

Mon fils, l'entretien que j'ai eu avec M. l'abbé de La Rocheposay me lait changer la résolution que j'avois prise de ne vous point écrire que je ne vous susse arrivé en Italie, pour vous prier de ne point entrer à Rome, non seulement que les chaleurs ne soient tombées (ce qui arrive après les pluies de l'été ou du commencement de l'automne), mais qu'elles soient entièrement abattues, et que les gelées blanches qui se font sentir dans la fin de septembre ou au commencement d'octobre, n'aient entièrement surmonté la chaleur et l'humidité de la campagne de Rome qui sont pestilentielles; et les premières pluies n'ont pas la force de dominer la chaleur qui, ne pouvant aussi sécher l'eau qui tombe, il arrive que le mélange des vapeurs et des exhalaisons corrompent l'air qui coule ensuite les maladies qui font craindre l'abord de Rome. Pour y aller, vous aurez à choisir ou du chemin qui de Bologne mène à Lorelte, ou de celui qui par Florence conduit à Rome. L'un, ce me semble, doit être préféré à l'autre, afin de ne pas passer par deux fois en une même contrée, et, nécessité de ne point voir Gênes, si vous remontiez le golfe Adriatique, il me semble plus expédient de le suivre jusqu'à Ancône, d'où vous irez à la Sainte Maison, et puis à la capitale du Monde. Et, au retour, traversant la Toscane pour vous rendre en la Ligurie, vous aurez parcouru toute l'Italie. Vous ne trouverez pas à Rome deux cardinaux de nos amis, savoir Este et Grimaldi ; mais un Pape dont la vie sainte est pleine de bons exemples. Sa connoissance des

APPENDICES. 27o

belles-lettres et celle qu'il a des intérêts de tous les princes, le fait admirer. Préparez-vous pour ne paroitre pas devant un si grand Prince comme on pourroit craindre d'un homme de votre âge, et ne démeniez pas le bien qu'on a dit ailleurs de vous. Sur l'aiîaire du cardinal de Retz, s'il y cntroit avec vous, soutenez ce que nous avons fait, par une opinion reçue à l'avantage de l'autorité des rois, et que la conduite qu'il a tenue depuis qu'il est de par delà aura bien fait juger qu'il seroit dommageable et périlleux à l'Etat qu'il fût revêtu d'une église de la considération de celle de Paris. Et dites au Pape que le moyen d'avoir tout pouvoir en France, c'est de s'être ménagé les respects du Roi, qui bien souvent a besoin de toute son autorité pour retenir les Parlements de ne pas donner des arrêts dont la cour de Rome seroit ofï'ensée ; et que Sa Sainteté s'étant autorisée, ce qu'elle fera si elle se porte aux choses justes qu'on se promet de sa probité, elle aura bien avancé la conclusion de la paix, puisque le Roi suivra volontiers les sages conseils et paternelles admonitions qu'elle lui donnera. Je vous écrirai plus amplement sur cette matière ; mais ce sera lorsque vous serez arrivé à Venise. Je n'ai pas de loisir de vous faire un plus long entretien, que pour vous prier de faire mes recommandations à M. Blondel, a La Routière et à tout votre monde, et Dieu vous avoir, mon fils, en sa très sainte garde.

Votre très affectionné père, De Loménie-Brienne.

A La Fère, ce 8* août 1655.

Mon fils, votre lettre datée du 15* du passé, et celles de M. d'Argenson du 17'' m'ayant confirmé la nouvelle de votre heureuse arrivée à Venise, que j'avois eue par une de La Souche du 12®, vous croyez aisément qu'elle m'a

comblé de joie, et je ne puis vous désavouer que j'ai passé de mauvaises journées à votre sujet. Présentement, je n'ai qu'à remercier Dieu de vous avoir assisté, et Monsieur l'Ambassadeur de tous les honneurs qu'il vous a rendus. J'avois ignoré jusques à présent que le Sénat ne recevoit aucun compliment de qui que ce lût, s'il n'étoit chargé de lettres de rois ou princes souverains pour eux. Si je l'avois su, vous en auriez trouvé une du Roi. Mais nonobstant leur règle (de laquelle je sais bien qu'ils ne se départent pas aisément), je demeurerai surpris si ils ne s'en relâchent point à votre sujet et si les ambassadeurs qui ont été en cette cour ne demandent au Sénat la permission de vous voir. Car ils savent que vous êtes destiné à une charge qui les conviera et nécessitera souvent d'avoir besoin de vous et j'ai vécu de sorte avec eux que je pourrois prétendre qu'ils vous considéreroient beaucoup. Je crois que vous êtes déjà parti de Venise, car peu de personnes s'avisent d'y faire un mois de séjour, et que vous avez pris la résolution de voir la Lombardie devant que de vous avancer du côté de Rome. Je ne désire pas que vous acceptiez l'offre qui vous pourroit être faite par M. de Lionne de loger chez lui ; mais je ne vous ordonne pas de le refuser, si vous ne le pouvez faire sans le fâcher, et vous jugerez de son intention de la presse qu'il vous fera d'y aller, ou de la retenue avec laquelle il vous y conviera. En toutes les cours, j'ai eu à désirer que vous donnassiez bonne impression de votre discrétion et vous y ai exhorté. En cette-ci je vous en prie, et vous devez croire que vous n'y direz pas un mot, ni ne ferez pas un pas, qu'il ne soit écrit, et il seroit surprenant que vous eussiez donné bonne impression de vous en tous les lieux où vous avez passé, et que vous ne le fissiez pas à Rome. Et comme cette cour est remplie de personnes très discrètes, il vous importe d'en partir avec une réputation établie. Je vous prie, mon fils, de vous mirer souvent au miroir de votre conscience, afin que vous n'y souffriez pas la moindre tache et que vous vous souveniez que la

vertu qui peut être [mise en doute a perdu sa beauté. Je doute que votre mère vous écrive par le courrier qui sera dépêché maidide Paris. Je suis assuré qu'il ne vous sauroit porter la réponse à votre lettre, car je ne la lui ai envoyée que vendredi et elle ne la sauroit avoir eue que lundi au plus lût. Mais je puis vous assurer qu'elle se porte bien et qu'elle a bien de l'impatience de vous revoir. Vos frères et votre sœur en ont aussi une bien forte. Dieu a donné à votre sœur un enfant qui est bien la créature du monde aussi accomplie ; mais il ne lui fait point oublier celui qu'elle a perdu, et certes il étoit tel qu'il devoit être aimé d'un chacun : jugez ce que devoit faire sa mère. Je suis comblé de joie voyant combien vos frères et votre sœur vous aiment. Elle ne lairra de s'accroître quand je serai assuré que l'amitié que vous avez pour eux ne cédera en rien à la leur pour vous, et c'est en ce seul point que je fais consister mon bonheur, que vous ayez pour votre mère le respect et la tendresse que vous devez avoir pour elle, et pour les autres une entière et sincère amitié. Sans qu'on m'a interrompu, je vous aurois fait une plus longue lettre, Qui suis

Votre très affectionné père,

De Loménie-Brienne.

La Fère, ce 10 août 1655.

Mon lils, bien que je vous croie parti de Venise, je ne laisse de vous écrire comme si vous y étiez, ne doutant point que Monsieur l'Ambassadeur ne veuille bien vous faire tenir ma lettre, et qu'il ne sache en quelle ville elle pourra vous être rendue, y ayant beaucoup d'apparence que vous aurez pris son avis par quel chemin vous aurez à aller à Rome, et le jour que vous vous y rendrez, car il y a des temps défendus de l'oser tenler. J'ai donné les ordres nécessaires que la lettre de change que vous avez tirée sur

Madame votre mère sera acquittée, et je songe aux moyens de vous faire toucher à Rome de l'argent, sans être en nécessité d'avoir recours à nos amis. Mais si, devant que mes lettres y fussent arrivées, vous en aviez nécessité, je m'assure que MM. du Nozet ou Gueffier vous en leroient trouver, etj'aimerois mieux que vous leur en fussiez obligé qu'à M. de Lionne; car, bien qu'il soit de mes amis etque je sois assuré qu'il n'y aura aucune amitié qu'il ne vous fasse, il ne me paroît pas juste de l'importuner d'une chose de cette nature, ayant besoin de son crédit pour fournir à la grande dépense qu'il fait. Vous aurez peut-être à le solliciter de se souvenir du gratis de votre frère ; mais, déjà accordé ou la grâce étant encore incertaine, vous aurez à le remercier, car il a pris des soins du tout extraordinaires. Si le Pape, vous admettant à lui baiser les pieds, vous parle des affaires de France, c'est-à-dire si l'on y désire la paix et si on sera pour persister à faire punir le cardinal de Retz, à l'un vous lui direz que c'est un bien que la Chrétienté attend de sa main etque vous êtes bien informé que le Roi déférera toutes choses aux paternels conseils qu'il lui plaira de lui départir et qu'il verra par expérience que Sa Majesté désire la paix, qu'elle ne dit pas la donner comme au passé ont fait les Espagnols, qui présumoient trop de l'état de leurs affaires pour la faire recevoir à leur mode par un grand Roi, lequel, s'il n'étoit autrement modéré qu'eux, pourroit parler en leurs termes, vu la prospérité que Dieu lui adonnée, rendant ses armes victorieuses en divers endroits ; mais qu'il sait qu'il n'a ces avantages que parce que la Divine Majesté le protège et qu'il ne s'en doit point enorgueillir. A l'autre, que le Roi a de la douleur d'être réduit h désirer le châtiment de l'un de ses sujets qu'il a élevé et dont la famille seroit peu connue si les Rois ses prédécesseurs ne l'avoient favorisée, mais qu'il ne peut, sans défaillir à ses obligations, et notamment à la Justice, se désister de le poursuivre, non pas comme une partie, mais en Roi, ce qui veut dire animé de son zèle et faisant

savoir à qui a droit de le punir les fautes et les crimes èsquels il est tombé ; et que vous êtes assuré que M. de Lionne lui en a donné une liste dont le nombre et la qualité l'aura surpris. Que vous ne vous mêlez point de traiter avec Sa Sainteté, n'en ayant aucune charge, mais, en vous en excusant, parlez en sorte qu'elle connoisse que c'est par discrétion et non par faute de connoissance des choses ou de capacité. Et, pour le contentement de votre mère, pour le mien et pour votre propre bien, disposez-vous à revenir dans cette cour le plus tôt que vous pourrez. Je ferai qu'on vous mandera des nouvelles afin que votre conversation soit désirée des plus honnêtes gens de Rome. Je prie Notre-Seigneur qu'il vous comble de ses grâces. C'est

Votre très affectionné père, De Loménie-Brienne. A La Fère, ce 23 août 1655.

Mon fils, je suis en peine et je l'avoue ; et c'est votre lettre écrite à Florence, en date du 9^ du passé, qui me l'a causée, touché d'appréhension que l'envie, de laquelle vous pourriez avoir été touché, de voir Rome, ne vous ait (ait y acheminer devant que les pluies de l'automne, et les gelées qui s'y font sentir, en aient permis l'entrée, d'autant qu'il puisse rester de la crainte qu'elle ne puisse être tentée sans péril. Je veux croire que vous vous serez conseillé aux sages et aurez suivi l'avis qu'ils vous auront donné. De votre lettre, dont j'accuse la réception, j'ai appris que vous avez été bien reçu par M. le Grand Duc. C'est une obligation qu'il s'est acquise sur nous et dont je le ferai assurer et remercier tout ensemble parM. Barducci, son résident. De celle de votre mère que je vous envoie après l'avoir lue, selon qu'elle l'a désiré, et qu'elle m'avoit adressée tout ouverte, vous serez éclairci de ce que vous aurez à faire étant par delà sur les choses dont vous l'avez

consultée ; et j'ai trouvé ses sentiments si raisonnables que je m'y suis rangé, et ceux de tendresse qu'elle vous témoigne auroient augmenté l'amitié et le respect que j'ai pour elle, si ellen'étoit depuis un long temps montée au point qui ne permet pas qu'on l'outrepasse. Et ceux que j'ai pour vous, s'ils ne sont pas aussi parfaits, ne sont pas moins tendres ; de sorte que je vous dis comme elle que vous considériezce qui peut être de votre bien et que j'y coopérerai de tout mon pouvoir. Je vous laisse en une entière liberté de faire choix de ce qui vous pourra satisfaire, et je ne me réserve que celle de vous conseiller, qui ai à désirer que vous parliez avec autant de réserve que vous avez fait au bailli de Gondi des affaires desquelles vous n'avez pas une parfaite connoissance. Si une lettre que je vous ai écrite, et qui vous sera envoyée par M. d'Argenson, vous eût été rendue, vous l'auriez satisfait, je ne dis pas contenté, en lui déclarant que le Roi veut que le cardinal de Retz soit châtié de tous les crimes qu'il a commis, et que si la bonté du Roi se pouvoit porter à se contenter qu'il renonçât l'archevêché de cette ville, et qu'il en eut la récompense, il auroit donné un exemple de clémence dont un chacun auroit dû être surpris, surtout les sages d'Italie qui croient, et avec raison, que les crimes contre le Prince ne doivent jamais être pardonnes. Si le Pape, si l'un des Messieurs les cardinaux, si aucun ambassadeur ou ministre de prince, s'avise de vous interroger sur cette matière, ce sera ce que vous aurez à leur répondre. Au sujet delà paix, je ne saurois croire que le Pape s'en entretienne avec vous, ni qu'il s'en soucie beaucoup, puisqu'il ne fait nulle diligence pour y disposer les rois; et si le propos s'y adonnoit, sans doute qu'il recevroit en bonne part l'exhortation que vous lui feriez d'entreprendre de la faire traiter sous sa médiation. Je vous ai écrit de qui vous pourriez prendre conseil et que je souhaite votre retour ; ainsi puis-je me dispenser d'entrer en discours, mais non de vous faire souvenir, si le gratis de votre frère n'étoit pas accordé, de le solliciter. Tel de

Messieurs les cardinaux, qui seroit pour s'y rendre difficile, sera pour en revenir, apprenant que c'est une affaire que vous avez à cœur ; et les officiers de la daterie, qui pourront un jour avoir besoin de vous, il n'y aura pas de mal qu'ils sachent qu'un secrétaire d'Eiat sollicite les affaires de son Irère, etqu il pourra arriver, y entrant jeune, qu'il rencontrera une conjoncture de temps où son Maître, n'étant gouverné par personne, sera pour prendre ses conseils. Mais que cela soit dit avec délicatesse, et sans faire aucune menace ni trop d ostentation du pouvoir que votre charge sera pour vous donner. J'ai de la joie que vous ayez reçu en votre compagnie M. de La Boulidière; vous savez combien j'aime et j'estime son père et sa mère ; faites- lui mes compliments, comme aussi à M. Blondel et La Routière, et assurez ceux qui vous servent de mon amitié. En visitant les Saints Lieux je ne doute pas que vous ne vous souveniez de moi. Je ne désire pas que vous demandiez à Dieu qu'il prolonge mes jours, ni qu'il m'élève ; mais seulement qu'il accomplisse en moi et sur moi sa volonté. Je le supplie, mon fils, de vous avoir en sa sainte garde, et que son ange soit votre guide à votre retour, et qu'il vous souvienne qu'il est toujours auprès de vous en toutes les choses que vous voudrez faire.

' Votre très affectionné père.

De Loménik-Brienne.

De Paris, ce 10® septembre 165.5.

Mon fils, je n ai point été trompé en mon attente que ce matin j'aurois de vos lettres, puisque celles que vous m'avez écrites le 9" du courant m'ont été rendues, et, en l'assurance que j'en avois, je ne voulus pas hier accuser la réception de celle du 2®, dont l'ordinaire précédent se trouva chargé. L'une et l'autre de vos lettres me confirment

l'obligation que nous avons à Monsieur le Grand Duc de tant de courtoisies dont il a usé en votre endroit. Je ne m'oublierai pas d'en faire les remerciements auxquels je suis tenu à AI. Barducci, dès que je serai à Paris, et j'irai exprès chez lui, et en toutes occasions de faire voir à celte Altesse la passion que j'ai pour son service. Je ferai aussi savoir au Roi ce que M. le prince Mathias vous a commandé de lui dire, sans néanmoins pouvoir être persuadé qu'il en prenne le service, Monsieur le Grand Duc inclinant pour 1 Espagne, qui seroit offensée et seroit pour s'en ressentir si l'un de ses puinés s'attachoit à cette couronne. Pourtant si les armées du Roi avoient emporté Pavie, d'oîi elles ont été obligées de se retirer, ou si, l'année prochaine, elles faisoient des progrès considérables en Lombardie, il pourroit arriver que ce prince mettroit à exécution ce dont il a désiré que Sa Majesté fût assurée. J'ai fait savoir à M. de Lionne que M. de Mantoue étoit parti fort satisfait du bon accueil qu'il a reçu et nous a laissés très contents de sa manière d'agir, d'où vous inférerez, si cette Altesse avoit un ministre à Rome et qu'il vous fît quelques civiUtés, d'y correspondre de votre part. Si M. de Lionne s'abstient de rendre à quelques cardinaux ou à des principaux barons des visites, sans qu'il vous conseille de leur en faire, vous vous en retiendrez; et si M. de Croissy vous alloit voir, dites-lui qu'il ne sauroit mieux faire que de déférer à ce que je lui ai écrit de faire sa demeure ailleurs qu'à Rome. Quand vous aurez résolu d'en partir, mandez-moi le chemin que vous tiendrez. Je juge, puisque vous avez vu Pistoie,Pise, Livourne, Lucques et Sienne devant que d'y être arrivé, que vous voulez revenir par la Marche, ayant visité la Sainte Maison, en Lombardie et que du Modénois vous entrerez au Parmesan, pour gagner Gênes et puis Turin. C'est un chemin qui n'est pas trop difficile, dans lequel vous ne lairrez de trouver des incommodités que les premiers froids causent, qui seront extrêmes au passer les Alpes. Mais ayant supporté ceux du Nord et sans doute ayant

encore vos vêtements des Lappes, vous en sortirez à l'aide de Dieu, sans mal et sans péril ; et pour l'éviter, n'en enircorendrez le passage que par un temps bien assuré. Je me recommande à M. Blondel, La Boulidière et La Routière, et prie Dieu qu'il vous ramène, eux et le reste de votre train en parfaite santé. C'est

Votre très affectionné père, De Loménie-Brienne.

A Fontainebleau, ce 25° septembre 1655.

Mon fils, je vous écris avec assurance à Rome, non seulement parce que vous m'avez mandé que vous deviez partir de Florence pour vous y rendre, après avoir visité quelques places de la Toscane qui le méritent, mais parce que M. Strozzi me fait savoir que vous l'avez exécuté. Je vous crois donc en cette grande ville, autrefois la capitale de l'Empire et maintenant le siège du vicaire de Jésus- Christ, où, ayant à désirer que vous donniez de bonnes impressions de votre prudhomie, je dois vous conjurer d'être en sorte sur vos gardes qu'il ne vous arrive point de tomber en quelque faute, ou en quelque manquement, car l'un et l'autre vous seroit reproché. Qu'il vous souvienne que vos actions seront examinées, vos paroles comptées et pesées par tel qui vous aime, par tel qui vous hait ou qui vous porte envie, et vous êtes obligé de satisfaire à celui-là et de ne donner point de prise à celui-ci. Et vous réussirez à tout, si vous aimez Dieu de lout votre cœur, et que vous regardiez sa loi, et vous vous en fassiez un miroir. Jugez de la joie de votre mère et de la mienne, si un chacun, avec sujet, nous mande du bien de vous, et elle augmentera l'envie que j'ai de vous revoir. Ne recevez aucune visite de la part du cardinal de Relz, ni de M. de Salces qui y est de la pari de Monsieur le Prince. Vous ne pouvez pas avoir aucun commerce avec eux. Et, comme je

VOUS 1 ai mandé, si le Pape vous mettoit en discours de ce qui pourroit satisfaire le Roi, et ce qu'on se promet de lui sur l'instance qui lui est faite de procéder contre ce cardinal, répondez-lui en un mot : « Justice, Saint-Père, car le Roi, pour n'en être pas satisfait, ne vous demandera jamais autre chose, et Votre Sainteté peut juger de sa modération, ne vous ayant jamais supplié de faire sortir de vos Etats un gentilhomme que Votre Sainteté pouvoit s'excuser d'y recevoir, puisqu'il y venoit de la part d'un prince qui est son sujet et qui est avec ses ennemis. Et Votre Sainteté peut croire que Sa Majesté est si touchée des maux que souffre la Chrétienté qu'elle sera toujours très disposée à entendre à une juste paix. Je dis, Saint- Père, la traiter, bien éloigné des Espagnols qui disent la vouloir donner; et plus Dieu bénit ses armes, plus il se trouve disposé à consentir à ce dont il connoit que la Chrétienté a besoin. » Qu'il vous souvienne que M. le cardinal Antoine est serviteur du Roi, et Messieurs Bicchi et Grimaldi, et qu'il n'y a point de respects que vous ne leur deviez rendre, aux autres du Sacré Collège ceux qu'ils reçoivent indifféremment de tout le monde. Et conduisez-vous à l'endroit de M. de Lionne avec tant de déférence, qu'il connoisse que je fais grande estime de son amitié. Si votre mère s'étoit rencontrée en ce lieu, où elle se rendra ce soir, elle vous auroit écrit. Sa santé est très bonne. Dieu merci, comme celle de votre sœur et de vos frères. Nous tous souhaitons votre retour. Je vous prie de faire mes compliments à M. Blondel, à La Boulidière et La Routière et de croire que je vous aime de tout mon cœur. C'est

Votre très affectionné père,

De Loméme-Briex?je.

A Fontainebleau, ce 2® octobre 1655.

Mon fils, que l'ordinaire dépêché de Rome le 20' du passé ne m'ait point apporté de vos lettres, je n'en suis point surpris. Vous y étiez bien attendu, mais vous n'y pouviez pas être arrivé: mais c'aura été en une parfaite santé, selon que je l'espère, (juelques jours après. Et de Rome ou de Sienne, l'ordinaire qui est parti de Rome le 27* me rendra de vos lettres. Celle-ci ne contiendra que fort peu de choses et se réduira à vous dire de considérer ce que je vous ai écrit, par mes dernières, et ayant été visité de M. de Croissy, lui rendre sa visite et vivre avec lui en parfaite amitié. Je ne serois pas fâché que vous lui disiez que j'aurai de la joie si Messieurs les cardinaux qui lui ont promis d'écrire en sa faveur l'exécutent, non pas tant parce qu'il pourra obtenir la révocation dun ordre que je lui ai doimé de sortir de Rome, mais parce que les olïices qu'ils auront passés en sa faveur pourront donner jour à ses proches et à ses amis d'en faire de puissants pour son retour, et je seconderai volontiers M. le Procureur général, qui, outre qu'il est son parent, l'aime et l'estime beaucoup. Si vous êtes enquis de l'état de la santé du Roi, dites que la fièvre de laquelle il a été attaqué, et de laquelle il li'est pas encore entièrement exempt, n'aura servi qu'à l'affermir. C'est l'opinion des médecins, lesquels l'ayant purgé avant le septième, font connoître qu'ils jugent que sa maladie est sans péril et confirment ce qu'ils ont dit qu'il y avoit des temps de grand intervalle que le Roi étoit sans fièvre. Ce qu'ils nous assuroient et ce que nous voyons ne nous a pas délivré d'une inquiétude. La mienne commence à passer, et c'est le meilleur témoignage que je puisse vous donner que je tiens qu'il sera bientôt en état de partir de ce lieu, d'où la saison déjà avancée aidera à nous en chasser et l'envie de lui faire changer d'air. Lorsque je serai à Paris, j'aurai plus d'inquiétude de votre retour que je n'en ai eu en ce lieu. J'y verrai des personnes qui le souhaitent autant que moi, et j'y aurai votre sœur qui en brûle d'impatience, et vos

frères m'en entretiendront souvent. Vous leur êtes obligé de l'amitié qu'ils ont pour vous et de la passion qu'ils font paroître pour votre grandeur et votre avancement. Cela me console, car je suis assuré que vous ne voudriez pas qu'ils aient cet avantage sur vous, et l'assurance que j'ai que vous vivrez en une parfaite union me fait oublier bien des maux dont je serois accablé. Ayez donc soin de votre santé et venez le plus tôt que vous pourrez. Mais approchant de Modène, comme je crois que vous serez forcé de revenir en Lombardie pour aller à Gênes, étant allé à la Sainte Maison, ne vous oubliez pas d'y aller rendre vos devoirs à M. le cardinal d'Esté. 11 a eu peine que de Bologne d'une course vous n'y soyez allé. Je suis

Votre très affectionné père, De Loménie-Brienne.

A Fontainebleau, ce 9^ octobre 1655.

Mon fils, je n ai point trouvé à redire que vous ayez ouvert deux lettres qui ra'étoient écrites. J'ai joie que le Roi ait voulu que vous et moi pussions souvent nous méprendre à qui de nous il seroit écrit, et je n'ai point voulu que vous prissiez un autre nom que celui sous lequel je suis connu. J'ai sujet d'espérer, si Messieurs les cardinaux BicchietGrimaldietM. de Lionne ne me flattent point, que je n'en rougirai jamais, et que vous vous acquitterez dignement de l'emploi auquel vous êtes appelé. Je me suis résolu de vous l'écrire, étant dans cette pensée qui vous est avantageuse, que le bien qu'on dit de vous, au lieu de vous donner de la présomption, fera naître en vous une bonne gloire, et que vous vous appliquerez avec soin à faire les choses qui vous en pourront donner. C'est une richesse qui n'est jamais consommée, et on est pauvre d'honneur bien que, selon l'opinion d'aucuns, nous en soyons comblés. J'écris à ces messieurs pour les remercier de tout le bon

accueil qu'ils vous ont fait, et je suis demeuré satisfait que vous ayez montré n'avoir point de vanité. C'eût été jouer la comédie de souffrir d'être traité d'ambassadeur n'en ayant point la qualité. Si cette lettre vous est rendue à Rome, ne vous oubliez pas de dire à M. de Lionne, si ailleurs, de lui écrire, que je ne perdrai pas le souvenir de la sorte dont il vous a traité, ei vous le devez toujours avoir présent, afin de rechercher avec soin les occasions de le reconnoître, et en la personne de Monsieur son fils, quand bien vous auriez eu la fortune de le faire en son endroit. Je ne désapprouve pas que vous reveniez bientôt ; vous en avez envie et votre mère aussi, et moi, je l'avoue, j'en ai de l'impatience, à mesure que ceux que vous voyez m'écrivent que votre présence me pourra donner delà joie. J'ai écrit à M. de Lionne en des termes qu'il connoîtra bien que vous m'avez donné part de son secret. Je n'ai pas eu la présomption de lui dire que je ferois valoir ses services ; mais si j'en rencontrois l'occasion, je l'embrasserois avec chaleur, et il ne tiendra pas à moi qu'on ne fasse pour lui ce qu'il a bien mérité. Le séjour du Roi en ce lieu, où il a entièrement recouvert sa santé, m'a fait recevoir de deux jours plus tôt que je n'auiois fait si la Cour avoit été à Paris vos lettres en date du 27". Dès hier je fis passer à votre mère celle que vous lui avez écrite. Elle s'en est allée à Paris pour mettre chez un gentilhomme votre frère le commandeur, qui n'est pas encore guère avancé, et pour voir volie nièce qui est à Saint-Denis. Selon toutes les apparences, je serai auprès d'elle dans le 26** du mois au plus tard, qui achèverai celle-ci en priant Dieu que son ange vous ramène en votre pays. A Dieu.

Votre très affectionné père, De Loménie-Brienne.

A Fontainebleau, ce 16* octobre 1655.

Mon fils, eu recevant votre lettre en date du 4* de ce mois, j'y fais réponse et j'adresse la mienne à M. Giustiniani, à Gênes, afin qu'il la vous rende à votre passage. Peut-être vous surprendra-t-elle, ayant impatience de vous revoir, que je vous déconseille de continuer votre voyage avec M. le cardinal Grimaldi, parce qu'il me semble que vous ne seriez point excusable de revenir d'Italie sans avoir vu la cour de Turin, et d'autant plus que Madame Royale qui en toutes rencontres nous témoigne de la bonne volonté, auroit sujet d'en demeurer offensée. Peut-être aurez-vous du déplaisir de n'avoir vu ni Mantoue, ni Modcne, ni Parme ; mais encore y trouverois-je de quoi vous excuser. Mais d'avoir négligé do passer à Turin, sans doute vous en auriez du regret. Il pourroit être que Son Eminence Grimaldi feroit du séjour à Gênes et que vous auriez le temps de l'y rejoindre, en prenant un suffisant pour aller en ces diverses cours; ou (et cela me paroit plus vraisemblable) vous avez résolu de vous séparer de sa suite, y étant arrivé, pour faire une course en Lombardie, et puis regagner Lyon par le chemin ordinaire de Savoie. J'envoie à votre mère les lettres que vous lui avez écrites, et elle sera aussi soigneuse de faire rendre à M. du Nozet l'argent que vous lui avez emprunté qu'elle l'a été à l'endroit des marchands. Et écrivant à M. de Lionne, je le remercie des faveurs qu'il vous a faites. Je le prie de les combler en prenant soin du gratis demandé pour votre frère, et il m'a semblé que M. le cardinal Grimaldi, se congédiant du Pape, lui en veut encore faire la demande. J'eusse désiré, je l'avoue, qu'il vous eût fait cette grâce. Je demande à Notre Seigneur celle de vous faire conduire par son ange et que je puisse bientôt vous embrasser. A Dieu.

Votre très affectionné père,

De LoMÉME-BniENNE.

A Fontainebleau, ce 23® octobre 1655.

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