XXXVIII INTRODUCTION
Le 4 mai. elle ne cache pas son sentiment: « Je m'avise que « pour dix pistoles l'on peut faire tout faire à M. de Brienne « et que, s'il a su quelque chose, il l'aura dit. » Heureusement que nul n'ignore, à la cour, le peu de créance qui est dû aux propos dune tête dérangée et que pour le moment Brienne est mis à l'abri de nuire.
Nous n'avons sur ce point que le témoignage, fort précis, de Brienne lui-même, dans un interrogatoire qu'il devait subir près de vingt ans plus lard. « Revenu en France, déclare-t-il « alors, il se mit volonlaireraent dans l'abbaye de Saint- « Germain-des-Prés, et, après y avoir demeuré quelque « temps, le prieur l'avertit qu'il avoit un ordre verbal de le « faire rester dans la maison. » — Evidemment, M'»'' de Mecklembourg et Dom Luc d'Achery nétaient pas étrangers au choix fait par Brienne dune abbaye bénédictine. — « Mais, « quelque temps après, — cinq mois plus tard, — ajoute « Bnenue, en parlant de lui-même, il alla à Saint-Benoit-sur- « Loire, sur la promesse qu'on lui avoit faite quil y passeroit « les étés et qu'il reviendroit passer les hivers à Paris. Or, « étant demeuré à Saint-Benoit jusqu'au mois de décembre, « le P. Brachet lui apporta un ordre pour rester à Saint- « Benoit, ce qui lui donna l'occasion de prendre la résolution « de venir trouver le Fioi pour se jeter à ses pieds et lui « demander ses ordres directement. Et pour le faire avec pru- « dence, il s'adressa au sieur Bontemps, qu'il pria de dire à « Sa Majesté son arrivée et l'assura qu'il deraeureroit à l'hô- « tellerie du Pélican jusqu'à ce qu'il eût reçu l'ordre de Sa
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<c Majesté, lequel ordre il attendit pendant trois jours. » Mais il n'en fut pas ce que Brienne croyait. Un exempt du grand prévôt vint le prendre à Versailles, avec une lettre de cachet du 27 janvier 1674, et Tainena à Paris dans la maison de Saint- Lazare, où on linternait sans autre forme denquète. Là, le séjour devait être de longue durée. Brienne fut humilié et furieux de se voir enfermé dans une maison qui, après avoir été jadis une léproserie, était devenue un asile de fous, sous la direction des prêtres de la Mission. C'est là qu'on maintenait les prodigues et les déséquilibrés. Jamais on n'avait traité si injurieusement un ancien secrétaire d'État, en le logeant en pareille compagnie.
Brienne. qui garda un souvenir amer des traitements des bénédictins à son endroit, n'en devait pas conserver un meilleur des manières de MM. de Saint-Lazare. L'internement semble avoir été dur, surtout au début, quand le prisonnier n'avait pas encore pris son parti de sa situation et que sa tête divaguait le plus. Il y eut des scènes fréquentes de violence entre ses gardiens et lui, qui ne voulait pas se soumettre à la règle. Dix ans après, Brienne se plaignait encore des misères qu'on lui faisait subir à Saint-Lazare et citait nommément le P. Talec. préfet des pansioanaires, comme un de ses surveillants les plus sévères. Sans doute sont-ce là des propos de déséquilibré, mais qui sait encore trouver, pour les tenir, des expressions justes et des sentiments convenables. Ce qui sauva Brienne de Texcassif chagrin, ce fut l'amour des lettres, la pratique de la poésie poussée jusqu'à l'abus, qui lui garda une certaine liberté d'humeur, un enjouement bienfaisant dans sa situation, et occupa son esprit en retenant son attention.
C'était le temps heureux où l'on pouvait disposer, pour combattre l'ennui, de procédés rares et précieux. A la même époque, pour distraire l'humeur chagrine du cardinal de Retz,
XL l>TRODrCTION.
M^'de Sévigné trouvait le moyen de lui procurer, dans la même semaine, la lecture, par les auteurs mêmes, dune pièce de Corneille, dune autre de Molière, dun poème de Boileau, sans parler du délice de sa propre conversation. Semblable régal n'était pas à la portée du malheureux Brienne ; mais peut-être songea-t-il à en user, au moins avec Boileau. Est-ce à Saint- Germain-des-Prés ou à Saint-Lazare qu'il l'avait convié à venir parler de vers et disserter du Lutrin, excellente matière à remarques critiques pour un homme qui se croyait poète et qui se savait sous-diacre ? Mais Boileau, défiant, ne s'y prêta pas. Il répondit brutalement qu'il ne pouvait entendre aucun vers, fussent-ils à sa louange : « Voulez- vous que je vous parle « franchement, déclare-t-il à Brienne avec brusquerie ? C'est « cette raison qui a en partie suspendu l'ardeur quej'avois de «. vous voir et de jouir de votre agréable conversation, parce « que je sentois bien qu'il la faudroit acheter par une longue « audience de vers, très beaux sans doute, mais dont je ne me « soucie point. Jugez si c'est une raison pourm'engager à vous « aller voir, que le récit que vous me demandez. J'irai pour- « tant, si je puis, aujourd'hui, mais à la charge que nous ne « réciterons point de vers, ni l'un ni l'autre, que vous nem'ayez « dit auparavant toutes les raisons que vous avez pour la poé- « sie, et moi toutes celles que j'ai contre. »
Boileau tint-il sa promesse ? On ne sait. Brienne fut réduit, quand parut en 1674, pour la première fois, la collection des ouvrages de Despréaux, d'en acquérir un exemplaire sur grand papier et d'y écrire ses observations. Berriat-Saint-Prix a eu eu mains cet exemplaire : il y a recueilli des indications précieuses pour sa propre édition et elles montrent que Brienne, tout original qu'il fût, n'avait ni le goût ni le cœur mauvais. Peutêtre eùl-il pu garder quelque rancune d'un procédé sans charité De fait, il n'aime Boileau qu'à moitié et souhgne souvent