XLII INTRODUCTION
lions. N'oublions pas que c'est un reclus qui s'occupe à cette besogne, dont le but principal est de passer le temps, en trompant une inactivité pesante. C'est ainsi qu'il faut envisager le dessein, que Brienne exécuta, de rajeunir le style de François de Rabutinetde mettreen unlangageplus coulant et plus moderne ses Annales des dernières guerres de Henri second. Il le fit, quoique la besogne fût assez vaine, en un gros manuscrit de 621 pages, qui passa en vente en 1822. Qu'est-il devenu depuis lors ? On l'ignore et ce n'est pas bien regrettable,, quoique peut-être il contienne quelques détails bons à saisir. Bref, un des biographes de Brienne déclare qu'il avait composé ainsi douze ou treize volumes d'extraits in-folio des livres qu'il avait lus dans sa prison : histoires, romans, relations de voyages. Qu'est-ce que tout cela est devenu ? Parmi ces livres devaient se trouver deux volumes d'extraits des contes de La Fontaine, que Brienne fît en huit nuits, plus quelques heures qu'il prit sur le jour, en les agrémentant d'un commentaire de sa façon. Brienne avait déjà possédé une fois « ce livre de contrebande », dans sa cellule de Saint-Lazare, et on le lui avait pris, comme à un écolier. Mais la rencontre, faite dans le clos de Saint- Lazare, de M. de Saint-Olon, un des anciens amis et voisins du prisonnier, fit tomber « par le plus grand hasard du monde, les Contes de La Fontaine, de la plus ample édition », entre les mains de notre Brienne, toujours prêt à saisir ces aubaines.
A la fin du volume, se lisait la dissertation sur la Joconde, par Boileau-Despréaux. Brienne n'a pas manqué de la comraentei'; et, si son explication des Contes est perdue, on a conservé sa glose sur la Joconde. La voici : « Pour comprendre ce « titre, il faut savoir que dans le même temps que la Joconde « de M. de La Fontaine couroit manuscrite dans Paris, il parut « une version littérale de la même Joconde, de l'Arioste, en « assez méchants vers francois. de la façon de M. Bouillon,
I^'TRODUCTIO^•. XLIII
« l'un et l'autre attachés alors au service de feu Madame la « duchesse dOrléans. femme de feu Monsieur, oncle de Sa « Majesté. Ce fut M. de Saint-Gilles, qui gagea cent pistoles « contre M. Boileau. le greffier au Parlement, pour la Joco?K?e « de Bouillon, contre celle de M. de La Fontaine. Ainsi je « crois que cette lettre en forme de dissertation est adressée à « M. Boileau le greffier... J'étois un de ses juges et lui, Saint- « Gilles, alors étoit mon intendant. Je crois que cette disser- « tation s'adresse à Cyrano Bergerac, son meilleur ami. Les « autres juges étoient M. de Langlade, secrétaire alors du cabi- « net, et Molière, le comédien. M. Perrault Tempêcha de subir « le jugement des arbitres, et les cent pistoles qu'il avoil con- « signées lui furent rendues, trois seulement prises pour le « déjeuner du pari. Le fait est constant... La vérité est que « cette dissertation fut imprimée comme une espèce de factum, a pendant que la gageure étoit au croc de Molière, le rapporteur. « Ma femme étoit folle des vers de Bouillon, qui quelquefois « faisoit assez bien une chanson. Saint-Gilles, pour lui plaire, « s'alla engouer de sa Joconde, avant que celle de M. de La « Fontaine eût paru. Depuis, il ne voulut pas se dédire et « gagea témérairement cent pistoles contre Cyrano Bergerac, « qui peut-être fit lui-même cette dissertation. D'autres la « donnent à feu M. Boileau lacadémicien [Gilles Boileau] ; « dautres enfin à M. de La Fontaine, quoiqu'il me semble lui « avoir ouï dire qu'elle n"étoit pas de lui. En effet, je n'y « remarque pas son style. Quoiqu'il en soit, elle est bien faite « et je ne suis pas fàchédavoir employé une nuità cet extrait. » On voit comment Brienne procédait : une parole éveille ses souvenirs, et il les note tels qu'ils lui viennent, confus, mais précissur certains points, incomplets sur d'autres. S'il ignore que Boileau-Despréaux est l'auteur de cette œuvre anonyme, en revanche il est bien instruit de son origine et fournit à cet