‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 42 sur 142 · XLVI INTRODUCTIO · texte numérisé non relu

XLVI INTRODUCTIO

à faire regretter l'ouvrage et à montrer de quel ton il était composé. A Saint-Lazare, Brienne trouva d'autres déséquilibrés : Tabbé Cassagnes, dont un vers deBoileaua gardé le souvenir; un original du même habit, labbé de La Ferté ; et ces clercs de diverse nature, confiés à des ecclésiastiques et soumis à leur surveillance, furent tout naturellement piqués de la tarentule théologique. C'est le jansénisme qui troublait le cerveau de l'abbé Cassagnes ; c'est le jansénisme qui hantait l'esprit de Brienne et, pour s'y reconnaitre, il se mit à lire les livres ou les opuscules sur les matières contestées. Tous deux, Brienne et Cassagnes, révèrent de composer une histoire comique de Port-Royal, et il y en avait déjà trois hvres faits, quand l'abbé Cassagnes mourut, tué, dit-on, par son collaborateur, d'un coup de pincettes, au cours d'une crise de fureur. Il était dangereux de travailler dans pareilles conditions.

Mais Brienne ne s'interrompit pas pour cela. Il poursuivit son œuvre jusqu'au 9^ hvre, l'abandonna, la reprit, l'améhora et lui donna entîn une forme qui le satisfaisait : « Elle est maiu- « tenant, déclarait-il plus tard, entre les mains d'un docteur « de mes amis, homme intègre et nullement partial, qui la « revoit et la corrige. >> Cet ouvrage étrange fut achevé, paraîtil, le mercredi saint 29 mars 1684, et quelques mois après, Brienne, content de la singularité de son travail, lui donnait un titre plus singuher encore, que labbé Goujet nous a conservé. Le voici en entier : Le roman véritable, ou l'histoire secrète du jansénisme, dialogues, de la composition de M. de Mélonie [Loménie], sire de Nebrine [Bnenne], baron de MentC' resseet autres lieux, bachelier en théologie dans l'université de Mayence, agrégé docteur en médecine dans celle de Padoue et licencié en droit canon dans la faculté de Satamavque, maintenant abbé de Saint-Léger, habitué a Saint-Lazare depuis onze ans, en 1685. En vers ou en prose, satyrique ou badin, l'au-

IMRODUCTION. XLVIl

teur, tantôt dialoguant et tantôt décrivant, essaie de donner la physionomie des gens ou des événements qu'il commente. Ce nest évidemment pas le ton de Thisloire. et Brienue y laissait une trop large part à son injuste animosité contre les jansénistes, en qui il voyait des persécuteurs et qui eurent seulement le tort de trop se fier à lui. au début. Il est vrai qu'alors, au témoignage même d'Arnauld, Brienne avait rendu de signalés services à Port-Royal et à ses fervents.

En faisant la part de l'exaltation qui le dicta, louant parfois avec excès ceux qu'un moment après il va accabler de sarcasmes, ce livre, malgré ses défauts, serait bon à connaître pour l'appréciation dune époque si remuée par la passion théologique. Quelques extraits en ont seuls été tirés, et, s'ils sont exacts, ils montrent que l'esprit de Brienne demeurait le même, toujours incertain de ce qu'il va diie, mais précis dans ce qu'il dit. Ce sont des anecdotes assez malicieuses sur Nicole, qui parait n'avoirjamais été dupe des bonnes dispositions de Brienne et que celui-ci n'aimait guère ; des détails respectueux et sympathiques sur Arnauld, qui, lui, n'avait jamais manqué d'indulgence pour ce déséquilibré ; des traits divers sur Pasquier Quesnel, et un portrait amusant de Louis Gorin de Saint- Amour, sanguin, violent, argumentateur redoutable et voyageur intrépide. Ce n'est pas assez pour risquer un jugement sur cette œuvre, dont l'auteur lui-même disait imprudemment qu'elle était une imitation de Don Quichotte. Apparemment qu'il se faisait illusion sur ce point, comme sur bien d'autres, et il ne suffît pas de prétendre s'inspirer d'un chef-d'œuvre pour l'imiter.

Mais ce n'est là que conjecture. Ces pages désordonnées étaient sauves un siècle après. Ceux qui purent les voir, le P. Batterel ou labbé Goujet, disent qu'on y trouvait à prendre bien des détails sur l'auteur lui-même, comme sur ceux dont il

XLVIIl INTRODUCTION.

Parlait. Le P. Baiterel avait lu quelques-uns des dialogues dont Brienne parsème son œuvre et il les apprécie judicieusement : « Il y en a un entre autres, dit-il, entre le duc de Luynes, « qui médite de se retirer à Port-Royal, et M. Lancelot, qui « l'endoctrine sur les dispositions de docilité et de soumission « aveugle pour ces nouveaux maîtres où il l'avertit qu'il doit « entrer, s'il veut devenir un digne solitaire de Port-Royal, et « où il faisoit ensuite le portrait des principaux pénitents qui « s'y étoient déjà retirés. C'est, en vérité, un morceau fort « délicat, où les caractères se soutiennent d'un bout à l'autre, « où il a trouvé le secret de donner à ce dernier une couche de « ridicule sans rien outrer. C'est le seul endroit de sa préten- « due histoire dont il est échappé quelques cahiers manuscrits. « qui m'ont été communiqués; c'est, dis-je, le seul endroit « qui rappelle un homme d'esprit, et où il y ait de la suite ; « car, dans tout le reste, à travers d'heureuses saillies, on sent « toujours par quelque endroit une imagination dérangée, et « ce ne sont proprement que des tirades et des morceaux sans « liaison, sans ordre et sans suite, où on ne laisse pas d'ap- « prendre quelques anecdotes assez curieuses. Il y en a sur le « caractère de M. Nicole, de M. Pascal, de M. Arnauld,qui est a son héros et dont il loue fort la modestie et la charité. Il « raconte aussi quelques traits fort intéressants de la vie de « M. Pascal. » Ne fût-ce qu'à cause de ce dernier nom, la perte définitive des souvenirs jansénistes de Brienne serait regrettable, par ce qu'elle ferait perdre sur une des glorieuses renommées qu'il a connues.

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