‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 71 sur 142 · Jean de Magnaut, comte de Montaigu. (Voy. t. I, p · texte numérisé non relu

Jean de Magnaut, comte de Montaigu. (Voy. t. I, p

2. Gaspard de Fieubet, seigneur de Cendray, chancelier de Marie-Thérèse et conseiller d'État, mort en 1694.

Brienne, ma mère, et accompagnée par M™* Bouthillier ^ qui vivoit encore et que Sa Majeslé nehaissoit pas, la supplia, les larmes aux yeux, d'avoir pitié de mon innocence et de ne permettre pas qu'elle fût opprimée. I^a Reine-Mère eut la bonté d'en parler au Roi, et Sa Majesté trouva bon que mon père me fît rapprocher de Paris. Il m'écrivit une lettre et me manda de venir à Saint-Denis-en- France, où Sa Majesté m'ordonnoit de me tenir jusqu'à nouvel ordre. On m'avoit fait préparer un appartement très proprement meublé dans le dehors du monastère des Carmélites, dont mon père et ma mère étoient fondateurs. Mes amis vinrent m'y rendre visite, et j'en reçus beaucoup pendant les deux mois que j'y restai. C'étoit un peu après les fêtes de Noël de l'année 1662 que j'y arrivai 2. Le

1. Marie de Bragelongne, veuve de Claude Bouthillier et mère de Chavigny. Elle ne mourut que le 2o mai 1673, à l'âge de 83 ans.

2. Le manuscrit porte 1663, mais c'est une erreur : les faits dont il s'agit ne sauraient être que de la fin de 1662. Le récit que Brienne fait ici de sa disgrâce manque de chronologie. Peut-être en avait-il mis davantage dans le récit inconnu qu'il en avait tracé ailleurs. Essayons d'y suppléer. On manque de renseignements sur la vie administrative de Brienne en 1662. Il était pourtant en fonction en juillet, car il emploie alors son crédit en faveur de Prioleau qui venait d'être fortement houspillé. [Lettres de Prioleau, p. p. Tamizey de Larroque, dans Archives de la Saintonge et de l'Aunis, t. IV (1877), p. 284.) Il composa, d'abord en latin, la vie et l'éloge de Prioleau [De vitâ Benjamini Prioli], dont le manuscrit, daté de 1662, se trouve actuellement dans la bibliothèque de M. Adrien Dupont, à Château-Landon. Puis, il publia la seconde édition de son Itinerarium, dontle privilège est du 31 juillet (y?nrf/e calendarum nugusii]. Puis, il se mit à en faire les honneurs en latin à ses connaissances.

marquis de Gamaches, chevalier des ordres du Roi, mon beau-frère, voulut m'y accompagner. Je ne puis assez me louer de la bonne chère qu'il me fit dans sa maison de Beauchamps, ni de toutes les marques d'amitié qu'il me donna pendant mon exil. Il fit tout ce qu'il put pour en adoucir l'amertume, et moi, de mon côté, j'eus recours aux Muses que j'avois jusqu'alors peu cultivées, pour conter mes douleurs et faire, en les contant aux échos de la mer, quelque diversion avec elle. Jamais je ne composai de si beaux vers latins, ni n'en fis une si grande quantité en si peu de temps ^

1. Jamais la manie latinisante de Brienne ne s'exerça plus qu'à cette époque. Le 14 août [XIX cal. Septembr.), il envoie, de Saint-Germain, une lettre en prose et en vers à Le Tellier pour justifier son goût des poètes (Bibl. nat. Nouv. Acq. Lat., n° 171, i" 38); le 7 septembre [VII eid. Septembr.), il date de Saint- Germain son élégie sur la mort de Chanut mort en juillet précédent (voy. note t. II, p. 369) ; le 28 septembre [IV cal. octobre), il envoie son volume, avec une épitre latine, à Arnauld d'Andilly (Bibl. de l'Arsenal, n» 6626, f° 43) ; le 12 octobre [IV eid. octobr.], il envoie à Constantin Huyghens de Zulichem la description, également en prose et en vers, de sa collection de tableaux. De Pinacothecd sud (Bibl. nat.. Imprimés, Yc 1067) ; enfin, le 17 octobre [VI kal. novembr.), nouvelle lettre, toujours en prose et en vers, de Paris, à Nicolas Heinsius [Nie. Heinsii Poematum noca editio. Amsterdam, 1666, in-8, Adoptiva carmina, liv. I, p. 13). Tout ceci n'était pas le fait d'un .-secrétaire d'Etat absorbé par ses fonctions et devait nuire à sa réputation. Le scandale du jeu dut éclater dans les derniers mois de 1662, — probablement novembre. — La première mention qui en est faite se trouve dans une lettre, du 15 février 1663, de Chapelain à Nicolas Heinsius, dont voici l'extrait : « Ce que vous a 'ez ouï dire du jeune comte de Brienne n'est que trop véritabl-^ TJne iriponnerie de jeu, dans laquelle on a prétendu qu'il étoit entré pour une part principale, a trouvé le Roi facile à se le peisua-

Ce fut là aussi où je commençai pour m'amuser à m'appliquer à la poésie Françoise à laquelle je ne m'étois point encore appliqué. J'y eus beaucoup de peine dans le commencement, et je la trouvai beaucoup plus difficile que la latine. Les vers fran-

der et l'a porté à lui envoyer commander de se retirer de la cour, ce qui seroit peu de chose, les rëlégations des gens de cet âge ne durant pas d'ordinaire longtemps ; mais ce qu'il y a de pis est que Sa Majesté s'est fait entendre qu'elle ne se serviroit jamais de lui en la charge de secrétaire d'Etat, dont il avoit la survivance, et que même Elle vouloit qu'il s'en défît ; quelques-unes, M™® de Brienne surtout, accusent M. de Lionne d'avoir contribué à le perdre dans l'esprit du Roi pour prendre sa place en le récompensant. Le banni est toujours banni, et l'on ne voit rien qui fasse espérer de l'adoucissement dans sa disgrâce. Je le plains beaucoup, car je suis serviteur de toute sa maison, et je ne puis voir sans douleur avorter la fortune d'une personne de cette qualité. Ce n'est pas que sa conduite fût trop bonne, et que d'ailleurs, même dans les chose louables, comme est la passion qu'il a pour les Muses, il n'ait agi peu considérément. Que peut-on juger en effet du jugement d'un homme qui méprise le style de Cicéron et qui n'en voit de bon que celui de Tacite, qui met Prioleau au-dessus de tous les écrivains, qui se pique d'en écrire la vie, et qui se rend le publicateur des poésies de Madelenet ? Il faisoit une publique profession, en en parlant, de devoir au premier tout ce qu'il pouvoit valoir dans les lettres, quoiqu'il fût vrai que, style pour style, en prose latine l'écolier valoit mieux que le maître- D'une telle humeur, quelque passion qu'il vous témoignât, vous n'aviez rien à attendre de raisonnable ; en la perte de sa fortune vous avez moins perdu que nous ne croyez. S'il vous a envoyé de bons vers, dites qu'ils ne sont pas de lui, mais du P. Cossart, ou de quelque autre ; car je lui ai ouï assurer qu'il ne savoit que c'étoit de prosodie. Tout ceci entre nous s'il vous plaît, et je ne vous eusse pas complu de ce détail peu avantageux pour lui, si j'eusse été capable de vous refuser quelque chose. » [Lettres, éd. Tamizey de Larroque, t. II, p. 291.)

no MÉMOIRES

çois ne se font pas si facilement qu'on se l'imagine. Mais à force de travail on vient à bout de tout. En effet j'ai fait quelques progrès dans ce doux genre d'écrire, et on ne peut croire les obligations que j'ai aux sœurs d'Apollon. Sans elles je serois mort cent fois de cbagrin ; il n'y a qu'elles et la prière qui m'aient soutenu dans mes disgrâces. Je m'étois mis dans la dévotion quelque temps avant mon départ de Paris, et j'avois fait une confession générale au Père Hayneufve, jésuite d'une haute piété, un peu avant qu'on m'exilât ^ Je ne connoissois encore Dieu et ses voies que très imparfaitement; ce n'est guère à lui que l'on pense à la cour. Le Père Hayneufve commença à me le faire connoitre et me dit que la marque la plus assurée de la prédestination à la gloire étoit d'être affligé en cette vie qui passe comme une ombre. Bienheureux ceux, me ditil, qui souffrent persécution pour la justice, le royaume de Dieu sera leur partage ; et bienheureux encore ceux qui pleurent leurs péchés, ils seront consolés un jour. Et ce grand jour de l'éternité où commencera leur bonheur et finiront leurs peines, est plus proche qu'on ne pense. Ce langage m'étoit

1. Julien Hayneufve, né le 3 septembre 1588 à Laval, entré au noviciat des Jésuites le 31 mai 1608, mourut à Paris le 31 janvier 1663, — ce qui prouve, entre autres choses, que ce que Brienne rapporte ne put se passer qu'à la Noël de 1662. — Avant d'être le confesseur de Brienne, le P. Hayneufve avait été celui deFoucquet. (Jules Lair, Nicolas Foucguet, t. H, p. 150.) II est auteur de plusieurs ouvrages d'édification: Méditations sur la vie de Jésus-Christ (1641, in-4), le Grand chemin qui perd le monde (1649, in-4!, qui eurent de nombreuses éditions.

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tout nouveau. Je ne croyois pas que la souffrance fût un bien. Je le sais maintenant par mon expérience : la croix est le chemin qui conduit à la gloire.

Mais, revenant à mon sujet, je ne me plaisois pas à Saint-Denis, non que je ne reçusse beaucoup de consolation dans les entretiens fréquents que j'avois avec la Mère Madeleine, prieure, sœur du Président de La Grange, un de mes meilleurs amis^, et de ma nièce, sœur Marie-Julie de Gamaches, qui vient d'être élue prieure cette année dernière- et qui alors m'excitoit à lui faire de petits cantiques de dévotion sur les airs du monde dont j'avois la tête toute remplie ; ce qui m'a beaucoup servi, je l'avoue, pour acquérir cette prodigieuse facilité de rimer que j'ai enfin acquise à force de travail, parce que je n'ai point trouvé de meilleur moyen pour enchanter mes peines. Je n'aurois jamais été poète si je n'avois été malheureux. Comme donc je m'ennuyois à Saint-Denis, un monastère de filles ne convenant nullement alors à ma dignité, je priai mon père de trouver bon que je changeasse la maison des Gar-

1. Elle était sœur de Louis de La Grange, sieur de Trianon et de Neuville, président au Parlement, qui était père de Henri de La Grange-Trianon, abbé de Saint-Séverin de Château- Landon, près duquel Brienne se relira pour mourir.

2. Julic-Gabrielle, fille de rVicolas-Joachim Rouault de Gamaches, et de Marie-Antoinette de Loraénie, fut baptisée le 27 octobre 164.i et tenue sur les fonts par « Eininentissime Jules-César Mazarin, cardinal », et par « Henriette de Montmorency, femme de Monseigneur le Prince ». (Jal, Dictionnaire, p. 630.) On a déjà vu (t. II, p. 281) qu'en 1654 elle était élevée à Saint-Denis.

mélites en celle de Vanves ', qui étoit en ce temps à M. le président de Thou, mon ami particulier, ce que la cour m'accorda ". J'y fus encore quelque temps, et ce fut là que M. le duc de Montausier ^ me fît l'honneur de me rendre visite avec le marquis de Gamaches, mon beau-frère, pour m'exhorter à la patience dans mon malheur et à l'obéissance en même temps aux volontés du Roi. Je ne m'attendoispasàce compliment de la part d'un des meilleurs amis de mon père, et cela me fit faire beaucoup de réflexions que je n'avois pas encore faites. Je répondis en bon politique, quoique je ne le sois guère, et parus me vouloir soumettre à tout ce que Sa Majesté désiroit de moi ; mais dans le fond ma résolution étoit prise de mourir secrétaire

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