Voy. t. 1, p
J'appris bientôt à m'en servir et je tirois de petits oiseaux devant Sa Majesté avec des balles de terre cuite au soleil. Comme cela ne faisoit ni feu ni fumée, elle n'y prenoit pas grand plaisir ; mais, quand je tirois d'un fusil fort léger que Malo m'avoit fait et qui faisoit assez de bruit parce que le canon étoit virole, le Roi battoit des mains et vouloit tirer luimême ; mais on ne lui permit pas de manier des armes à feu qu'il n'eût sept ans passés. Dès la première fois qu'il tira il donna dans le blanc, et depuis, s'étant perfectionné de plus en plus, il est un des meilleurs tireurs en volant de son royaume et des plus prestes. C'est Saint-Mauri[ce] ^ qui lui a montré à tirer.
La première guerre de Paris arriva après la bataille de Lens, que M. le prince de Condé gagna. Ce fut cette bataille qui donna au Cardinal la hardiesse de faire arrêter par Cominges -, capitaine des gardes du corps de la Reine Régente en survivance de Guitaut, son oncle, Broussel, Viole et le président Blancmesnil ^, qui étoient toujours opposésauxmono-
1. Jacques de Chevrières, sieur de Saint-Maurice, maître d'hôtel de Louis XIII. (Griselle, Etat de la maison du roi Louis XIII, n"' 608 et 5016.)
2. Gaston de Peychpeirou de Comminges, lieutenant aux gardes, adjoint à son oncle, François de Guitaut, comte de Comminges.
3. Pierre Broussel, conseiller au Parlement de Paris, qui avait alors plus de soixante-dix ans. — Pierre Viole, conseiller au Parlement, puis président de la 4' chambre des enquêtes, ne fut pas incarcéré alors. — René Potier de Blancmesnil, président de la première chambre des enquêtes. Ce fut Du Bois, exempt des gardes de la Reine, qui l'arrêta.
pôles ^ et aux volontés de la cour. Il fallut rendre les prisonniers à l'insolence de la populace. Elle étoit excitée par le Parlement, qui autorisa les barricades, oùje me trouvai, et qui s'avançoient toujours assez près du Palais Cardinal, où Leurs Majestés logeoient alors et qu'on appeloit à cause de cela le Palais Royal. Je l'ai vu deux ou trois fois changer de nom et d'écriteau. Le Roi se sauva de Paris, la veille des Rois, et se retira à Saint-Germain avec la Reine Régente, le Cardinal Ministre, le prince de Condé, le maréchal de Villeroy, son gouverneur, chez lequel Sa Majesté avoit soupe la veille des Rois. Mon père ne fut averti de cette sortie, si mal conseillée, que le lendemain et eut toutes les peines du monde de gagner Saint-Germain, tant les eaux de la Seine étoient débordées 2. On ne voulut pas le laisser sortir par la porte de la Conférence^. On tira sur lui, ayant mis le pistolet à la main parce qu'on leva une chaîne sous le ventre de son cheval ; et l'abbé de l'Escale-Dieu, mon oncle à la mode de Bretagne ^, attrapa un bon coup de hallebarde sur le dos, dont
1. « Assemblée populaire, cabale secrète qui se fait au désavantage de l'Etat. » (Furetière.)
2. Tous les chroniqueurs parlent de cette crue du fleuve qui inonda les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Germain. Dubuisson-Aubenay qui cite quelques incidents du Regifugiuin ne mentionne pas les aventures delà famille Brienne.
3. Le long et sur la rive droite de la Seine à l'extrémité du jardin des Tuileries et au début du Cours-la-Reine.
\. L'Escale-Dieu, abbaye d hommes de l'ordre de Cîteaux, dans le Nébouzan (tLiute-Garonnc), au diocèse de Tarbes. L'abbé en était alors Bernard de Sariac, plus tard évêque d'Aire, que nous avons vu déjà cité en cette qualité (t. III. p. 341.
il pensa être éreinté. Ma mère se sauva travestie en sœur grise de la Charité des pauvres ; M. le Chancelier en père de la Mission de Saint-Lazare, et mon frère et moi en petits écoliers, ayant nos livres et nos portefeuilles sous le bras. On ne nous dit rien à la dernière barricade qui étoit devers les champs, par delà les Carmes déchaussés^, et partie à pied, partie en charrette, nous arrivâmes à Meudon, où nous trouvâmes un carrosse de mon père qui nous mena à Saint-Germain-en-Laye.
La cour étoit fort leste, et on portoit alors des justaucorps de velours noir doublés de fourrure de petit-gris et à manches de toile d'or. J'en avois un comme les officiers d'armée ; mais après avoir fait ma cour, pendant quelque temps, à mon jeune maître, on nous envoya, mon frère et moi, en Picardie, avec le sieur Jean-Baptiste deRocoles, notre précepteur ~, afin que le bruit des tambours et des trompettes n'achevât pas de nous faire perdre notre temps. Nous étions déjà en quatrième, mon frère et moi, au collège desGrassins ^, quand les troubles arrivèrent,
1. Installés dès 1611 sur un vaste emplacement rue de Vaugirard, vers celle du Cherche-Midi, à la hauteur de la rue du Regard.
2. Jean-Baptiste de Rocoles, né à Béziers en 1620, mort à Toulouse en 1696. Tour à tour moine et chanoine, conseiller et aumônier du roi, historiographe, il se rendit à Genève et se convertit au calvinisme ; puis il passa à Berlin, à Leyde, revint en France, et à l'église catholique, pour repasser en Hollande avant de venir mourir dans sa patrie et dans la foi de sa jeunesse. Son humeur, comme on le voit, fut aussi aventureuse que celle de son disciple.