‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 79 sur 142 · Vov. t. I, p · texte numérisé non relu

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et nous ne laissions pas, les dimanches et jours de congé, d'aller au Louvre ou au Palais-Royal faire notre cour au jeune Roi. Monsieur m'aimoit fort ; j'étois d'une grande beauté et d'une souplesse de corps surprenante ; je sautois déjà quinze de mes semelles et dans la suite j'ai franchi sans peine des fossés de dix-huit pieds ^ de large. Je retombois sur mes pieds comme un oiseau ; on auroit cru quej'avois des ailes au pied tant je m'élevois en l'air et retombois légèrement à terre. Je dansoisfort bien, et personne, même les baladins, n'eût passé la cabriole ni l'entrechat plus defoisque moi, ni plus promptement. Je faisois le saut périlleux et j'ai plusieurs fois voltigé sur le garde fou de la terrasse de la Reine, au Palais Royal, le corps tout en l'air hors le balcon, et je revenois d'où j'étois parti à coup sûr et sans péril. Le Roi prenoit plaisir à me voir faire ces tours de batteleur. Entre autres, je me mettois à genoux sur une table fort haute, le visage regardant la compagnie, et sans m'aider de mes mains ni de mes pieds, je faisois un effort de reins et appuyé sur les genoux, je sautois etmejetois en bas, tombant comme un bilboquet, toujours sur mes pieds. Pour le saut périlleux, cela ne m'embarrassoil pas. Je marchois fort bien sur mes mains la tète en bas. Je poussoisun cheval avec une hardiesse et une témérité surprenantes. Je ne me suis jamais fait de mal, tant j'étois adroit.

De Beauchamps en Picardie, on nous envoya à

1. Brienne a déjà parlé de son agilité (t. I, p. 66) et n'a pas manqué d'y revenir chaque fois que l'occasion s'en présentait (t. II, p. 326^

Brienne en Champagne à quatre lieues de Bar-sur- Aube et à sept de Troyes. M. de Vigneux ^ gruyer du comté, bon gentilhomme qui avoit été capitaine d'infanterie dans Navarre, m'apprit en perfection à faire l'exercice du mousquet et de la pique. Je l'ai toujours depuis appelé mon capitaine, à cause de l'obligation que je luiavois. Cela me plaisoitbien plus que l'étude. J'appris aussi de mon précepteur à nager dans la rivière d'Aube, où nous allions souvent nous baigner. J'en eus une fort grosse maladie dont ma jeunesse seule me tira. Mon frère, de son côté, eut la petite vérole, et on me renvoya à cause de cela à Paris. Pour moi, je la pris à Libourne, sur la Dordogne ou sur la Garonne ^, je ne sais pas bien laquelle des deux, n'ayant point ici la carte pour m'en assurer. On ne me remit plus au collège ; cela me donnoit plus de temps pour faire ma cour. J'étois de tous les plaisirs du Roi mon maître, et en ce temps-là, hors peut-être Mancini, il n'aimoit personne davantage que moi et me disoit tous ses petits secrets ^. Je le voyois à toute heure : rien de caché pour moi. Je lui plaisois, mais encore davantage à Monsieur, qui appeloit ma mère sa commère et moi son ami, sans que jamais il se soit passé entre nous rien de mal, quoique je fusse fort éveillé et aussi instruit dans toutes les malices des jeunes écoliers et des pages

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