Henry de Vigneux (t. I, p
2. Sur la rive droite de la Dordogne, au confluent de l'Isle.
3. l^aul Mancini (t. I, p. 281). La Porte prétend, au contraire, qu'il était insupportable au Roi, « tant il avoit de peine à souffrir auprès de lui ceux qui appartenoient à Son Eminence ». [Mémoires, coll. Petitot, p. 415.)
que mes camarades Mancini et Foiiilloux \ qui ne valoient pas mieux que moi. Ma mère exerça pendant le premier voyage à Bordeaux la charge de dame d'atour auprès de la Reine Régente. Je vis le siège d'un petit château nommé Vayres,je crois, dont le gouverneur fut pendu -. Il avoit eu la hardiesse, n'étantpas même gentilhomme, mais valetde chambre du duc de La Rochefoucauld, de tenir dans ce méchant château contre une armée royale, à la vue même du Roi. Le maréchal de La Meilleraye, qui n'entendoit pas raillerie, ordonna qu'il seroit pendu, et l'exécution en fut faite dans Libourne, où j'avois alors la petite vérole, comme j'ai dit, et où j'eus le plaisir de voir par mes fenêtres exécuter ce rebelle. Ma mère pria la Reine de lui permettre de m'assister pendant ma maladie, meilleure mère en cela que bonne courtisane. Je reparus fort rouge devant le Roi, qui se servoit de moi pour faire peur aux filles de la Reine, qu'il me commandoit d'attendre au passage pour les baiser : ce que je trouvois fort joli et n'y manquois pas. Mon père m'en gronda et rompit ce badinage. Je commençois à être grandelet et j'avois déjà toutes les marques de puberté.
Un jour que nous étions à Bourg sur laDordogne -^
1. Charles de Meaux, seigneur du Fouilloux-en-Arvert (t. I, p. 282).
2. Il se nommait Richon, capitaine du château de Vayres, sur la Dordogne, entre Libourne et Bordeaux ; et, par matière de représailles, les rebelles firent pendre également un gentilhomme royaliste, le chevalier de Canoles, qui commandait à rile Saint-Georges. (La Rochefoucauld, Mémoires, éd. des Grands Écrivains, t. Il, p. 198.)
3. La cour séjourna à Bourg-sur-Gironde du 28 août au 4 octobre 1650.
OÙ mon père fut très malade, le Roi voyoit passer un attelage de chevaux de carrosse de la Reine Régente etlesfaisoit trotter. J'étois auprès de lui et je m'aperçus qu'il pleuroit comme un grand homme qui seroit fort en colère. Je lui pris la main et en la baisant je lui dis : « Qu'avez-vous, mon cher maître, vous pleurez ? » Il me répondit : « Je ne serai pas toujours enfant, mais taisez-vous. Je ne veux pas que personne s'aperçoive de mes larmes. Ces coquins de Bordelois ne me feront pas longtemps la loi. Je les châtierai comme ils le méritent. Taisez-vous, vous dis-je, et n'abusez pas de la confiance que j'ai en vous. » Ces paroles qui ne sentoient guère l'enfance sont demeurées si profondément gravées dans ma mémoire qu'il me semble que j'entends encore le Roi les prononcer, quoiqu'il y ait de cela plus de quarante ans.
La cour revint à Paris ^. La guerre civile n'étoit pas bien assoupie. Les cinq premières années de la Régence ne pouvoient être plus heureuses qu'elles le furent. Les dernières furent la confusion même, et je ne doute point que, si on eut donné une bonne éducation à notre jeune héros, ayant été exercé de si bonne heure par l'adversité, le meilleur de tous les maîtres ne fût devenu le plus grand de tous les princes de son siècle, quoiqu'il le soit en effet, mais il ne doit après Dieu qu'à son bon jugement la grandeur et l'élévation où il se voit. Le Cardinal a fait
1. La cour quitta Bordeaux le 15 octobre, et ne fut de retour à Paris que le 18 novembre, le voyage ayant été retardé par une indisposition de la Reine à Amboise.
tout ce qu'il a pu pour le rendre un prince très commun.
On avoit dit qu'il ne se plaisoit qu'à la bagatelle ; mais de temps en temps il lui échappoit de certaines paroles si sensées, qu'elles me don noient de grandes espérances de la fortune où il s'est élevé lui-même. Je n'ai jamais connu de plus forte tête ni de corps plus infatigable. Il a l'esprit naturellement appliqué, et comme il parle fort peu, il pense beaucoup ; et avec cela on fait bien du chemin en peu de temps.
Enfin le temps de Sa Majesté arriva. Voici qui ne regarde que moi. J'avois seize ans, et la Reine étoit prête à remettre son autorité entre les mains du Roi son fils. Il entroit dans la quatorzième année de son âge ; et le peuple de Paris tenoit comme prisonnières Leurs Majestés dans le Palais Royal. Le jeune monarque fît faire un fort dans le jardin, et tous les plus grands seigneurs de la cour furent partagés en deux compagnies pour attaquer et pour défendre ce petit fort. Le Roi voulut bien que je fusse du nombre. C'étoit Viantais^ qui commandoit le détachement où je me trouvois. Je pensai être emporté d'une caque de poudre où le feu prit, lorsque je remplissois les charges de ma bandoulière '^. Ce
1. N. Boursault de Viantais, qui après avoir eu une compagnie de gardes françaises traita d'une compagnie de cavalerie. (Le Pippre de Nœufville, Abrégé cJironologiquc de la maison du Roi, t. ni, p. 241).
2. « Espèce de baudrier qu'on met sur le corps de gauche à droite, qui sert à ceux qui combattent avec des armes à feu, soit pour porter des carabines, soit pour porter des charges pour le mousquet. » (Furetière, Dictionnaire.)
ne fut pas moi qui y mis le feu. Je n'eus que les cheveux et les sourcils de brûlés, parce que je me trouvai par bonheur derrière l'arbre contre lequel on avoit posé le baril de poudre, et l'arbre me sauva. Mais le feu ne laissa pas de prendre à mon poulverin ' . Les charges de ma bandoulière n'étoient pas remplies : ce qui me sauva. Les ducs de Caudale ^, de Roquelaure ^, de Créquy ^ et plusieurs officiers des armées de Sa Majesté, portoient le mousquet comme Mancini et moi, camarades inséparables, qui nous aimions beaucoup. Il fut tué à la journée du faubourg Saint-Antoine, où il périt tant de braves gens. Je le consolai de mon mieux à Saint-Denis en France où l'on l'avoit porté ; mais je fus obligé de le quitter quelques jours avant sa mort, pour me rendre à Mayence sur le Rhin, où mon père m'envoya faire ma philosophie ^.
La Reine Régente étant donc sur le point de remettre son autorité entre les mains du Roi son fils (le cardinal Mazarin étoit alors absent et hors de
1. « Poulverin, manière détui couvert de cuir ou de velours, qui pend avec les charges à la bandoulière, et oîi l'on met de la poudre fine froissée, dont on se sert pour amorcer. » (Thomas Corneille, Dictionnaire des arts et des sciences, 1731, t. II, p. 270.)
2. Louis-Charles-Gaston de Nogaret et de Foix (1627-1658), marquis de La Vallette jusqu'en 1639, où il devint duc de Candale.
3. Gaston, duc de Roquelaure (1617-1684), gouverneur de la Guyenne en 1676, bien connu pour sa réputation de plaisantin.
4. Charles III de Créquy, né vers 1623, duc et pair en 1653, ambassadeur à Rome en 1662, mort le 13 février 1687.