Voy. t. II, p
France), la duchesse d'Aiguillon \ qui aimoit fort ma mère et avoit beaucoup de considération pour M. de Brienne, s'avisa de parler à la Reine en ma faveur. « Sortirez-vous, madame, lui dit-elle, de la Régence sans accorder à M. de Brienne, qui vous a si bien servie et qui est si pauvre en comparaison de ce qu'il devroitêtre, la survivance de sa charge à son fils? On dit qu'il est joli garçon, et en vérité la vertu de son père, sa fidélité inviolable, son amour et son respect pour la personne de Votre Majesté méritent que vous lui donniez cette marque de distinction. » La Reine lui dit : a Mais le Cardinal n'est pas ici, et je sors dans deux jours de ma régence. — Oh ! pour M. le Cardinal, j'en réponds ; il est fort content de M. de Brienne. — Pas trop, dit la Reine, depuis l'affaire de Poitiers », où le maréchal de Villeroy trompa le triumvirat, c'est-à-dire le garde des sceaux, Çhâteauneuf et mon père. Peut-être que je fais ici un anachronisme, mais il n'importe ~ : quoi
1. Marie-Madeleine de Vignerot, dame de Corabalet, puis duchesse d'Aiguillon, la nièce préférée du cardinal de Richelieu. Il a déjà été question d'elle.
2. La chronologie de Brienne est mal présentée, mais ce qu'il dit n'est pas moins exact. 11 est certain que Mazarin était en froid avec Brienne père, au moment de la majorité du Roi : le cardinal se défiait de l'autre. [Lettres, t. IV, p. vu, 200.) Ils ne se rapprochèrent qu'en décembre 1651. [Ibid., p. 774.) Si la Reine accorda la survivance du père au fils de Brienne, c'est qu'il entrait dans la politique de la régente de se montrer bienveillante pour les adversaires du cardinal et faciliter ainsi le retour de celui-ci. — C'est le moment où le chapeau fut réservé à Retz. — La lettre dont il est question est la Lettre de M. le cardinal Mazarin à M. de Brienne qu'on trouve à la suite des Mémoires de La Rochefoucauld. ^Cologne, 1664, p. 257.) C'est
qu'il en soit, je ne me trompe point quand je dis que le Cardinal et mon père n'étoient pas trop bien ensemble. La lettre du Cardinal, qui est imprimée et qui s'adresse à M. de Brienne, fait foi de leur mésintelligence. Il s'imaginoit que le garde des sceaux Tavoit voulu supplanter, que mon père y avoit consenti et que le maréchal de Villero) , qui les trompa l'un et l'autre, rompit ce coup. La Reine donc faisoit allusion à cela quand la duchesse d Aiguillon lui parla si avantageusement pour moi et de moi.
Sa Majesté se rendit et ajouta : « Il est vrai que M. de Brienne mérite quelque préférence. Hé ! bien, je lui accorde, sans l'avis de M. le Cardinal, ce que vous me demandez pour son fils. Je veux qu'il soit la personne de mon royaume (elle entendoit parler de mon père) sur qui s'étende la dernière grâce que j'accorderai en quittant ma régence. Allez, Madame, lui dire qu'il vienne me remercier et que je suis fâchée de faire si peu de chose pour lui et pour sa famille. »
La duchesse d'Aiguillon vint aussitôt à l'hôtel de Brienne, où elle ne trouva que moi. Elle me prit dans son carrosse sans me rien dire, alla aux Carmélites * porter cette bonne nouvelle à ma mère, sa meilleure amie, et se rendit de là au Palais-Royal où mon père étoit et avoit déjà appris de la Reine l'obligation que nous avions, lui et moi, à M™® la
une forme très différente de celle qui se lit dans les Lettres (t. IV, p. 412), sous la date du 5 septembre 1651, à la veille de la déclaration de majorité du Roi.
1. Probablementle couvent de la rue du Bouloi, protégé spécialement par Anne d'Autriche, puis par Marie-Thérèse.
duchesse d'Aiguillon. Le lendemain, qui fut le dernier jour de sa régence, je prêtai serment entre ses belles mains, que je ne pouvois me lasser de baiser; et le jour suivant, après avoir paru dans la cavalcade en habit brodé, la casaque de camelot incarnat tout broché d'or sur les bras, une housse de velours noir à cause de ma nouvelle dignité, sur un très beau barbe ^ blanc qu'avoit mon père, toujours curieux en chevaux, je pris ma place au Palais, dans la Grand 'Chambre, sur le banc de MM. les Secrétaires d'État. J'eus cette obligation à MM. de La Vrillière et de Guénegaud, mes confrères. Celui-ci avoit reçu mon serment de fidélité. Ces messieurs, contre l'avis de M. Le Tellier, toujours difficultueux à mon égard, prièrent mon père qui étoit l'ancien et prenoit à cause de cela la qualité de premier secrétaire d'État, ce que M. Le Tellier ne pouvoit souffrir, prièrent, dis-je, mon père de me permettre de m'asseoir : ce qu'il fit très volontiers, en ayant de la joie et croyant lui-même que cela pouvoit m'être accordé. Je me mis donc la moitié de la fesse sur le banc et le chapeau sous le bras, cavalièrement ; car il étoit fort extraordinaire de voir dans le Palais, où le Roi tenoit son lit de justice, un jeune secrétaire d'État en habit et en broderie d'or, l'épée au côté, quoique je n'eusse point mis de bouquet de plumes sur mon chapeau.
A quelques jours de là, je partis pour l'Allemagne. J'ai fait imprimer une relation de mes voyages en
1. « Barbe est un cheval de Barbarie, qui a une taille menue et les jambes déchargées ». (Furetière, Dictionnaire).
latin, et depuis je l'ai traduite en François et l'ai fort augmentée K
C'est ici qu'il faudra placer tout ce que j'ai dit de moi et de ma disgrâce dans mes nouveaux essais de morale. En attendant aussi que je compose l'histoire de ma vie, dans laquelle entrera la relation de mes voyages, il est bon d'en faire en cet endroit une légère récapitulation, à laquelle j'ajouterai quelques faits dont je viens de me souvenir et que je ne crois point avoir écrit ailleurs.
Je partis de Paris au mois de juillet 1652 ~ et me rendis par la Franche-Comté, l'Alsace et le Palatinat à Mayence. Je m'embarquai à Brisach sur le Rhin. On n'a jamais voyagé avec plus de commodités et plus d'agrément que moi. J'étois parfaitement bien reçu en qualité de fils de ministre et de secrétaire d'État en survivance du comte de Brienne, mon père. Les villes me faisoient les présents accoutumés de vin et de confitures. Hambourg y ajouta un gobelet de vermeil dpré fort historié et des colifichets allemands. Lubeck me régala en passant. Je me tins incognito en Hollande, mais M. Chanut m'y traita de son mieux et commença àm'apprendre la bonne manière de faire en peu de temps bien des progrès dans la langue latine, que j'avois appris à Mayence, en y faisant ma philosophie, à parler fort facilement.
1. C'est la partie qui forme le second volume de la présente édition.
2. Le manuscrit porte décembre 1653, mais c'est une erreur. Brienne quitta Paris le IX des calendes d'août, comme il le dit dans son Itinéraire latin, c'est-à-dire le 24 juillet 1652. Voy. aussi t. II, p. 102.
Je savois aussi parfaitement la langue allemande. M. Chanut me dit donc que M. l'abbé de Saint- Romain, qui a eu diverses ambassades et est mort conseiller d'État ordinaire ^ ne savoit pas plus de latin et de François que moi, quand il se mit, à Munster, où il avoit accompagné feu M. le comte d'Avaux, à étudier le latin et le françois ensemble dans les épîtres de Cicéron à Atticus. Il en traduisoit une tous les jours en françois de son mieux, et puis remettoit en latin sur sa version françoise l'épître de Cicéron ; puis corrigeoit le thème sur l'original de ce maître de l'éloquence latine. En peu de temps il fit de très grands progrès dans l'une et dans l'autre langue.
J'avois vu la cour de l'Empereur à Ratisbonne, pendant les vacances de ma première année de philosophie. On en fait trois en Allemagne, la métaphysique, dont je fais très peu de cas, occupant toute la troisième année avec les mathématiques. M. Blondel, mon gouverneur, en savoit plus que tous les Pères Jésuites ensemble, sans en excepter leur célèbre Clavius '^. J'ai fait sous lui bien du chemin dans la
1. Melchior de Harod de Senevas, baron, puis marquis de Saint-Romain, d'une ancienne maison du Lyonnais, était abbé commendatairede Préaux et de Saint-Léonard de Corbigny, ce qui fait qu'on l'appelle souvent dans les documents officiels l'abbé de Saint-Romain. Il naquit vers 1614 et mourut subitement à Paris, à 80 ans, le 14 juillet 1694. Pour sa biographie voy. le Moréri de 1759 et aussi Recueil des instructions données aux ambassadeurs, Portugal, par le vicomte de Caix de Saint- Aymour, p. 87.
2. Christophe Clavius, appelé l'Euclide de son siècle, né k Bamberg en 1538, entré dans la Compagnie de Jésus en 1555,
résistance des solides. Je lui ai vu composer son Galildus^ seu de resistentia solidoruni *, el j'y comprenois quelque chose. Il vouloit me le dédier et j'en ai vu l'épitre dédieatoire qui renfermoit mon panégyrique ; mais je ne voulus pas faire les frais de l'impression de ce livre, qui n'est peut-être pas encore imprimé.
Je me trouvai à Ratisbonne au couronnement du roi des Romains, frère aine du père de l'Empereur d'aujourd'hui "~. J'y parus avec assez de magnificence pour un écolier. J'avois, outre mon habit du jour de la cérémonie, un autre habit brodé à coquilles d'or et d'argent et un très bel habit noir, le pourpoint de toile d'or, tout couvert de dentelles de soie rattachées par le brodeur avec de petits fleurons d'or et de soie incarnate, ce qvii faisoit un très bel effet ; sans d'autres habits en quantité, mais moins riches. Je saluai l'Empereur et toute sa cour et je fus de la marche des princes à mon rang de comte, c'est à dire des barons de l'Empire. Mais je refusai d'être du festin impérial par la seule crainte de m'enivrer.
mort à Rome le 6 février 1612. Il fut employé par Grégoire XIII à la réforme du calendrier. Son véritable nom serait Clau et non Scidûssel . (C. Soramervogel, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, t. H, col. 1212.)
1. Brienne fait allusion à l'opuscule suivant : F. [Francisci] B. [Blondelii] Epistola ad P. [Paulum) W. [Warzium), in quâ famosa Galilaei propositio discutitur, circa naturam lineae qua trabes secari debint ut sint aequalis uhique resistentiae et in qua lineam illam non quidem parabolicam ut ipse Galilaeus arbitratus est, sed ellipticam esse demonstratur. Paris, 1661, in-4'' de 18 p. (Bibliothèque nationale, V, 6585).