‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 83 sur 142 · Le voyageur arriva à Cracovie le 11 mai · texte numérisé non relu

Le voyageur arriva à Cracovie le 11 mai

2. Il était à Vienne le 27 mai et à Presbourg le 6 juin. C'est là qu'eut lieu le couronnement de l'archiduc Léopold-Ignace — le futur empereur Léopold !*■■ — en qualité du roi de Bohême. (Voy. t. II, p. 146, note 2.)

3. Le 13 juillet. Brienne a déjà fait allusion à l'accueil qu'il reçut à Venise de la part de larabassadeur de France, Marc-René de Voyer d'Argenson. (Voy. t, II, p. 249.)

Rome, d'où j'allai en poste à Lorette ^ Étant revenu par Tivoli, que je ne vis pas néanmoins, non plus que le superbe château de Ronciglione^, quoique je couchasse dans le bourg, étant, dis-je, revenu à Rome pour la seconde fois 3, je repassai en France sur une galère de Gènes que le cardinal Grimaldi avoit fait venir pour lui. Je vis en passant le duc de Monaco, son parent fort proche^, et à Toulon où nous débarquâmes, le due de A^endôme, amiral de France, qui me fit un plaisant compliment ^. « Gardetoi bien, me dit-il, sans m'avoir jamais vu que cette fois-là, d'être aussi homme de bien que ton père ; la dévotion n'est bonne à rien. Il faut hurler avec

1. Honorer la Santa Casa qu'un voyageur, à cette époque, ne manquait pas de venir visiter.

2. Ville de la province de Rome, à 17 kilomètres au sud de Viterbe, sur le lac de Ronciglione, et dont le château féodal est depuis longtemps en ruines.

3. La Gazette du 6 novembre 1655 parle ainsi, sous la date du 11 octobre, du séjour que Jirienne lit alors à Rome : « Le jour précédent (5 octobre), le jeune comte de Brienne, fils du secrétaire d'Etat de Sa Majesté Très Chrétienne, qui, par une curiosité digne de sa naissance, est venu voir l'Italie, comme il a fait depuis quatre ans tout ce qu'il y a de remarquable dans la Hollande, l'Angleterre, — c'est une erreur; Brienne ne visita pas l'Angleterre; — l'Allemagne, la Suède et la Pologne, traita ici magnifiquement à dîner le sieiir de Lionne et quelques autres personnages de marque. »

4. Honoré H Grimaldi, prince de Monaco, mourut le 10 janvier 1662, à l'âge de 65 ans. Le cardinal Jérôme Grimaldi était issu de la branche des Grimaldi Cavalleroni, barons de Saint- Félix, au royaume deNaples.

5. César, duc de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées (juin 1594-22 octobre 1665). Il en a déjà été question t. I, p. 180, etc.

les loups. La galanterie est d'usage. Sois fourbe, scélérat même, si tu veux faire fortune. Ton père ne te dira pas cela ; mais, pour moi, mon cousin, je t'en avertis, afin que tu n'en prétextes cause d'ignorance. » Certes, voilà une instruction à un jeune homme bien digne de ce prince, bâtard de Henri IV et le plus perfide de tous ses enfants du côté gauche ! Il n'étoit bon à rien et étoit fort décrié sur l'article de la sodomie ; en sorte qu'on appeloit le petit hôtel de Vendôme l'hôtel Sodome, soit que cela fut véritable ou non, soit que la rime eut fourni ce mauvais quolibet.

Je ne pus m'empêcher de rire et je dis au duc de Vendôme : « Ma foi, Monsieur, vous me don nez-là une belle leçon. Si mon père le sa voit (mais je me donnerai bien de garde de le lui dire), je crois qu'il ne vous le pardonneroit jamais. — Mordieu, repritil, je lui ai bien dit à lui-même ; mais il n'a pas eu assez d'esprit pour me croire . Aussi il est gueux comme un rat d'église. Va, va, mon petit cousin, il n'y a rien de tel pour amasser du bien que d'être méchant. Il en faut avoir per fas et iiefas^ ou l'on n'est qu'un sot. Vois-tu bien mon fils de Mercœur ? C'est un fat'. C'est qu'il ne m'a jamais voulu croire. Pour le duc de Beaufort, il est galant homme ; mais il n'est pas encore assez méchant à mon gré. J'ai plus d'esprit qu'eux tous. C'est que leur mère ^ est une

1. Il a déjà été question du fils aîné du duc de Vendôme, Louis, duc de Mercœur, puis cardinal (t. II, p. 37, 80 et 85). comme du cadet, François, duc de Beaufort. (Voy. t. I, p. 78 et 274, et t. II, p. 78-98.)

2. Françoise de Lorraine, fille de Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur.

bête et la tienne aussi. » Il me congédia avec ces douces paroles et oncques depuis ne me suis-je trouvé en particulier avec lui. C'étoit un grand bougre et un grand poltron ; il n'étoit bon ni à bouillir ni à rôtir, comme on dit, quoique jamais homme n'ait mieux mérité la corde que lui.

De Toulon je me rendis, par la Sainte-Baume ^ à Marseille, où je pris la poste et vins sans me gênera Lyon, où l'archevêque, le fils du maréchal de Villeroy^, me fit grande chère et me tint im langage fort différent de celui du duc de Vendôme. Il étoit fort ami de mon père et il me dit : « Tout dépend de bien débuter à la cour. Je connois le Cardinal, il aime l'encens ; c'est l'idole à laquelle il faut sacrifier pour faire fortune. Il n'a point eu de part à la survivance que la Reine a accordée à M. votre père pour vous ; faites-lui en une honnêteté, dites-lui que vous voulez bien être sa créature et offrez-vous de prêter un nouveau serment de fidélité au Roi en présence du Cardinal. Croyez-moi, le conseil est très salutaire. Or, je vous apprends qu'encore que l'on fasse courir le bruit que M. le maréchal, mon père, a donné au Roi, par l'avis du Cardinal, une très mauvaise éducation, cela est faux. Vous verrez si le Roi ne sera pas le plus grand prince et le plus

1. C'est la grotte où sainte Madeleine, la pénitente de l'Evangile, vint finir ses jours en Provence, suivant la tradition, à la limite actuelle des départements du Var et des Bouches-du-Rhône.

2. Camille de Neufville de Villeroy, archevêque de Lyon du 28 mai 1653 au 3 juin 1693. Il en a déjà été parlé, t. I, p. 346.

brave héros qu'ait eu la France depuis Clovis et Charlemagne. Il a tout l'esprit de Henri le Grand, son aïeul, et toute la piété de Louis le Juste, son père. Ne vous y méprenez pas. Il ne dit pas un mot de ce qu'il pense. Mon père, M. le Maréchal, le eonnoît mieux que personne, et la sagesse du Roi, jointe à son grand jugement, justifiera M, le Maréchal des faux bruits qu'on se plaît à répandre contre la bonne éducation du Roi. Ne faites rien sans l'avis de mes frères, qui aiment fort toute votre maison, et, quand je serai à la cour, je vous conduirai comme si vous étiez mon neveu. » Il m'embrassa après avoir si bien parlé. Je pris la poste et me rendis en quatre jours à Paris, Mon père pleura de joie de me revoir un homme fait ; ma mère me trouva un peu hâlé et enlaidi, mais le bain remédia à ce léger défaut et je sortis de chez Prud'homme ^ frais et gaillard. Je me mariai à quelque temps de là. Le Cardinal me reçut fort bien et me présenta au Roi et à la Reine sa mère. Elle me fit mille honnêtetés et depuis ce jour, où je débutai fort bien à la cour, je fus de tous les plaisirs du Roi et l'un de ses ministres, quoique je n'en eusse pas le brevet mais la qualité, des plus employés, tant que vécut le Cardinal. Le reste je l'ai dit.

Je rapporterai ici seulement deux circonstances de ma vie fort particulières. La première fut que

1. Les frères Prudhomme, étuvistes ou baigneurs, avaient un établissement rue d'Orléans, au Marais, que fréquentaient tous les gens de qualité. Retz en parleplusieurs fois (éd. des Grands écrivains, t. II, p. 191) et les Frondeurs y descendaient volontiers.

Monsieur, qui me trouvoit l'air un peu allemand, parce que j'étois devenu fort sérieux de fort enjoué qu'il m'avoitvu dans ma jeunesse, me gronda, et me patinant fort longtemps tout le corps pardessus mes habits, me trouva fort à son gré ^ J'étois fort embarrassé de ma contenance et je rougis. Il me serra la main, et cela n'alla pas plus loin cette première fois. Depuis il ne me trouvoit point sans s'arrêter à moi et me trouva le corps fort à son gré. Je n'en dis pas davantage. Je n'osai profiter de ma bonne fortune selon le monde, et je laissai plusieurs fois échapper l'heure du berger. Je voyois assez ce qu'il me demandoit. Il étoit ému et empressé quand je lui parlois. Il s'approchoit fort près de moi et me serroit de temps en temps les mains et les cuisses ; j'entendois trop bien ce manège pour m'y méprendre ; mais j'avois alors plus de pudeur que M"® de Gaudon 2,

1. Les habitudes efféminées de Philippe d'Orléans sont bien connues et nombre de ses cont'^mporains les ont relatées. M"* de La Fayette a dit de lui qu'il avait « plus songé à faire admirer sa beauté à tout le monde qu'à s'en servir pour se faire aimer des femmes » [Henriette d Angleterre, éd. Asse, p. 11), et l'abbé de Chois}', plus explicite, déclare encore : « Le goût de Monsieur n'était pas tout à fait tourné du côté des femmes, parmi lesquelles rien ne paraissoit plus digne d'être aimé que Madame. » [Mémoires, éd. Lescure, t. II, p. 57.) A ces témoignages on peut joindre ceux de la seconde Madame, la Palatine [Correspondance, éd. Brunet, t. I, p. 204), les Mémoires de Saint-Simon (éd. Boislisle, t. VIII, p. 345-349, p. 622-630), la Relation de la cour de France d'Ezéchiel Spanheim (éd. Bourgeois, p. 139-142), les Mémoires de Primi Visconti (p. 190) et les Lettres du marquis de Saint-Maurice (éd. Jean Lemoine, t. I, p 35).

2. Il doit s agir ici de M™® de Gordon, dont Brienne déforme le nom. Henriette de Gordon-Huntlev fut successivement dame

qui n'étoit pas, à ce qu'on disoit, si scrupuleuse et qui lui avoil appris bien des choses qui s'apprennent toutefois assez sans maîtres.

Pour le Roi, je lui ai présenté souvent le pot de chambre ; mais je ne l'ai jamais vu d'une manière indécente, pas même en prenant sa chemise. Pour Monsieur, il ne faisoit point de façons de se laisser voir tout nu. Je l'ai considéré en tout état.

Un jour, comme la cour éloit à Lyon *, et qu'on parloit du voyage de Provence, je lisois à la Reine- Mère, dans sa chambre, à sa toilette, le projet des lettres patentes pour la translation des reliques de sainte Madeleine, que j'avois fait dresser par M. d'Andilly même, à la prière de M. du Fresne, mon premier commis, qui étoit fort de sa connoissance, à cause qu'il avoit été au service de feu M. de Feuquières, tué à la bataille de Thionville ^. Le Roi

d'atour des deux femmes de Monsieur, et semble avoir eu beaucoup d intimité avec le jeune prince avant son mariage, alors qu'elle était fille d'honneur de la Reine. (Voyez les Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. VIII, Appendice, p. 625 et note . )

1. Tout au début de 1660. La translation des ossements de sainte Madeleine, de la chapelle souterraine dans celle du couvent des Frères Prêcheurs, eut lieu les 4, 5 et 6 février, à Saint- Maximin, en présence du Roi, de la Reine et du duc d'Orléans. On trouve la relation de tout ce qui s'y passa (p. 108-112) dans l'Histoire de sainte Marie Magdeleine par un religieux du couvent de Saint-Maximin (Marseille, s. d., in-12).

2. Léonard de Mousseau, écuyer, seigneur du Fresne, débuta comme secrétaire de Manassés du Pas, marquis de Feuquières, qui fut envoyé comme ambassadeur extraordinaire auprès des princes protestants et des généraux de l'armée suédoise, puis il demeura en la même qualité auprès d'Isaac du Pas, iils du précédent. Du Fresne joua, pour son propre compte,

entra dans ces entrefaites et me fit recommencer la lecture que je faisois. Il ne trouva pas ces lettres de son goût et me dit que je le faisois parler comme un saint, quil ne Vétoit pas. Je lui dis que e'éloit mon premier commis qui les avoit dressées et les avoit fait revoir par un des plus habiles hommes de France en fait de style et d'éloquence. « Qui est cet habile sot? » me répondit le Roi, fort échauffécontre sa coutume. — « C'est, sire, lui dis-je, M. Arnauld d'Andilly. — J'en suis bien aise, dit Sa Majesté ; mais cela ne me convient nullement. » Il prit ces lettres, les déchira et me les jetant me dit : « Refaitesen d'autres où je parle en Roi et non en janséniste. » Paroles remarquables et dont toutefois je me suis très mal souvenu, quand, étant entré dans l'Oratoire, je devins janséniste par pure complaisance pour la duchesse deLongueville, ma marraine, dont il est temps de parler '.

un rôle diplomatique auprès de Jean-Philippe de Schônborn, électeur de l'Empire, et il fut choisi, en 1659, comme l'un de ses commis, par le jeune Brienne. En 1910, les Archives du Ministère des Affaires étrangères ont acquis plusieurs registres formés par Dufresne, et qui ont fourni à M. Louis Delavaud l'occasion de travaux intéressants et très précis sur ce personnage. (V^oy. en particulier : Le marquis de Pomponne, p. 304 et 348; Le trésor de C/iilpéric, dans Revue de Paris, 15 septembre 1911 ; Un projet d'établissement commercial français à Ai'kangel, dans Revue des Sciences politiques At novembre-décembre 1912; La cour de Louis XIV en 1671, dans Feuilles d' histoire du 1*' novembre 1912 ; Documents coloniaux extraits des papiers de Dufresne, dans Revue de l'histoire des colonies, 1916, IV fasc, etc.).

1. lia été déjà plusieurs fois (t. I, p. 29, 33, 34, 87, 350) question d'Anne-Geneviève de Bourbon, duchesse de Longueville (29 août 1619-15 avril 1679).

Anne-Geneviève de Bourbon, sœur du prince de Condé, m'avoit tenu sur les fonts de baptême avec feu le cardinal de La Valette, qui s'appeloit Apollon ^ . Mais ils me donnèrent le nom de ma mère, qui s'appeloit Louise, et de mon père, qui portoitlenom de saint Henri. Ainsi je fus nommé Louis-Henri. Je pris à la confirmation celui de Joseph. Je ne fus pas plus tôt confrère de l'Oratoire que M"* la duchesse de Longueville, que j'avois rencontrée chez ma mère, en mon habit de clerc, avec mon compagnon le Père QuesneP, me vint voir la première, après m'avoir fait de grands reproches de ce que je ne l'avois vue ni lorsqu'elle étoit le plus du monde, ni même depuis que j'y avois moi-même renoncé. Elle m'envoya son carrosse le lendemain et me retint à dîner avec elle, en la compagnie de M™* la maréchale d'Humières^, ma cousine, et M"* de Vertus ^,

1. La Gallia cliristiana (t. XIII, col. 60) le nomme seulement Louis ; on sait que, sans avoir été pi'être, il occupa quinze ans le siège archiépiscopal de Toulouse. (Voy. t. I, p. 165.)

2. Pasquier Quesnel (14 juillet 1634-2 décembre 1719). Il était en relations avec Brienne au moins depuis 1663, car, à cette date, ce dernier engagea P. Quesnel à traduire en français les Verbi incarnati verba du P. Jourdin (L. Batterel, Mémoires domestiques de V Oratoire, t. II, p. 374, t. IV, p. 472). C'est lui qui 'en 1685 dut se retirer en Hollande à cause de ses opinions jansénistes, et y écrivit ses Réflexions morales sur le Nouveau

Testament, qui furent la cause première de la bulle Unigenitus.

3. Louise-Antoinette-Thérèse de La Châtre, femme de Louis de Crevant d'Humières, duc et maréchal de France. Elle était parente de la mère de Brienne.

4. Catherine-Françoise de Bretagne de Vertus (1617-1692), l'intime amie de la duchesse de Longueville dont elle fut « l'ange visible », qui se retira auprès d'elle à Port-Royal et

sa confidente dans toutes ses affaires et tout à fait unie d'amitié et d'intérêts avec les religieuses de Port-Royal de Paris et des Champs (car la séparation des deux monastères n'étoit pas faite encore). On ne parla de rien dans cette première conversation, où je me trouvai toutefois sans compagnon.

Je la vis souvent et nous ne fûmes pas longtemps à toucher sur le jansénisme. Je lui dis que j'étois ami depuis longtemps de M. d'Andilly et de M. Varet, et que je le serois, quand il lui plairoit, de M. Arnauld. Elle en fut ravie et m'apprit qu'on le nommoit M. IWimé en son nom de frère; qu'elle diroit à M™® Angran ^ de me le faire voir ; mais qu'il falloit garder le secret et être fort réservé à parler de lui dans l'Oratoire.

Me voilà initié dans les mystères du jansénisme, l'horreur du Roi et la chimère des jésuites, où j'avois néanmoins beaucoup d'amis.

Comme j'avois été plusieurs fois à l'appartement de M. le comte de Saint-Pol^ sans l'v trouver, il me fit l'honneur de me venir voir à Saint-Magloire. Je fus surpris tellement que sa visite et plus encore sa ressemblance au duc de La Rochefoucauld m'enbarrassa, et je lui parus tout étourdi. Il crut peut-être

mourut treize ans après la princesse. (Godefroi Hermant, Mémoires, éd. Gazier, t. V, p. 139.)

1. Marie Aubery, femme de Jean Angran de Fontpertuis, conseiller à la Cour des Aides, ou sa belle-sœur, M"" Angran de Belisy, qui toutes les deux étaient fort liées avec Arnauld (G. Hermant, Mémoires, t. IV, p. 82).

2. C'est le fils de M™* de Longueville qui fut tué au passage du Rhin et dont il a été question ci-dessus. (Voy. p. 127.)

que cela étoit de l'essence du petit collet, et je me tirai d'affaire comme je pus. J'en fis le conte à Madame sa mère, qui ne put s'empêcher d'en rire. Elle entendoit fort bien raison sur le chapitre de ses amours. Je jugeai, à la voir encore si fraîche, qu'elle devoit avoir été d'une fort grande beauté ; mais son haleine étoit insupportable ^ Elle me fit faire un jour tout le tour de sa chambre à reculons. Je la fuyois et ne pouvois éviter de respirer l'air empesté qui sortoit de sa belle bouche, belle quand elle la tenoit fermée; car quand elle parloit, on lui voyoit d'affreuses dents, et il en sortoit une vapeur qui enchavignoit tout le monde. Ce mot est de la duchesse de Mecklembourg^ au sujet dont je parle. Elle disoit les choses d'une manière particulière, et de Chavigny elle avoit fait « enchavigner » qui lui plaisoit fort.

Je ne fus donc pas longtemps sans voir MM. Arnauld et Nicole. Je conterai ailleurs le bien et le mal que je sais d'eux. Le mal ne regarde que M. Nicole, car je n'ai connu que du bien de M. Arnauld''.

Mais revenons à M""® de J^ongueville. Jamais

1. La remarque si réaliste que Brienne fait ici sur l'haleine mal odorante de M""^ de Longueville a été négligée par Barrière. Au contraire, Sainte-Beuve, qui a connu le manuscrit, n'a pas manqué de citer le mot de M""' de Chàtillon à ce sujet, pour dépoétiser l'héroïne de Victor Cousin [Port-Royal, in-12, t. V, p. 129, en note).

2. Isabelle de Montmorency, successivement duchesse de Chàtillon et duchesse de Mecklembourg.

3. Nous ne connaissons que quelques fragments de ce qu'en a écrit Brienne. On les trouvera plus loin.

femme n'a été si soumise qu'elle à ses directeurs et à ses amants. C'est le même principe, sinon que l'amour est différent. Elle étoit janséniste de très bonne foi, de même qu'elle avoit fait ses galanteries fort sincèrement et toujours à tambour battant. Une princesse du sang ne craint rien, et celle-ci marcha toujours la tête levée. Je lui dis une fois fort imprudemment une sottise que j'avois entendu dire à Compiègne par la reine de Suède, Christine-Alexandre, à la Reine-Mère ^ Elle m'en gronda fort et me dit ces paroles de saint Paul : ISe nominentur in vobis. Je lui disois donc que celte reine dévergondée avoit dit à la plus sage reine du monde: « Ma foi, madame, je ferois cela tous les jours (et elle dit le mot de Je f... tous les jours), si j'y trouvoisdu plaisir ; mais le margouillis des femmes me déplaît. Si j'étois homme ce seroit autre chose. » M™* de Longueville, avec toute sa dévotion qui étoit fort suivie, ne put s'empêcher de rire de cette impudente ingénuité de la reine Christine, et me dit : « Je n'ai jamais parlé comme cela, quoique j'aie été plus décriée qu'elle. » C'est ainsi qu'elle parloit, mais toujours avec un esprit et une grâce qui charmoient les cœurs. On ne peut avoir plus d'esprit ni écrire mieux qu'elle écrivoit. Les belles lettres que j'ai vues d'elle ! Elle revoyoit les écrits de M. Arnauld et les corrigeoit de sa main. C'est elle qui a formé M. Nicole. Il a beaucoup profité à son école. Elle m'aimoit assez, car, à parler proprement, elle n'aimoit que sa personne ; et M. Arnauld, son directeur,

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