Brienne a déjà conté l'anecdote. (Voy. t. II, p
étant devenu son amant spirituel, elle en étoit folle comme elle l'avoit été de son amant charnel, le duc de La Rochefoucauld, qui ne l'a guère ménagée dans ses Mémoires. Je m'offris un jour à elle de la défendre et de répondre si bien au duc de La Rochefoucauld que je le couvrirois de confusion et elle de gloire. « Dieu vous en garde, mon filleul, l'ordure ne sent jamais bon. » Je mêle tins pour dit et ne lui en parlai plus de ma vie.
Elle m'a fort oublié durant ma prison de dix-neuf années, ou peu s'en faut. Je n'ai pu, pendant tout ce temps-là, qui m'a duré un siècle, avoir de ses nouvelles. Elle étoit morte et, dit-on, fort chrétiennement, quand je fus élargi. Peut-être que, si elle eut vécu, elle en auroit eu de la joie ; car dans le fond je crois qu'elle m'aimoit.
Elle étoit fort avare, comme le sont tous les Bourbon-Condé. Cependant elle a fait de grandes restitutions, et des profusions plus que royales aux jansénistes. Elle a bâti une maison à Port-Royal des Champs sur le fonds des religieuses, dont elles ont hérité après sa mort. Malgré le jansénisme, le P. Talon ^, jésuite, qui l'a assistée à la mort, l'a canonisée disant partout: « Janséniste tant qu'on voudra ; elle est morte comme meurent les saints. ^) Plus n'en sais pour le présent.
1. Nicolas Talon, né le 31 août 1605 à Moulins, entré au noviciat des Jésuites le 9 octobre 1621, fut au service de la maison de Condé jusqu'à sa mort (29 mars 1691), successivement confesseur du prince de Conti et gouverneur du duc de Bourbon. Voy. Jean Lemoine et André Lichtenberger, Trois familiers du Grand Condé: l'abbé Bourdelot, le père Talon, le père Tixier, 1909, in-8).
DE M. lp: comte de brienne. 161
Revenons au Roi ; il me reste à parler de sa politique. Son règne, qui passe cinquante années d'une prospérité toujours soutenue et d'une rapidité de conquêtes dont on auroit peine à trouver d'exemple dans l'histoire ancienne ni moderne, sans en excepter Charlemagne ; son règne, dis-je, mérite une histoire particulière et un historien capable de la bien écrire. Bussy l'auroit très bien faite; il le connoissoit, et moi aussi je crois le connoitre.
C'est un prince très dissimulé et paresseux, quoiqu'il paroisse très agissant. Il ne parle que très peu et toujours très à propos. Il aime à être soulagé. Il ne peut se défendre d'être dominé par ses ministres et par ses domestiques mêmes. Il n'y a pas jusqu'à Rose et Bontemps^ qui ne le gouvernent aussi absolument et peut-être plus impunément que n'ont fait le cardinal Mazarin et le marquis de Louvois, mon confrère. Pour moi, je lui avois obéi très ponctuellement ; mais je me suis bien donné de garde de le maîtriser ni de le gourmander, et moins encore de le trahir. 11 a été un temps que je l'aurois pu faire sans qu'il eût su s'en apercevoir.
La politique de ce grand roi consiste à n'en point avoir. Il a fait des fautes étonnantes qui le dévoient perdre et la France; mais le ciel le soutient et le
1. Alexandre Bonteraps, premier valet de chambre du Roi, intendant des châteaux de Versailles et de Marly depuis 1663, secrétaire général des Suisses et Grisons, mourut le 18 janvier 1701, à 77 ans. Sur la façon dont il remplit son rôle auprès du Roi, voir ce qu'en dit l'abbé de Choisy, qui le déclare « le meilleur valet qui eut jamais été » [Mémoires, éd. Lescure, t. I, p. 180).
protège visiblement. Il a détruit en France le huguenotisme et a risqué le tout pour le tout : mais avec Dieu on ne perd rien. Le prince d'Orange a fait de son côlé toutes les avances imaginables pour acquérir l'amitié du Roi. Il n'a pu en venir à bout, et las de tant de refus, il dit et il a fait : « Je n'ai pu avoir son affection ; j'aurai- au moins son estime. Qu'il me craigne, puisqu'il ne veut pas m'aimer. » Il s'est fait craindre en effet et est devenu (car c'est celui-là qui a de la politique sans bonheur) le fléau de l'Europe.
Pour Sa Majesté, j'ai déjà dit et je le répète, je ne la crois nullement politique. Pour heureuse, elle l'est sans doute. Tout lui réussit. Aussi, il faut avouer que, si elle a de pauvres ministres, elle a de bons soldats et de braves généraux, sans en excepter le duc de Yilleroy ^ qui vaut son prix et peut devenir un fort grand capitaine. Mais les maréchaux de Catinat^etde Boufîlers^ en valent bien deux autres
1. François de Neufville, duc de Villeroy (7 avril 1644-18 juillet 1730), fils du maréchal Nicolas de Villeroy, maréchal de France lui-même en 1693. Sa bravoure, qui était éclatante, ne réussit pas à sauver son incapacité, qu il commença à manifester peu après que Brienne exprimait ce sentiment sur son compte.
'2. Micolas Catinat, sieur de Saint-Gratien, né en 1637, mort en 1712, le célèbre et modeste vainqueur de Staffarde et de la Marsaille.
3. Louis-François, chevalier, puis duc de Boufflers, né en 1644, mort en 1711, le vaillant défenseur de Lille eu 1708, et le commandant de la retraite de Malplaquet. Le 27 mars 1693, Louis XIV fit une promotion de sept maréchaux qui comprenait Villeroy, Catinat, Boufflers et Tourville.
sur la terre. Et pour les officiers de la marine, ils ne peuvent être plus experts ni plus déterminés qu'ils le sont. Le maréchal de Tourville^, qui ne laisse pas d'avoir son mérite particulier, est peut-être le moindre de tous, mais Châteaurenaud '^ et Nesmond ^ iront bien loin. Je souhaite que le comte de Chavigny *, mon neveu, les imite. Pour son frère, le colonel de Quercy ^ il ira loin ; c'est un des plus jolis hommes dans son métier que je connoisse.
Mais si le Roi n'a pas de politique, il a de l'autorité et il est craint. Jamais prince ne fut mieux obéi. Le fort des affaires roule maintenant sur M. de Pontchartrain ^. On dit qu'il est vigilant et actif, bonne tête, mais peu de ces vues qu'auroit l'abbé Bignon, son neveu ^, s'il étoit en sa place. C'est un
1. Anne-Hilarion de Costentin, comte de Tourville, né en 1642, mort en 1701.
2. François-Louis de Rousselet, comte de Châteaurenaud, maréchal de France en 1703, mort en 1716, à 82 ans.
3. André, chevalier, puis marquis de Nesraond, fut fait lieutenant général en 1693 et se trouvait sur le point de recevoir le bâton de maréchal de France quand il mourut en 1702.
4. Claude-François Bouthillier, comte de Chavigny, qui acquit le régiment d'Auvergne en 1693 et mourut en 1703 à^a bataille de Guastalla.
5. Louis Bouthillier, comte de Chavigny, colonel du régiment de Quercy, marié à D"'' Legoux, de Dijon, mort en 1729.
6. Louis Phélypeaux de Pontchartrain, contrôleur général en 1689, secrétaire d'Etat en 1690, chancelier en 1699, mort en 1727. Saint-Simon en a trace le portrait (éd. Boislisle t. VI, p. 282) et aussi Gourville (éd. Lecestre, t. II, p. 165).
7. L'abbé .lean-Paul Bignon (19 septembre 1662-14 mars 1743), prédicateur du Roi, son bibliothécaire, membre honoraire de l'Académie des Sciences (1691), de l'Académie des in-
génie du premier ordre et qui iroit aussi loin peutêtre que le cardinal de Richelieu s'il éloit employé. Le Roi devroit le mettre dans son conseil secret et employer l'abbé Brigault ^ dans ses ambassades. C'est un esprit qui a des vues, et je doute qu'il soit venu de Lyon un plus adroit politique, quoique d'ailleurs très homme de bien. 11 parle et pense bien, et l'abbé Bignon, son ami intime et son modèle, encore mieux.
Quand le Roi est embarrassé, et cela lui arrive assez souvent, il ne sait à qui dire sa peine. C'est pour cela qu'il a pris auprès de lui M™* de JVlaintenon ; elle le conseille très bien pour une femme, mais c'est qu'elle est à Dieu et que l'Esprit Saint est avec elle. Quand une fois elle a mis le Roi dans le bon chemin et sur les voies d'une affaire, il la suit très bien. Pour son conseil privé, il se réduit aux pauvres ministres que berne ainsi la chanson :
Le babillard chancelier ', El le bigot Peletier ^,
scriptions (1701) , conseiller honoraire de l'Académie de peinture, élu, le 28 mai 1693, à l'Académie française, en remplacement de Bussy-Rabutin.
1. L'abbé Louis Brigault, oratorien, chanoine de Cambrai, fut plus tard compromis dans les intrigues de la duchesse du Maine et dans la conspiration de Cellamare, et, comme tel, incarcéré à la Bastille. (Voir sur lui les Mémoires de iVi™* de Staal-Delaunay . )