‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 86 sur 142 · ARTICLE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ARTICLE TROISIÈME

De la valeur de Louis le Grand.

Il faut bien distinguer entre brave et téméraire, entre intrépide et brutal. Cela posé, je dis que le Roi n'est ni téméraire, ni brutal, mais qu'il est brave et intrépide. La voix publique ne lui est pas favorable de ce côté-là ; on a publié que le Roi étoit plus heureux que brave ~. Je ne l'ai point vu dans l'action, ainsi je n'en puis rien dire par mes yeux. Ce ne sont ni lesmousquetades, auxquelles on s'est trouvé

1. Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy (14 septerabre- 1665-2 septembre 1746), succéda à son père, le marquis de Croissy, comme secrétaire d'Etat, en juillet 1696.

2. L'abbé de Choisy a cité quelques traits de la bravoure de Louis XIV [Mémoires, éd. Lescure, t. I, p. 10). Elle est un peu empanachée, mais réelle. L'abbé lui reproche seulement de n'avoir pas osé passer le Rhin à la nage, lorsque le duc de Longueville y périt (T. I, p. 26). Voir aussi les Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. XXVIII, p. 34, note 4.

exposé sans baisser la tête, ni les coups d'épée qu'on a portés ou parés, qui décident de la valeur ; cette vertu militaire consiste dans le mépris de la mort. Si cela est vrai, le Roi la craint trop pour être avec justice appelé brave ; mais on l'a vu sans pâlir s'exposer aux mousquetades. Cela n'y fait rien. Il ne sera pas brave à ce compte. 11 a peur de la mort, il la craint ; donc il n'est pas brave. Mais c'est mal raisonner : M. de Turenne étoit brave sans doute et cependant il craignoit fort la mort. Dieu lui en a ôté la vue : il a été emporté d'un coup de canon K

Monsieur le Prince étoit la bravoure même et n'a jamais craint la mort. Il l'a souhaitée plusieurs fois, belle et glorieuse ; il n'a pu la trouver dans les plaines de Nordlingue, de Fribourg, de Rocroy, de Seneffe ~. Ce sont autant de batailles qu'il a données et qu'il a gagnées et où il a vu répandre beaucoup de sang. Néanmoins il est mort dans son lit ^ et il a eu tout le temps d'envisager la mort avec ses horreurs. Il l'a vue sans qu'elle l'ait effrayé. Il étoit donc certainement brave. Si cela est, me dira-t-on, il n'y a guère de braves dans le monde. Je l'avoue et je réponds, selon mon système, que la véritable bravoure est incompatible avec le péché, que le péril ôte aux pécheurs à la vérité la pensée de la mort et les fait affronter la mort comme s'ils éloient innocents. Cela ne prouve rien. Un brutal ne sait ce

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