ARTICLE QUATRIEME
De la sagesse du Roi Louis le Grand.
Pour cette vertu, elle n'est nullement équivoque dans le Roi. Il est sage et avisé et personne n'eut et n'aura jamais plus de sagesse. Je vais prouver ma proposition par des exemples.
Le premier est un mot fort imprudent que dit le comte de Guiclie en sa présence et qu'il voulut bien que Sa Majesté entendît. « Ce faux brave, disoit-il à je ne sais quel courtisan, nous fait tous les jours briser les bras et les jambes, et ne s'est pas encore exposé à un seul coup de mousquet. » Le Roi l'entendit et ne fit pas semblant de l'entendre. Il faut être bien maître de soi. Mais ce qui est plus admirable, c'est la réflexion qu'on lui fil faire, peut-être après coup, quand il eut la tête sur son chevet. « Le comte de Guiche, se disoit-il à lui-même, a raison. 11 a la main estropiée pour mon service et je n'ai
l'attribuer à Benserade. Voy. l'édition imprimée (Leyde, 1865), t. IV, p. 234.
jamais été blessé. Il est brave, et il étoit ivre quand il me traita de faux brave. Il faut se venger d'une parole imprudente et faire voir que j'ai autant de courage que lui. » Si cela n'est vrai à la lettre, cela ne laisse pas d'être très beau sur le papier. Le maréchal de Gramont exila son fils pour quelque temps et lui donna le moyen d'aller faire éclater son intrépidité en Hollande K
L'autre fait est très remarquable, et j'en suis témoin, et acteur dans cette scène. Péguilhem et Cavoye, aussi fous l'un que l'autre, se gourmoient derrière le Roi et à trois pas de Sa Majesté. Il n'y avoit que M. de Noailles, capitaine des gardes du corps, et moi entre le Roi et eux. C'étoitsurle grand degré du Louvre. La perruque de Cavoye vola à terre. Le Roi se retourna, et moi, qui étois deux marches plus bas, j'étendis mon manteau, et empêchant Sa Majesté de voir ceux qui lui manquoient de respect, je lui dis : « Ah ! Sire, il y a des choses que Votre Majesté ne doit point voir. » Elle m'en sut fort bon gré et me dit : « Vous avez raison. » Elle dit pourtant quelque chose aux combattants,
1. Le comte de Guiche avait commencé à déplaire au Roi dès août 1661, car le 10 de ce mois notre Brienne mandait à son correspondant Du Houssay : « Le comte de Guiche a reçu ordre de se dispenser de la cour jusqu'à ce qu'il plaise à Sa Majesté de l'y appeler ; je ne vous dirai pas qu'il a été si malheureux que l'on a cru qu'il iraportunoit Madame. » Le propos et l'attitude que lui prête ici Brienne ne peuvent être que postérieurs, puisqu'il y est fait allusion à une blessure que le comte de Guiche reçut le 16 juin 1666, au combat du ïexel, donné parles Hollandais contre les Anglais, où il fut blessé au bras et à l'épaule.
entre autres : « Remerciez Brienne qui m'a empêché de voir qui vous êtes. Qu'on se retire et n'y retournez plus-. » Et se tournant de mon côté, le Roi me dit : « Je vous remercie, vous m'avez épargné la peine de me mettre en colère et de punir une personne que j'aime. » Tout cela est d'une grande sagesse ^.
Voici une autre preuve de cette vérité si généralement reconnue, etj'en suis l'acteur. C'étoit dans les jardins de Saint-Germain-en-Laye. J'étois jeune et fort étourdi. Le Roi galopoit et moi derrière lui. Le duc de Joyeuse- me toucha rudement de son cheval et donna un coup de gaule en passant à ma jument qui étoit fort vive. Je choquai la croupe du cheval du Roi, malgré que j'en eusse, et il en fut éhranlé. Je me jetai à bas et lui demandai pardon. Il me dit en me voyant en posture de suppliant : « C'est qu'une autre fois il ne faut pas galoper derrière mon cheval. Relevez-vous ; le duc de Joyeuse a pjus de tort que vous. » Et il me tendit sa main, que je n'ai jamais baisée de meilleur cœur, quoi que je l'aie tant et si souvent baisée.
Autre fait. Un nommé Briard, mauvais plaisant et
1. A quelle date se passa cet incident dont Brienne dit avoir été le témoin ? II est malaisé de le préciser, l'anecdote ne se retrouvant pas sous la plume d un autre narrateur.
2. Louis de Lorraine, duc de Joyeuse et d'AngouIême, né le 11 janvier 1622, grand chambellan en 1644, et colonel général de la cavalerie légère, mourut à Paris, le 27 septembre 1654, des suites d'une blessure reçue le 22 août précédent. Gourville, Mémoires, éd. Lecestre, t. I, p. 109 ; Turenne, Mémoires, éd. Marichal, t. Il, p. 12-13.
qui importun oit fort le Roi, s'avisa un jour à Versailles, comme Sa Majesté étoit enfermée avec M™* de Montespan, de prendre une échelle, et passant la tête par la fenêtre, les surprit en une action qui ne pouvoit, dit-on, souffrir de témoins. Il dit je ne sais quelle impertinence. Le Roi, sans s'émouvoir, le fit prendre et l'envoya à Saint-Lazare, d'où depuis il s'est sauvé avec un frère de la Mission, fort las de son petit collet.
Mais ceci est plus sérieux. Van Beuningen \ ambassadeur extraordinaire de Hollande auprès de Sa Majesté, homme de grand mérite, mais vain au possible, comme le sont tous les républicains, parloit un jour dans une audience pulilique au Roi avec beaucoup d'insolence. Enfonçant son chapeau d'une manière fort bourgeoise, Sa Majesté me regarda deux ou trois fois avant que de répondre, et sa vue où je remarquai de la colère, m'embarrassa. Je ne savois si le Roi vouloit que je répondisse pour lui. Enfin il prit son parti et dit à Van Beuningen : « Vous me parlez
1. Conrad Van Beuningen, conseiller de la ville d'Amsterdam, fut ambassadeur extraordinaire en France de 1662 à 1665. Celait « un homme d'esprit chaud », dit le marquis de Saint-Maurice (Ze«res, t. I, p. 38), qui, ailleurs (p. 64), ajoute: « c'est assurément un galant homme et l'on le tient pour celui de tous les Etats le plus fort pour la négociation. » Conrad Van Beuningen n'était pas intimidé par la majesté de Louis XIV, et, à diverses reprises, il scandalisa les courtisans par le naturel de son attitude. Mais il avait de la présence desprit et se tirait avec à-propos des circonstances épineuses. Si, dans le cas que Brienne vient de détailler, les choses se passèrent comme il le dit, l'ambassadeur hollandais ne dut pas rester décontenancé. (^Ant. Lefèvre-Pontalis, Jean de llitt, t. I, p. 285.)
bien fièrement, Monsieur l'ambassadeur. Un autre roi, moins modéré que je ne le suis, vous auroit fait jeter par les fenêtres du Louvre. » Et se tournant vers moi sans lui donner le temps de répondre, il me dit : « Brienne, portez-en ma plainte à ses maîtres par mon ambassadeur. » Et il lui tourna le dos. Van Beuningen cliangea de couleur et ôta son chapeau, qui, même durant cette mercuriale, n'avoit point parti de sa tête. Je suivis le Roi dans son cabinet, et il me dit : « Ce brasseur de bière ^ est bien insolent! — Oui sans doute, Sire, j'ai eu envie de lui jeter son chapeau à terre à vos pieds. — Vous auriez mal fait, dit le Roi ; mais il me le paiera tôt ou tard, et ses maîtres aussi, s'ils ne m'en font satisfaction. » Cela fut cause que l'on rompit le traité de commerce qui se projetoit avec la Hollande -, et que je n'eus point un bassin d'or de douze mille livres qui m'étoit destiné, et un pareil à tous les commissaires au nombre de sept : savoir, M. Séguier, chancelier de France, M. Foucquet, surintendant des finances, mon père, M. de Lionne et M. Le Tellier, comme ministre d'État, M. Le Peletier et moi ; et Sa Majesté ne fit point de présent aux trois ambassadeurs des
1. Ceci ne doit pas être pris à la lettre : fils d'un bourgmestre d'Amsterdam, Van Beuningen était secrétaire du conseil de la ville, après avoir suivi en France Hugo Grotius.
2. Brienne fait ici quelque confusion. TJn traité d'alliance, défensive et offensive, fut passé entre la France et les Provinces- Unies, le 27 avril 1662. Sans doute Brienne veut dire, et il fait entendre que bien des questions commerciales et maritimes demeurèrent en suspens, parce que Lionne et Colbert s'y opposaient.
Etals des Provinces Unies, dont le premier et le dernier étoient gentilshommes ' ; Van Beuningen, qui étoit le second en rang, n'étoit que bourgeois d'Amsterdam. Je parlerai de lui ailleurs.
Un jour Sa Majesté dansoit avec Bontemps et quelques autres une entrée de ballet, avec de certaines castagnettes aux mains et des plaques aux pieds. Un de ses danseurs lui donna un coup de sa plaque dans le gras de la jambe, qui lui fit fort mal. C'est qu'il n'adressa pas bien et manqua son coup contre la plaque, parce que le Roi étoit sorti de cadence. Sa Majesté se relira sans dire un seul mot.
Je n'aurois jamais fait si je voulois rapporter toutes les preuves que je pourrois étaler de sa sagesse. Jamais prince ne fut plus maître de lui et de sa colère, quand il le faut être. Il n'a jamais dit une mauvaise parole à personne. Encore un fait et puis plus. Un jour, un de ses pages de la chambre, tenant la pantoufle du Roi par le talon, la lui présenta plusieurs fois contre le pied par le bout et lui fit mal aux doigts. Sa Majesté se baissa, et prenant la pantoufle, ne lui dit jamais autre chose sinon: « Page, prenez garde à ce que vous faites ^. » J'y élois et je dis assez haut à Monsieur le Premier, afin
1. C'étaient Jean de Ghent, député de Gueidre, et Justus du Huybert, député de Zélande.
2. L'abbé de Choisy conte un trait à peu près semblable : un valet de chambre laissa couler la cire brûlante sur la jambe nue du Roi, qui se contenta de dire : « Au moins donnezmoi de l'eau de la reine de Hongrie. » [Mémoires, éd. Lescure, t. I, p. 24.)
que le Roi l'entendit : « Ma foi, Monsieur, je ne sais si vous et moi serions si patient. — Pour moi oui », dit Monsieur le Premier. Le Roi se prit à rire et médit : « Tu frappes donc tes valets ? — Oui, Sire, quelquefois, quand ils font mal. — Etqu'auroislu fait si on t'avoit éeorclié le pied comme à moi?- — J'aurois jeté la pantoufle à la tête de mon laquais. — Oh ! bien, Brienne, apprenez à être patient; je viens de vous en donner l'exemple. — Exemple, Sire, tant qu'il vous plaira. Je suis prompt et je n'aime pas ceux qui pensent à toute autre chose qu'à ce qu'ils font. » Le Roi se prit à rire, et le pauvre page, qui étoit de qualité et très bien fait, mais glorieux, m'en sut fort mauvais gré.