‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 91 sur 142 · ARTICLE CINQUIÈME ET DERNIER · texte numérisé non relu

ARTICLE CINQUIÈME ET DERNIER

Du courage de Louis le Grand et de sa patience dans les douleurs.

Souffrir unegrande douleur sansse plaindre estsans doute une marque d'un grand courage et d'une patience héroïque. Le Roi possède cette vertu au souverain degré. Le cardinal Mazarin étoit impatient quand il avoitla goutte ; le Roi en soufl're sans crier, ou, s'il crie quelquefois malgré lui, il en fait des excuses aux spectateurs. Dans sa grande maladie de Calais, je le voyois à toute heure. Sa patience m'étonnoit. Quels efforts ne fit-il point pendant l'opération du vin émétiqueque lui donna le sieur Du Saussay ', mé-

1 . Gui Patin le nomme Du Saussoy et dit qu'il y eut différend à propos de la saignée. « Dès le commencement du mal.

decin d'Abbeville ! On ne l'entendit jamais se plaindre. Et quand Félix Mui coupa sa fistule au fondement, ce qui est une opération très douloureuse, il cria, mais qui pourroit s'en empêcher? Et puis c'est tout. Il a eu le coude démis par une chute de cheval ^ ; la douleur fut grande ; il la supporta constamment. Je crains qu'il n'y eut un peu d'orgueil dans son fait ;

le Roi n'ayant encore été soigné qu'une fois, il y eut dispute entre Valot et un autre médecin de la cour touchant la saignée. Valot disoit qu'il ne falloit point saigner, l'autre pressoit de le faire. On appela pour arbitre un tiers, qui est un médecin d'Abbeville où on l'alla quérir, nommé M. du Saussoy, qui fut d avis que le Roi devoit être saigné. Valot trouva mauvais cette opposition, et lui dit qu'il étoit bien hardi. M. du Saussoy lui répondit : « Monsieur, je vous connois bien ; le Roi a besoin d'être saigné et le doit être ; si vous ne trouvez pas bon mon avis, je ne m'en soucie pas, non plus que je ne vous tiens point capable de juger de ce différend ». Le Roi fut saigné,' et sur cette diversité d'avis, la Reine dit qu'il falloit envoyer quérir Guénault, à Paris. Quelques jours après, le Roi demanda luimême le médecin d'Abbeville; on le retourna quérir, il continua de traiter le Roi avec les autres. On l'a saigné neuf fois en tout. » (Lettre du 20 juillet 1658, à Falconet, éd. Réveillé- Parise, t. III, p. 85.)

1. Notre manuscrit estropie son nom. Il s'agit de Charles- François Tassy, dit Félix, premier chirurgien du Roi depuis 1662, qui l'opéra de sa fistule, le 18 novembre 1687. Félix fut anobli à cette occasion. Il mourut aux Moulineaux, le 25 mai 1703. Voy. le Dictionnaire critique de biographie et d liistoire, de Jal, p. 569-570.

2. Le 2 septembre 1683, le Roi tomba de cheval, à la chasse, dans la forêt de Fontainebleau, et « se disloqua entièrement le coude du bras gauche, lequel fut remis par M. Félix, fort heureusement, sitôt que Sa Majesté fut revenue dans sa chambre ». On peut voir les détails de cet accident dans le Mercure galant du mois de septembre 1683.

mais, quand cela seroit, cela ne fait pas que le Roi ne soit extrêmement maître de lui. Je n'ai plus rien à dire de sa personne, sinon qu'il est grand et bien fait, mais a toujours eu de mauvaises dents, ce qui vient de ce qu'il mange trop. Aussi m'a-t-on dit qu'il n'en a plus du tout et que sa bouche se ressent de ce défaut, paroissant beaucoup enfoncée. Pour les mains, il les a petites et les doigts fort déliés. C'est marque d'adresse, et il n'en manque pas, sinon qu'il écrit fort mal. Je ne parle que de l'écriture, car il dicte très bien une lettre et il paroît beaucoup d'esprit dans tout ce qu'il dit. Il aime la turlupinade ', les rébus, les pointes et les quolibets. C'est qu'il a l'esprit fort prompt. Le maréchal duc de Vivonne, et M. d'Armagnac-, grand écujer, ont trouvé, en débitant force bons mots, le moyen de lui plaire. J'en sais du duc de Vivonne. En voici un par exemple qui fera juger des autres. « Cette femme, lui disoit le chevalier de Nogent \ au sujet d'une femme qui a voit été fort belle, cette femme tire fort sur l'âge. — Et mori)leu, chevalier, sur quoi donc voudrois-tu qu'elle tirât? Rien ne lui fait tant de tort . »

Un jour, àLaFère,que leduc deNevers, le marquis de La Châtre, mon cousin, et moi parlionsdecocuage

Page 1