‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 92 sur 142 · Plaisanterie fade et basse », dit Furetière · texte numérisé non relu

Plaisanterie fade et basse », dit Furetière

2. Louis de Lorraine, comte d'Armagnac et de Brionne, vicomte de Marsan, grand écuyer de France depuis 1658, né le 7 décembre 1641, mort le 13 juin 1718.

3. Louis Bautru, chevalier de Nogent, mestre de camp de cavalerie, qui, dans sa vieillesse, prit le titre de marquis de Nogenl el mourut en 1708.

chez Yivonne \ qui nous avoit donné fort mal à souper, il se mit à compter par ses doigts tous les cocus de sa connoissance. Jamais de ma vie je n'en entendis réciter une si longue kyrielle, et je m'avisai de lui demander : « Mais vous, mon brave, ne savez-vous point si vous êtes cocu ? — Cela peut fort bien être, répondit-il, sans que je le sache. Mais qui diable voudroit me faire cocu? Ma femme est laide comme une guenon. » Et nous de rire. Alors j'entamai une fort longue conversation sur les maris jaloux de leurs femmes, et je soutenois que les gens de ce caractère ne dévoient jamais se marier. La Châtre croyoit quejeparlois de lui. Il avoit la femme du monde la plus belle, mais la plus sage, et il étoit d'une bizarrerie d'esprit si grande qu'il éloit presque impossible qu'il ne fut jaloux. Aussi l'étoit-il à la folie. Il prit l'affirmative contre moi, car je soutenois qu'on peut et qu'on doit même être jaloux de sa maitresse, mais jamais de sa femme. Vivonne étoit de mon avis ; mais mon cousin ne se rendit pas pour cela et maintint avec beaucoup de chaleur et de jalousie qu'on devoit être également jaloux de sa femme : et tout cela parce qu'il l'étoit de la sienne. Vivonne toujours naturel et plaisant lui dit : « Ah ! ma foi. vous êtes cocu, puisque vous avez si peur de l'être, et Brienne ne l'est pas, quoiqu'il l'avoue, parce qu'il n'a pas peur du cocuage. » En effet, je plaisantois le premier sur

1. 11 a déjà été question de tous ces personnages : le duc de Nevers, t. I, p. 284 : le marquis de La Châtre et le duc de Vivonne, t. I, p. 82.

les amours de ma femme, et je leur lus des \evs où je me reconnoissois cocu dans toutes les formes. La Châtre erevoit de dépit dans sa peau et eroyoit que nous nous moquions de lui. Le duc de Nevers, qui ne manque pas d'esprit, fit ce conte au Roi, et Sa Majesté voulut en avoir le plaisir devant elle à son petit coucher. Nous y étions tous quatre, lui, Vivonne La Châtre et moi. Vivonne fit donner La Châtre dans le panneau ; et lui de rougir. Je n'ai jamais vu d'homme plus décontenancé. Le Roi rioit de tout son cœur; mais le diable fut que le duc de Nevers me parla de mes vers. Je les désavouai pour être de moi et les donnai à Martinet \ mon commis. Je ne laissai pas de les dire, et La Châtre, mon cousin, de se démener comme un possédé. « Justice, Sire, justice ! Je vous la demande. Parce que ma femme est belle, on veut que je sois cocu ! » Vivonne prend la balle au bond et dit : « Mon pauvre La Châtre, tu l'es. Il n'y a plus de Lucrèce à la cour. Et à propos, ta femme est Lorraine ^. Oh ! ma foi tu l'es. Il n'y a en Lorraine que des Lais. Je ne le sais que trop à

1. Serait-ce le même que celui dont parle Loret, dans sa lettre du 6 décembre 1653 (t. I, p. 438), pour avoir salué éloquemment le président de Novion, auChâtelet?

En ce lieu, le sieur Martinet Harangua, ce dit-on, si net Qu'on loua fort ce personnage Pour son esprit et beau langage

2. Charlotte-Louise d'Hardoncourt, mariée en 1658 à Louis de La Châtre, et qui mourut le 22 mars 1720, au couvent des Filles-Saint-ïhomas .

mes dépens, Va, va, tu l'es, et j'en suis bien aise, pour me venger du mal qu'une Lorraine me donna.» Le Roi n'a jamais ri de meilleur cœur que ce soirlà.

(3r, puisque je suis tombé sur cette matière, je dirai que ma femme, qui étoit quelquefois fort plaisante, avoit en son bumeur de grandes inégalités, car des jours elle étoit folle jusqu'à l'emportement et en d'autres elle étoit froide jusqu'à l'indifférence et auroit glacé les cœurs les plus passionnés *. Je dirai donc, car je suis fort sincère et, quoique cela me regarde d'assez près, je publierai ce secret

1. Au cours du portrait qu'elle s'est consacré à elle-même dans le Recueil des portraits dédié à S. A. R. Mademoiselle, que nous avons déjà cité, M'"'' de Brienne parle ainsi de son caractère : « Je ne suis pas trop caressante ni accablante de civilité ; mon principal but est de plaire à quelques gens raisonnables et de ne me mettre pas en peine si les autres s'accommodent de moi ou non. J'ai peu d'amis et n'en voudrois pas avoir davantage, car je ne voudrois pas être de celles qui partagent si aisément leur cœur, et sont avec tout cela régulières dans les devoirs d'amitié. . . Je suis un peu railleuse, mais non pas médisante, il ne m'arrive jamais d'offenser personne que je n'en aie sujet. J'ai de l'ambition et de la vraie gloire, mais plus pour les gens à qui je suis attachée que pour moi-même. J'ai l'âme fière, et difficilement la puis-je captiver pour les personnes à qui je dois du respect : ce n'est pas que je ne sois circonspecte et fort reconnoissante et que je voulusse manquer de régularité. Je me pique d'une parfaite honnêteté, et n'ai jamais compris aucuns attraits qui emportent les autres. Je crains Dieu, et n'appréhende point d'être surprise adonner des rendez-vous en des lieux saints. Je suis heureuse, parce que je sais me satisfaire de ma condition, et si je suis à plaindre en quelque chose, c'est de ne pouvoir éviter les maux qu'elle engage de souffrir. »

à ma honte, si honte il y a, je dirai, dis-je, qu'elle me dit : « Va, mon mari, je te promets, si je te fais cocu, de le le dire. » Je n'étois pas de trop helle humeur et je lui fis la mine, et m'allai coucher sans lui répondre, bien résolu de me venger de cette impertinente parole. Elle ne me fit pas attendre, à son ordinaire, et vint me baiser fort tendrement : « Je te demande pardon, mon mari; si je te faisois ce que tu crains, je me garderois bien de te le dire. » J'étois chagrin et je pris fort mal son excuse. Elle se mit à me caresser et ses caresses m'apprirent son secret malgré elle. « Qui t'a appris cela, lui dis-je.

— C'est Monsieur, dit-elle de son air de précieuse et d'indifférente, c'est Monsieur, dit-elle froidement en retirant sa main, le duc de Luxembourg K — Ah! ma foi, le petit bossu me le paiera. — Vous croyez donc que je dis vrai ? — Je ne sais qu'en croire, car je sais bien que vous vous plaisez fort à mentir.

— Si ce n'est lui, c'est La Garde ^, si ce n'est La Garde, c'est Lussan ^, c'est le duc de Candale ^.

1. François-Henri de Montmorency, maréchal de Luxembourg (8 janvier 1628-4 janvier 1695). Est-il besoin de rappeler ici les trois volumes que le marquis de Ségur a consacrés à son histoire ?

2. Ce doit êtreAntoine Escalin, baron ou marquis de la Garde, qui avait été désigné en 1660 pour remplir les fonctions de capitaine des gardes de la reine Marie-ïhérèse ; il ne mourut qu'en 1713, à quatre-vingt-douze ans, et fit M""^ de Simiane sa légataire universelle. C'était un des correspondants habituels de la marquise d'Huxelles.

Page 1