QUATRIÈME MÉMOIRE
Suite de la vie de Louis le Grand, où je traite des conquêtes du Roi en général et de la prospérité de son règne en particulier.
ARTICLE PREMIER
Des conquêtes du Roi en général.
Je n'ai plus que ce mémoire à achever. Au moins n'ai-je que cela maintenant dans la tête. Peut-être que j'ajouterai à ces quatre mémoires un cinquième pour servir quelque jour à l'histoire du jansénisme, ma marotte, qu'il y a longtemps que j'ai envie d'écrire, parce qu'on ne peut mieux la savoir que je la sais. Il s'agit maintenant de parler en peu de mots des conquêtes du Roi.
Il faut le suivre pas à pas et ce mémoire ne sera proprement qu'une glose sur le testament politique de feu M. Colbert, que je ne crois point être de lui, mais de quelque fainéant comme moi, qui a écrit tout cela de conjecture, pour s'occuper, et n'a pas tant mal réussi *.
1. Pour le commentaire qu'il commence ici, Brienne s'est servi de l'édition suivante : Testament politique de Messire Jean- Baptiste Colbert, ministre et secrétaire d' Etat, où Von voit tout ce qui s est passé sous le règne de Louis le Grand, Jusqu'en l'année 168'-*, avec des remarques sur le gouvernement du Roiaume. A La Haye, chez Henry van Buldehen, Marchand Libraire, au Mezerai. M. DC. XCIV (1694). In-12, de xxii- 410 p.
Le testament de même nature du cardinal de Richelieu au feu roi Louis XIII est plus véritable. Celui de M. Colbert a été fait sur des maximes toutes contraires, et enfin celui du marquis de Louvois, qui a paru le dernier, sur des principes tous différents desunsetdes autres. On dit que cette pièce ne vaut rien du tout, pour la ])ien priser. Je ne l'ai pas lue ; mais elle est à Château-Landon et je la lirai.
Je commence donc cette histoire des conquêtes de Sa Majesté par la première guerre de Flandre qui finit par le traité d'Aix-la-Chapelle ; ensuite je traiterai de la guerre de Hollande jusqu'au traité de Nimègue * ; et enfin je pousserai ce récit jusqu'en l'année 1684, où finit le testament politique de M. Colbert. Celui qui s'est donné la peine de le dresser n'a point marqué les années auxquelles chaque événement s'est passé. C'est une grande faute et qui jette beaucoup de confusion dans cette histoire, de soi si curieuse. Je ne puis bien rectifier ces années, parce que je ne les sais pas ; mais cela pourra toujours se faire à loisir.
TEXTE
« Le Roi, dit M. Colbert, p. 170, chapitre III, ayant résolu la guerre de Flandre, s'y rendit à la tête d'une très belle armée.
1. Le traité d'Aix-la-Chapelle est du 2 mai 1(568 et celui — ou plutôt ceux — de Nimègue ne furent signées <ju'en 1678 et 1679.
« Les Espagnols en furent effrayés et non sans sujet, car Votre Majesté (c'est à elle qu'il adresse la parole) avoit pris soin, depuis la paix des Pyrénées, de rendre les troupes presque aussi aguerries que si elles eussent été continuellement dans l'occasion de s'exercer. Le vicomte de Turenne commandoit cette armée sous Votre Majesté et la confiance que vous aviez en lui vous le fit choisir préférablement aux autres, pour vous apprendre le métier de la guerre, dans lequel vous le regardiez déjà comme le plus expérimenté de vos généraux. Aussi, tant pour récompenser ses services que pour montrer à tout le monde que vous faites le cas que vous devez de sa vertu, vous l'aviez déclaré maréchal de camp général de vos armées, un peu avant la paix des Pyrénées, qualité qui le mettoit au dessus des maréchaux de France et qui faisoit revivre en lui la charge de connétable en quelque façon '. La confiance que Votre Majesté avoit en ce grand homme déplut au marquis de Louvois, dont l'ambition mal réglée vouloit déjà que vous ne consultassiez que lui sur toutes choses ; mais il eut à essuyer quantité de chagrins.
« Votre Majesté demeuroit des demi-journées entières avec le vicomte de Turenne, pendant que
1. Turenne reçut, le 5 avril 1660, le brevet de maréchal général des camps et armées du roi. Par une singulière discrétion, Turenne ne fait aucune allusion à cette dignité dans ses Mémoires, dont le début coïncide avec l'époque où il obtint le bâton de maréchal. [Mémoires du maréchal de Turenne, publiés par Paul Marichal, pour la Société de l'Histoire de France, t. I, Introduction, p. lxi.)
le marquis de Louvois attendoit dans voire antichambre qu'il sortît pour vous parler. Cela donna naissance à la haine qu'il a depuis toujours eue pour lui, et qui a été très souvent préjudiciable au service de Votre Majesté. (Là, il fait une réflexion assez juste, mais toutefois ennuyeuse, sur le danger qu'il y a de donner trop de crédit à des esprits tous bouffis d'orgueil et de bonne opinion d'euxmêmes.)
« Les Espagnols, à l'approche de Votre Majesté, firent sauter les fortifications de Charleroi *. Ainsi, en moins de huit jours, ils défirent ce qu'ils avoient été une année entièie à faire avec une dépense si prodigieuse qu'on comptoit qu'ils y avoient employé plus de trois millions. Votre Majesté, qui prétendoit continuer leurs travaux pour se conserver un passage sur la Sambre, où cette place est située, y fit travailler son armée avec tant de diligence qu'en trois semaines elle fut en état de défense. Ensuite de cela, elle tourna d'un autre côté et emporta d'une rapidité étonnante les ville d'Ath, Tournay, Douai et les forts qui étoient autour de cette dernière place. Audenarde et Alost firent aussi joug à vos
1. L'armée royale, sous les ordres de Turenne, entra dans Charleroi à la fin de mai 1665. Elle en releva les fortifications et n'en partit que le 16 juin suivant.
2. Ath, ville de Hainaut, à 25 kilomètres au nord-ouest de Mons, sur la Dendre, affluent de l'Escaut, fut abandonnée par les Espagnols, à l'approche de Turenne. — Tournai, à l'ouest de Mons, sur l'Escaut ; Turenne y arriva avec le roi le 21 juin. — Douai, sur la Scarpe, fut investi, le l" juillet; le 3, on ouvrait la tranchée et la ville se rendit le 7.
armes, pendant que le maréchal d'Aumont s'empara d'Armentières, Bergues, Furnes, Dixmude et Courtray ^ Les Anglois et les Hollandois voyant cela se pressèrent de faire la paix ; mais Votre Majesté, allant toujours son chemin, mit le siège devant Lille ^, où il y avoit quatre mille hommes de troupes réglées et dix fois autant de bourgeois qui étoient capables de porter les armes. Cela fit croire aux Espagnols que Votre Majesté ne viendroit jamais à bout d'une si grande entreprise ; et, ayant appelé à leur secours le comte de Marcin, qui commandoit leur armée, il s'approcha de la ville pour tomber sur vous. Mais Votre Majesté, après avoir pris la ville en peu de temps, battit encore Marcin à plate couture, de sorte qu'il fut obligé de se sauver par un marais. »
Voici ce que m'apprit M. Colbert ou celui qui a composé son testament politique. Faisons maintenant quelques réflexions sur cet endroit qui raconte si bien et en peu de paroles la première guerre de Flandre.
GLOSE
Le même auteur avoit dit, à la page 161 du même chapitre III, que ce fut en ce temps-là que le Roi commença à faire travailler sous lui le marquis de
1. Audenarde fut enlevée du 29 au 31 juillet, par le maréchal d'Aumont, et les autres villes un peu plus tôt ou un peu plus tard.
2. Le 10 août. La place demanda à capituler le 27 et le roi y entra le lendemain, pour recevoir le serment de fidélité des magistrats et des bourgeois.
Louvois, à qui il avoit accordé la survivance de la charge de M. Le Tellier, son père ' ; mais il étoit si dur (ce sont ses propres paroles) et si peu porté au travail, quoique depuis il s'y soit si bien accoutumé que personne jamais ne soit devenu si laborieux ni si inlelligibleque lui, « que M. Le Tellier vous pria. Sire, de ne vous pas donner de peine davantage pour un sujet si ingrat; car il ne croyoit pas qu'il pût jamais réussir, et comme d'ailleurs il aimoit ses plaisirs, il le regardoit comme un homme plus capable de manger et de dissiper ce qu'il avoit amassé que d'y joindre quelque chose par son travail. » (En quoi il se trompoit fort, puisque le marquis de Louvois a amassé des richesses infiniment plus grandes que celles de son père, quoiqu'on les fasse montera plus de vingt millions.) « Mais Votre Majesté, qui avoit mille bontés pour sa famille, lui dit de se donner patience et que ce qui ne se faisoit pas en un jour se faisoit quelquefois en deux ; qu'elle ne désespéroit pas comme lui de rien faire de son fils; qu'il falloit de l'indulgence pour la jeunesse et la ramener plutôt par la douceur que par les menaces. Votre Majesté se donna donc la patience de le dresser. » Et en effet M. de Louvois doit au Roi sa fortune, son savoir-faire et ce comble d'honneurs, de charges et de biens où il est parvenu.
Ici l'auteur du Testament politique convient, no-
1. D'après l'historien de Louvois, Camille Rousset, c'est le 24 février 1662 que Louis XIV donna à Louvois l'autorisation de signer comme secrétaire d'État. Né le 18 janvier 1641, il avait alors 21 ans, — trois ans de moins que le roi, — et était il la veille d'épouser Anne de Souvré. (Camille Rousset, Histoire de Louvois, t. I, p. 20.)
nobstant tout le mal qu'il a dit du marquis de Louvois et qu'il en dira dans la suite, qu'il avoit mille bonnes qualités et fait ensuite des réflexions morales que je passe.
Il faut joindre ces deux endroits et voici la glose ou les commentaires qu'on y peut faire :
Le marquis de Louvois, mon confrère, étoit d'abord un vrai cheval de carrosse et témoignoit par sa brutalité naturelle avoir fort peu d'esprit. Il étoit vif et emporté et ne se modéroit en rien. Monsieur son père, 1 homme du monde le plus sage et le plus avisé, avoit alors de l'estime pour moi. Il me croyoit sage et me trouvoit d'assez bonnes qualités. Il me pria de voir souvent le marquis de Louvois et d'entrer adroitement dans tous ses plaisirs, ce que je fis sans qu'il se soit jamais aperçu que Monsieur son père m'en avoitprié. Nous jouions. Charpentier^, Darbon ~, Saint-Thierry ^ et moi, tous les jours avec
1. Gilles Charpentier. C'était « un homme fort honnête et fort obligeant et qui, sans abuser de sa fortune, a toujours tâché de rendre service à tout le monde. » (Rochefort, Mémoires, 1692, in-12, p. 315.) Il mourut fort âgé. « Le mardi 13* mars 1703, Gilles Charpentier, trésorier de l'ordre militaire de Saint-Louis et premier commis de Mgr de Chamillart, ministre et secrétaire d'Etat pour le département de la guerre, mourut à Versailles, entre quatre et cinq heures du soir, âgé de 85 ans, après avoir été 63 ans dans le bureau. » (Cité par lung, Le dépôt de la guerre, p. 8, n. 4.)
2. Le manuscrit porte Carfon, mais il y a une erreur. Il s'agit de Darbon, sieur de Bellou, que Le Tellier employa fréquemment et en des circonstances délicates, soit à des sortes d inspections générales, soit à l'examen de ses intérêts particuliers. Cf. Louis André, Michel Le Tellier et l'organisation de l'armée monarchique, 190G, in-8, p. 643.
3. C'est bien le nom qu'on lit sur le manuscrit. Quel était ce
lui, tantôt aux cartes, fort petit jeu, et tantôt à la paume. Nous allions à Saint-Jean-de-Luz tous les jours nous baigner ensemble. En un mot, nous ne nous quittions guère. Il m'ouvrit son cœur, m'avouant qu'il n'avoit de l'inclination que pour la débauche et nullement pour le travail, qu'il haïssoit à la mort et redoutoit beaucoup. Cependant, Darbon le talonna si bien et fit pour lui de si beaux recueils des pièces de M. Le Roy ' que cela commença à lui ouvrir l'esprit et l'accoutuma insensiblement à lire les choses qu'il de voit savoir.
C'étoit un protocole tout digéré de toutes les expéditions, lettres patentes, édits, déclarations, ordres et routes, que M. Le Roy, premier commis de M. Le Tellier, avoit dressé avec beaucoup de soin. Cela étoit fort bien écrit en six gros volumes ou portecahiers in-folio. Je les ai lus et j'avoue que j'y ai beaucoup profité ~. C'étoit du pain cuit, et il eut
personnage ? Avait-il quelque attache avec le régiment de cavalerie nommé (1656) Saint-ïhierry ? (Comte de Souvigny, Mémoires, éd. de la Société de l'Histoire de France, t. II, p. 298.) Ou bien est-ce quelque collaborateur de Le Tellier, dont le nom est plus ou moins connu, ou défiguré?
1. Timoléon Le Roy, parrain de l'abbé de Choisy. « C'étoit un homme d'une capacité consommée qui n'étoit pas sur le pied que sont présentement les commis. Il étoit fort estimé du Cardinal, et eût été secrétaire d'Etat si Le Tellier eût manqué. J'ai ouï dire qu'il étoit mort fort à propos, et qu'il commençoit à donner quelque jalousie dans la maison. » (Choisy, Mémoires, éd. Lescure, t. I, p. 102.) Au dire de Choisy, Le Tellier avait fait instruire par Le Roy le jeune Brienne.
2. Ces volumes sont encore conservés au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, fonds français, n" 4221, 4222, 4223, 4224, 4811, et vraisemblablement 4258. Cf. Louis André, Michel Le Tellier, p. 651.
fallu, avec ces secours, être plus que bête pour ne pas bien faire le département de la Guerre, qui ne consiste que dans un fort grand détail, ce qui demande plus d'assiduité que d'esprit. Il n'en est pas ainsi du département des Étrangers, où tous les jours ce sont choses nouvelles, soudaines et imprévues, outre que tel, comme M. Le Roy, fait très bien une lettre patente, une déclaration, qui écrit très mal une dépêche et une instruction d'ambassadeur.
M. Servien excelloit en cela, mais il faisoit mal parler le Roi dans un édit. M. Ardier ^ est celui de tous les premiers commis de secrétaire d'Etal qui ait mieux fait parler nos rois: cela est conforme à la dignité du prince et à la majesté inséparable de ses paroles aussi bien que de sa personne.
Dufresne ~, mon premier commis, valoit bien M. Le Roy et le surpassoit infiniment dans laconnoi-
1. Paul Ardier, né à Issoire en 1595, fils de Paul Ardier, sieur de Beauregard, et de Suzanne Phéljpeaux, neveu et commis de Pontchartrain et de d Herbault. Il passa au service de Bouthillier, quand celui-ci prit les affaires étrangères. Ardier acheta, en 1G32, une charge de président en la Chambre des comptes, la résigna en 1650 et mourut en 1671. Richelieu lui fit rédiger, à son usage, des Mémoires sur l'affaii^e des Grisons et Valteline. Voy. Quelques collaborateurs de Richelieu dans Rapports et notices sur V édition des Mémoires du cardinal de Richelieu, préparée pour la Société de l Histoire de France, t. II, p. 200), par M. L. Delavaud, qui annonce l'intention de publier prochainement une notice sur Paul Ardier.
2. Il a déjà été question de Léonard du Fresne (ci-dessus, t. III, p. 154], comme aussi de Jean de Silhoii. dont il est parlé plus bas. (Voy. t. I, p. 16.
sanee des intérêts des princes d'Allemagne. C'étoit son fort et il faisoit une dépêche aussi bien que Silhon, dont le cardinal Mazarin se servoil et qui a beaucoup servi à former M. de Lionne, qui ne manquoit pas d'esprit, mais qui n'a jamais su bien écrire.
Or, M. Le Roy étoit l'homme du monde le plus appliqué et le plus assidu à son bureau ; mais il avoit peu d'élévation d'esprit. M. Le Tellier fut obHgé de prendre Carlier pour son secrétaire '. Il étoit de Clermont en Beauvoisis et n'écrivoit pas mal ; mais il étoit vain au possible, se donnoit de grands airs et s'en faisoit trop accroire.
Dufresnoy, qui succéda à M. Le Roy qui mourut à Amboise ~, comme nous allions au voyage des
1. Le manuscrit porte Cai>elier. Il s'agit ici de Carlier — on écrit aussi Carelier — que Le Tellier eut pour commis dès 1650. En 1651, pendant la disgrâce de Le Tellier, il resta auprès de Brienne père et lui apporta les livres du département de la guerre. (Dubuisson Aubenay, t. II, p. 42.) Plus tard, il obtint une intendance d'armée. (Louis André, Michel Le Tellier, p. 645.)
2. Le 9 septembre 1659 (Gui Patin, lettre à Belin du 15 septembre, t. I, p. 245). Le Tellier annonça ainsi cette fin à Mazarin : « C'est avec un extrême regret que je suis obligé de faire savoir à Votre Eminence la mort de M. Le Roy, arrivée à Amboise le 9^ de ce mois, puisqu'elle a eu la bonté de me témoigner qu'elle étoit en peine de sa santé. J'ose dire qu'il nen étoit point indigne, puisqu'il avoit toute la vertu et toute la suffisance qu'un homme pouvoit avoir dans sa profession, outre qu'il étoit serviteur particulier de Votre Eminence. » (Lettre du 16 septembre 1659, citée par L. André, Michel Le Tellier, p. 642.) En dépit de cette oraison funèbre, l'abbé de Choisy prétend que la mort de Le Roy arriva « fort à propos ».
Pyrénées, fait fort bien la charge de la guerre K II avoit été commis sous M. I.e Roi et Charpentier aussi, qui lé vaut bien. Moi, je pris Azemart, natif de Montpellier, fort galant homme et qui me revenoit fort '^ Parayre est habile ; il étoit neveu du P. Annat, confesseur du Roi 2. Je ne m'accommodois pas tant de
1. Élie Dufresnoy, né en 1614, mort le 15 février 1698. Il entra dans l'administration de la guerre sous Sublet de Noyers et avait servi dix-huit ans sous Le Roy quand il lui succéda en 1659. Quelque temps plus tard, en 1663 ou 1664, il épousa une jeune fille fort belle, Marie Colot, fille d'un porteur de lettres, qui devint bientôt la maîtresse de Louvois. Bien des contemporains, Madame de Sévigné, Biissy ou leurs correspondants, ont parlé de cette belle personne. Sur son mari, on peut consulter, Saint-Simon (éd. Boislisle, 1. 1, p. 168), et aussi le baron Pichon, Mémoire sur M. Du Fresnoy, bibliophile du XVIP siècle, et sur sa famille [Bulletin du bibliophile, 1893, p. 413).
2. Ce secrétaire de Brienne ne semble avoir joué auprès de lui un rôle ni bien actif ni prolongé, du moins n'en trouve-t-on pas de traces. II appartenait vraisemblablement à une famille Azemart, de Montpellier, qui a fourni quelques membres à la cour des Aides de cette ville.
3. Ce dernier détail est noté également par labbé de Choisy [Mémoires, éd. Lescure, t. I, p. 111), qui a connu Parayre, « neveu du P. Annat », et appris de lui quelques particularités historiques. [Ibid., p. 115.) Selon M. Delavaud (Documents coloniau.T extraits des papiers de Du Fresne, dans la Revue de l'histoire des Colonies, 1916, p. 396, note 3), Parayre quitta son emploi »u\ Affaires étrangères, le 13 avril 1680. Plus tard, il fut chargé de voir les papiers de Du Fresne i/bid.). La mort de Parayre donna lieu, en 1707, à l'acquisition par le ministère de ses papiers à lui, dont on trouve une énumération partielle dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale (Fonds latin, n** 10, .'595, f° 97) : Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de M. Parayre, ancien premier commis des Affaires étrangères sous MM. de Brienne, de Lionne et de Pomponne, secré-
lui que de Dautiège, qui étoit fils d'un notaire de Bordeaux \ très honnête garçon, car il n'a jamais été marié, et d'un très grand travail. Pour x\riste, qui partageoit avec Dufresne ma première commission, c'est un très habile homme, mais il enfante avec une peine inconcevable ; son assiduité au travail suppléoit à la lenteur de son génie et tout ce qu'il faisoit étoit très bien.
taires d' Etat, publié par Armand Baschet, Histoire du dépôt des archives des Affaires étrangères (1875, in-8°), p. 86, note 3. (Voy. aussi p. 232, n. 1.) Ces papiers de Parayre sont conservés actuellement aux Affaires étrangères, dans la section Mémoires et documents : France. (Voir Inventaire imprimé.) Jean Parayre conseiller du Roi en ses conseils et secrétaire de Sa Majesté, blasonnait de sable à trois pyramides d'argent.
1. Le père du commis de Brienne se nommait Laurent Dautiège. Notaire royal à Bordeaux, il exerça sa charge cinquante ans, de 1611 à 1661, et reçut, entre autres, le testament du cardinal de Sourdis, le l*^"" décembre 1627 [Archives historiques du département de la Gironde, t. I, p. 109-115). Il y a une lettre du fils, Jacques Dautiège (Bibliothèque Nationale, Cabinet des Manuscrits, Armoires de Baluze, vol. 175, f° 140), écrite de Fontainebleau, le 3 juin 1661, à Prioleau, en qualité de secrétaire de Brienne. Dautiège dut quitter sa fonction au ministère des Affaires étrangères quand Brienne cessa d'être secrétaire d'Ktat. En tout cas, il ne garda aucun document de sa charge. « M. Dautiège, qui a été à feu M. de Brienne et qui est à présent secrétaire de M. de Vivonne, écrivait Nicolas Clément, le 13 janvier 1681, n'a rien gardé de ce qui étoit de sa commission, et m'a renvoyé comme les autres aux papiers de M. Du Fresne, qui sont encore sous le scellé au greffe du Châtelet, en deux ou trois coffres. » (Léopold Delisle, Origine des archives du ministère des Affaires étrangères, dans Bibliothèque de VÊcole des Chartes, 1874, p. 369.) Dautiège est cité, comme secrétaire de Vivonne, en 1679, dans les Lettres de Colbert, t. III, marine et galères, p. 165, et t. VII, p. 366.
Mais revenons au marquis de Louvois. Monsieur son père l'enlrelenoit fort mesquinement, soit politique, soit épargne. La cour étoit fort superbement vêtue à Saint-Jean de Luz ; on vouloit surpasser le luxe des Espagnols qui avoient néanmoins plus de pierreries que nous. Mais nous avions plus qu'eux de dentelles d'or et d'argent sur nos habits et plus de broderie sans comparaison, .l'avois quatre habits d'une égale richesse et d'une magnificence des plus distinguées : jusque là que M. de Turenne, qui étoit vêtu fort simplement, m'en railla devant M. le Cardinal et medil que jéio'isb'wn //(outo/iné, ce fut son terme '. C'est que j'avois alors un habit de moire grise, tout couvert de dentelle d'or et d'argent plissée, ce qui faisoitsur mon manteau, doublé de toile d'or, une espèce de frison. J'avois outre cela un habit noir, le pourpoint de brocard d'or, tout couvert de dentelles noires très belles, jusqu'au collet du manteau, de sorte que cet habit et celui de moire grise me revenoient à huit mille livres.
J'en avois un autre de moire grise, mais plus l)rune que ce riche habit que je viens de décrire.
1. Daniel de Cosnac, qui était k Saint-Jean-de-Luz, a noté, lui aussi, la magnificence de la cour de France [Mémoires, t. II, p. 28). M™" de Motteville et la grande Mademoiselle, présentes toutes deu\ à l'événement, ont recueilli ci leur tour des détails dignes de plumes féminines. Ce que Brienne rapporte ici de lui-même n'est pas pour contredire la remarque suivante de M'"" de Motteville : « .Te trouvois alors les habits des François ridicules avec les larges canons qu'ils portoient aux jambes, et je trouvois à redire à leurs petits pourpoints qui ne leur couvroient ni le corps ni l'estomac » [Mémoires, t. IV, p. 197.)
Je l'avois acheté deux mille livres du marquis de Vaubrun *. Il n'y avoit que six rangs de dentelles d'or et d'argent sur le manteau. Elles étoient rattachées par le brodeur avec des points couleur de feu et vert de soie seulement : ce qui faisoit un très bel effet. Enfin, j'avois un habit de vénitienne '^ noire, tout chamarré de dentelles d'argent. Rien de plus magnifique. Sans compter quatre habits simples, d'une propreté achevée, et le linge à proportion. J'étois en jarretières ^ toujours et rarement en justaucorps. C'est qu'on n'en porloit point en ce tempslà.
Le marquis de I^ouvois me venoit voir tous les jours régulièrement, et je lui donnai avis par un de mes valets de chambre que mes habits étoient arrivés. Il me manda que les siens l'étoient aussi et les fit apporter avec lui, comptant me montrer quelque chose de beau. Je fus fort surpris de la lésine de Madame sa mère '*. Il avoit trois habits, un noir
1. Nicolas Bautru, marquis de Vaubrun, fils du comte de N^ogent et capitaine dans le régiment de cavalerie de Nogent.
2. « ElofFe d abord fabriquée à Venise et ensuite imitée en France. C'est une espèce de gros de Tours, dont la tissure est extrêmement fine. » [Dictionnaire de Trévoux, 177J.Î
3. « Jarretière ou jarticre, dit le Dictionnaire de V Académie (1694), sorte de ruban, de courroie, de tissu dont on lie ses bas au-dessus ou au-dessous du jarret. » — « Juste-au-corps, espèce de vêtements à manches qui va jusqu'aux genoux et qui serre le corps. » — Cela veut dire que Brienne était constamment en habit d'apparat.
4. Elisabeth Turpin, nièce du chancelier d'Aligre, qui avait épousé, en 1629, Michel Le Tellier, alors conseiller au grand Conseil.
assez propre : il étoit de vénitienne à grandes fleurs et avoit quatre rangs de grande dentelle sur le manteau, mais le pourpoint n'étoil ni de toile ni d'argent comme le mien ; — un autre gris de camelot de Flandre ' où il y avoit quatre ou cinq rangs de dentelles d'or et d'argent sur le manteau : mais cet habit étoit mal entendu et paroissoit fort pauvre, non seulement auprès des miens qui étoient plus que magnifiques, mais parmi ceux des courtisans qui tous étoient plus beaux que le sien. Enfin il en avoit un de serge grise galonné et je ne sais quelle piqûre de soie fort mesquine et qu'il n'osa mettre devant la cour d'Espagne.
Quand je vis cette lésine, je me mis à rire et fis apporter mes habits l'un après l'autre. Il fut surpris de leur richesse et de leur agrément, .le lui ofl'ris de lui en donner le choix, hors de mes deux habits noirs, dont je voulois me parer; mais le prix l'en dégoûta, et plus encore Monsieur son père, l'avarice même. « Mais, me dit-il, mettras-lu ces beaux habits, me voyant si mal vêtu? — Je ne les ai fait faire, lui dis-je, que poui- les mettre. — Ah ! mon confrère, tu me feras un grand affront. — Je n'en suis pas cause, mon cher confrère ; prends un de mes habits et on ne s'apercevra point du ménage de ta mère. » Il l'auroit fait volontiers, mais Monsieur son père l'en empêcha ; outre que mes habits ne pouvoient lui servir qu'en les refaisant pour lui
1. « Camelot., espèce d'étoffe faite ordinairement de poil de chèvre et mêlée de laine, de soie, etc. Cuniclot de Hollande, de Bruxelles, camelot de Turquie, camelot du Levant, camelot de soie, camelot onde. » 'Dict. Acad., 1694.)
entièrement ' . Ainsi l'étoffe auroit été perdue et il n'auroit pas laissé de la payer. M. Le Tellier prenoit garde à tout. Je n'ai jamais vu tant d'avarice dans un homme si riche '^. Mes habits me demeurèrent et je m'en servis trois ou quatre fois seulement. Ils me firent beaucoup d'honneur et la Reine et ses dames, qui se connoissoient parfaitement à ces sortes de choses, avouèrent qu'il n'y avoit point à la cour d'habits mieux entendus. Le plus riche étoit le moins beau et celui qui me seyoit le moins bien. Il me faisoit trop gros et c'eut été bien pis si on l'eut vu sur le gros Louvois, ou il auroit fallu déplisser la dentelle. Celui que j'avois eu de Vaubrun fut généralement admiré et m'alloit fort bien. Pour mes habits simples, ils faisoient plaisir à voir et ne pouvoient être mieux entendus. Ils n'avoient que
1. Cette anecdote suffirait à expliquer comment Le Tellier, d'abord fort bien disposé à l'endroit de Brienne, se refroidit ensuite si manifestement.
2. Si presque tous les contemporains de Le Tellier sont d'accord sur son obséquiosité et sa perfidie, ils parlent moins de son avarice très réelle. « Régulier et civil, dit de lui Choisy, dans le commerce de la vie, où il ne jetoit jamais que des fleurs (c'étoit aussi tout ce qu'on pouvoit espérer de son amitié), mais ennemi dangereux, chercbant l'occasion de frapper sur celui qui l'avoit offensé, et frappant toujours en secret par la peur de se faire des ennemis, qu'il ne méprisoit pas, quelque petits qu'ils fussent. » [Mémoires, t. I, p. 89.) Saint-Hilaire a dit aussi de Le Tellier : « Il étoit doucereux comme le miel et, dans le fond aussi malfaisant, dangereux et rancunier qu'un Italien... Sa conduite lui a si bien réussiqu'ila fait une grosse maison et a acquis des richesses immenses, que bien des gens ont attribuées à sa seule économie, qui tenoit beaucoup de l'avarice. » {Mémoires, éd. Lecestre, t. I, p. 14.)
des passequilles ' d'or ou d'argent trait ~, ou une dentelle d'argent ou d'or volante, l'une plissée et l'autre non. Rien de mieux. Si le marquis de Louvois m'avoit voulu croire, il auroit pris l'un de ceuxlà, qui lui auroit coûté très peu à raccommoder.
Ce fut moi qui lus le serment que le Roi fit sur les Saints Évangiles ^, dont le Cardinal tenoit le livre ouvert devant Sa Majesté. J'étois vêtu de noir et le Roi aussi. Le lendemain je mis mon habit moutonné et en fus fâché, à cause de la raillerie de M. de Turenne. Mais le jour suivant, je mis mon habit que j'avois eu de Vaubrun, qui fut admiré, et le quatrième jour celui de vénitienne noire tout broché de dentelle d'argent, qui fut fort regardé et généralement approuvé. En effet il ne pouvoit être plus beau. Le marquis de Louvois paroissoit auprès de moi aussi peu que les étoiles paroissent devant le soleil.
Il commençoit à se faire aux affaires, et le Roi se donnoit beaucoup de peine à l'instruire et à le for-
1. C'est ce qu'on lit dans le manuscrit. Il s'agit vraisemblablement de/?assecai7/e. « Présentement, dit Furcticre dans son Dictionnaire, ce mot signifie aussi un porte-manchon ; c'est un ruban ou une espèce de ceinture dont se servent les jeunes gens pour soutenir leur manchon. » Ici, il a le sens de rubans.
2. « Trait, participe. Il n'a guère d'usage qu'en cette phrase : De V or trait, de l'argent trait, pour dire de l'or, de l'argent qui est tiré sans fil et sans soie. » [Dict. Acad., 1694.)
3. Brienne a laissé la Relation de ce qui s'est passé en la cérémonie du mariage du Roi, célébré à Fontarabie le 3 juin 1660 (Bibliothèque Nationale, Cabinet des Manuscrits, fonds français, n° 5884). On y lit, à la suite, la Relation de ce qui s'est passé en la cérémonie faite à Saint-Jean-de-Luz pour le mariage de Sa Majesté, le 8 juin 1660 .
mer lui-même de sa main. Sij'avois eu cet avantage, je serois encore en place ; mais je puis dire que j'avois trop d'esprit et trop peu de complaisance pour le Roi d'alors, bien différent de celui d'aujourd'hui. Il se cachoit à moi comme à tout le monde, et je lui trouvois quelquefois si peu d'intelligence que j'en étois étonné ; et j'avoue que je m'y mépris et je ne fus pas assez bon courtisan. Il commença à goûter M. de Lionne et à se cacher encore de moi et à moi davantage ; et de là vint ma disgrâce deux ans après. La faute que je fis de me méprendre au génie de ce grand roi fut la cause de tous mes malheurs, et, comme je m'en aperçus trop tard, il n'y eut plus moyen de la réparer. Le marquis de Louvois s'éleva, et je tombai. Venons au reste de la glose. M. de Turenne, dont il est si souvent parlé dans ce Testament politique, ne pouvoit souffrir M. de Louvois ; c'étoit l'eau et le feu K M. de Louvois de son côté, comme on vient de le voir dans le texte page 171, ne pouvoit voir quelqu'un au-dessus de lui dans les emplois de la guerre. Il s'imaginoit, quoiqu'il n'eût jamais commandé d'armée, parce qu'il commandoil à la baguette aux gens de guerre, en savoir lui seul plus que M. de Turenne et le prince de Condé ensemble. Ces deux grands capitaines,
1. L'antipathie de Turenne pour Louvois était manifeste et s'étendait à toute la famille Le Tellier, avec laquelle les Bouillon se trouvaient en concurrence pour la coadjutorerie de Reims- (Choisy, Mémoires, t. 1, p. 17 ; t. II, p. 133, etc.) Le roi, suivant le système qu'il devait garder, se montrait trop favorable aux ministres de petite extraction qu'il savait travailleurs et dévoués, pour que des grands seigneurs comme les Bouillon n'en fussent pas choqués.
comme on le verra bientôt, l'auroient sans doute perdu auprès du Roi, et M. de Turenne y étoit bien résolu ; mais l'évéque d'Autun \ créature de M. Le Tellier, fit tant par ses intrigues qu'il détacha Monsieur le Prince d'avec M. de Turenne en cette fatale conjoncture et sauva ainsi le marquis de Lou vois. Sa jalousie étoit extrême, comme on l'a pu voir au même endroit, de ce que Sa Majesté demeuroit des demijournées entières enfermée avec ce maréchal de camp général, pendant que lui, Louvois, atlendoit dans l'antichambre que M. de Turenne sortît pour pouvoir parler au Roi. Il n'en falloit pas davantage pour les brouiller ensemble et cette mésintelligence entre le général des armées et le ministre de la guerre a été fort nuisible au service du Roi. Cela à la vérité fut toujours et sera toujours ainsi. Mais, quoique l'auteur du Testament politique dise ailleurs, dans le chapitre V, page 223, que M. de Louvois avoit apposté et autorisé de son crédit et de son argent les incendiaires qui mirent le feu dans les cinq villages du Palatinat où M. de Turenne avoit mis les magasins de son armée, après que Monlecuculi ^ se fut emparé de ceux qu'il avoit mis dans Wartheim ^,
1. Gabriel de Roquette, évéque d'Autun de 166G à 1702, dont le caractère manquait de franchise.
2. Raymond, comte de Montecuccoli (1608-1681), le célèbre général de la guerre de Trente ans, le vainqueur des Turcs à la journée de Saint-Gothard et qui commandait encore l'armée impériale, quand Turenne fut tué à Saasbach (27 juillet 1675).
li. Sur le Mein, dans le pays de Rade, entre Wùrtzbourg et Aschalienbourg. C'est par suite de la défection de l'évéque de Wùrtzbourg, Jean Hartmann deRosenbach, que cette manœuvre des Impériaux réussit, en août 1673, et il semble bien que Lou-
« toutel'armée, dit le texte, voulut que ces incendiaires fussent appostés par le marquis de Louvois et que sa jalousie contre le vicomte de Turenne lui eût fait commettre cette trahison : en effet, M. de Turenne ne put s'empêcher de dire, quoiqu'il parlât peu et se vengeât encore moins, que les ennemis du dehors à la vérité étoient fort à craindre, mais que ceux du dedansdel'Étatrétoientencoredavantage » ; quoique, dis-je, l'auteur du Testament politique dise cela, je n'y ferois pas grande attention, si je ne savois que le marquis de Louvois est soupçonné, et avec beaucoup de fondement.de la prise de Philipsbourg \ que le duc de Luxembourg -, supérieur aux ennemis, pouvoit secourir, et plus encore de celle de Mayence ^,
vois n eut aucune part aux actes qu'on lui prête ici, bien que son hostilité contre Turenne eût déjà éclaté depuis l'année précédente. (Saint-Hilaire, Mémoires, éd. Lecestre, t. I, p. 86, 123 et 152.)
1. Philipsbourg capitula le 9 septembre 1676. C'est le prince Frédéric de Bade-Dourlach qui avait été chargé de la conduite du siège, avec son parent le prince Hermann de Bade. Sur ce siège on peut voir en particulier les Mémoires de Saint-Hilaire, t. I, p. 243-247.
2. Suivant 1 historien de Luxembourg, le marquis Pierre de Ségur, il semble bien que les recommandations de Louvois de ne rien hasarder furent une des causes de l'inaction de Luxembourg. (Pierre de Ségur, Le maréchal de Luxembourg, p. 372- 373.) Dans une longue lettre du 12 août Arch. de la Guerre, vol. 508, n° 284), le maréchal expose pourquoi il renonce à secourir Philipsbourg.
3. Le siège de Mayence eut lieu treize ans après celui de Philipsbourg. La place fut investie le 17 juillet 1089 et capitula le 8 septembre. Ce n'est pas le Dauphin qui avait repris Mayence auparavant, comme Brienne le dit ici, mais le marquis de Boufflers, qui s'en était emparé à l'automne de 1688.
depuis que Monseigneur l'eûl repris, et que le marquis d'Huxelles^ rendit si promptement, quoique les ennemis ne fussent encore qu'au glacis de la contrescarpe ~. Si celaéloit, ce que j'ai peine à comprendre, je dirois que le marquis de Louvois étoit un grand scélérat et que je suis surpris qu'il soit mort dans son lit. Il aura, à ce compte, été cause de tous les mauvais succès qu'ont eu, en divers temps, les armes victorieuses de Sa Majesté, dont la malice du ministre aura interrompu le cours et suspendu la rapidité par ses noires trahisons ^. O le méchant
1. Nicolas de Lave du Blé, marquis d'Huxelles (1652-1730), lieutenant général en 1688, maréchal de France en 1703. Saint- Simon dit de lui : « Il devint l'homme de M. de Louvois, à qui il rendoit compte et qui le mena vite. » [Mémoires, éd. Boislisle, t. XI, p. 36.)
2. Comme Saint-Simon [Mémoires, t. X, p. 348, 430 et 594-597), Saint-IIilaire apprécie sévèrement cette capitulation. « Les excuses du marquis d'Huxelles furent mal reçues, dit-il... Les plus clairvoyants ne donnèrent point la-dedans et disoient que le marquis d'Huxelles avoit prouvé en ce siège qu'il savoit également commander et obéir : l'un parce qu'il avoit défendu sa place dans toutes les règles de la science militaire; ; et l'autre parce qu'il I avoit rendue dans le temps limité par le ministre, qui craignoit sa chute, et avoit besoin d'un mauvais événement pour se rendre plus nécessaire et rattraper tout son crédit. » [Mémoires, éd. Lecestre, t. H, p. 113.)
3. Le caractère de Louvois et de son œuvre a été apprécié, il y a tantôt cinquante ans, avec une admirable hauteur de vues, par Fustel de Coulanges, dans son fameux article de la Revue des Deux Mondes (l*"" janvier 1871) : La politique d'envahissement, Louvois et M. de Bismarck, réimprimé depuis dans les Questions historiques et dans les Questions contemporaines , qui juge avec une sévérité courageuse les tendances de la politique du ministre et les défauts de son ambition.
homme ! l'ambition de régner dans la guerre peutelle faire faire el exécuter impunément ces sortes de coups fourrés ? Oh ! bien, on ne dira pas cela de moi ; je n'ai jamais brouillé les cartes pour me rendre nécessaire. D'autres l'ont fait ; donc d'autres l'ont pu faire. J'en conviens, et la perte de la bataille d'Avein ^ fut un trait de la politique du cardinal de Richelieu ; mais il falloit nommer un général qui voulût obéir à sa honte et se laisser battre. Ainsi la chanson ne manqua pas de dire :
Il s'enfuit comme une biche Ce grand maréchal de Guiche.
Lampons, lampons,
Camarades, lampons ^.
Muiden-^, selon cela, sera encore un des coups fourrés du marquis de Louvois. Le maréchal de
1. C'est la bataille d'Honnecourt — village sur l'Escau!, à l'entrée du Vermandois, cant. de Marcoing, arr. de Cambrai — que le maréchal de Graraont permit, le 26 mai 1642, contre le général espagnol Don Francisco de Mello, et qu'on prétend qu'il perdit sur l'ordre de Richelieu. Je ne sais pourquoi Brienne pai'le ici de la bataille d'Avein, — petit endroit du pays de Liège — gagnée le 22 mai 1635 par les maréchaux de Châtillon et de Brézé, et où le maréchal de Gramont semble n'avoir que faire.
2. Brienne a déjà parlé de cela (t. I, p. 192) et cité le refrain dont il se souvient encore ici.
3. Sur le Zuiderzée, à quelques lieues d'Amsterdam. Maurice de Nassau lit entrer ses troupes dans la ville, au moment où elle traitait de sa reddition avec le marquis de Rochefort, et cet acte d'initiative, en préservant Muiden, sauva Amsterdam et la Hollande. On prétendit alors assez généralement que Louvois « regardoit la continuation de la guerre comme une chose absolument nécessaire à ses intérêts ». (Saint-Hilaire, Mémoires, t. I, p. 100.)
Rochefort ^ pouvoit obéir à celui qui b... sa femmeà ses yeux sans qu'il se scandalisât. Cela me passe, et comme je ne suis pas accoutumé aux trahisons, j'ai beaucoup de peine à croire que les autres en soient capables. Voilà les deux premiers articles du texte bien éclairés. La conquête de Flandre n'a pas besoin de commentaire. Le Roi l'a prise, et l'a gardée, et la gardera.
TEXTE
Mon auteur parle assez cavalièrement à la page 179 du IIP chapitre du Testament politique, de la conquête de la Franche-Comté. « Votre Majesté, dit-il, s'achemina pendant la plus grande rigueur de l'hiver dans la comté de Bourgogne, dont elle étoit bien sûre de la conquête, parce que le prince de Condé en avoit traité avec le marquis d'Yenne ^ qui étoit gouverneur, etc. »
GLOSE
Ce qui vient par la flûte s'en va par le tambour. Le proverbe est fort à propos. En effet, les Hollan-
1. Henri-Louis d'Aloigny, marquis de Rochefort, était lieutenant général depuis le 15 avril 1672 et devint maréchal de France en 1675. Il mourut le 22 mai 1676, à Nancy, du regret, dit-on, de son échec de Muiden.
2. Madeleine de Laval, maréchale de Rochefort, « la belle Madelonne », comme l'appelle M™^ de Sévigné [Lettres, éd. Monmerqué, t. IV, p. 43), était en si bons ternies avec Louvois qu'on appelait son mari « le maréchal de la Gaîne à cause que sa femme étoit des amies du ministre. » (Saint-Hilaire, Mémoires, t. 1, p. 238.)