‹ MémoiresChapitre 11 sur 65 · LIVRE CINQUIÈJVIE · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈJVIE

Sommaire. — Le comte de Briennc, reçu en survivance de la charge de secrétaire d Etat qu avoit Monsieur son père^ va étudier en philosophie à Maijence ; se trouve à Ratisbonne au couronnement du Roi des Romains; revient achever son cours de philosophie à Mayence ; en part pour Hollande^ Danemark el Suède ^ oii il fait quelque séjour^ retenu par une grande fluxion sur les yeux ; fait de la part du Roi très chrétien les compliments au roi de Suède sur son mariage avec la princesse de Holstein; part de Stockholm pour se rendre àDantzig parla Laponie. Réfutation du livre du sieur Jean Scheffer où l'auteur est fort repris des choses qu'il rapporte dans son Itinéraire latin comme témoin oculaire. Son arrivée à Dantzick '.

L'an 1652, le 24" jour de juillet, veille de saint Jacques, apôtre, et fête de sainte Christine, vierge

1. Note de Brîenne : « Sommaire du livre premier et second de cette partie, cest-k-dire du cinquième et du sixième de ces

et martyre, je partis de Paris, âgé de dix-sept ans, accompagné du sieur François Blondel, maréchal des camps et armées du Roi, célèbre dans les lettres et dans les armes, gentilhomme de Picardie, de la maison de Bouqueval, natif de Ribemont, où son père exerçoit une charge de judicalure'. Mon père me Tavoit donné pour gouverneur et précepteur tout ensemble, aussi bien que pour maître des mathématiques et du dessin. I.c jour d'auparavant, j'avois pris congé de M. le comte de Brienne, mon père, et de ma sainte mère, qui me donnèrent tous deux leur bénédiction, et me souhaitèrent un heureux voyage. La France étoit alors partagée en différentes factions, les environs de Paris remplis de gens de guerre. La ville même n'en étoit pas exempte, depuis la fatale journée du combat dans le faubourg Saint- Antoine, entre les troupes du Roi commandées par iVL de Turenne et celles du duc d'Orléans, oncle du Roi, jointes à celles du prince de Condé, qui venoit d'être à deux doigts de sa perte et de la ruine totale de son parti, sans que Mademoiselle ayant retiré Monsieur, son père, de l'assoupissement, ou, pour mieux dire, de l'indifférence, dans laquelle le cardi-

Aléraoires. Le premier on cinquième livre finit à l'arrivée de 1 auteur il Hambourg; le second, ou le sixième, à son arrivée à. Dantzig, avec un supplément contenant une relation véritable do la Laponie, opposée à Thistoirc fabuleuse de Jean Schcfler. >' — Ce sommaire, comme le précédent, n'est pas tout à fait exact, car l'auteur, chemin faisant, s'est déterminé à écrire un septième livre, dont le voyage de Laponie fait précisément l'objet.

1. Il a déjà été question de François Blondel (t. I, p. 231) et il en sera question bien davantage désormais.

nal de Retz entrctenoit son esprit, durant que M. le Prince ne eomhattoit plus pour la gloiie, mais pour défendre sa vie, qui ne fut jamais en si grand danger, sans, dis-je, que Mademoiselle lui ayant découvert le véritable état des choses, fut par ses ordres, ou sans ses ordres même*, comme d'autres ont dit, faire tirer le canon de la Bastille sur l'armée victorieuse du Roi, et quelques volées portèrent jusqu'à Charonne •^. d'où Sa Majesté, accompagnée du cardinal ^lazarini et de ses principaux officiers, qui eurent ordre de se tenir auprès de sa personne sacrée, regardoit, comme d'un théâtre, la décision de ce sanglant combat, où l'on jouoit, pour ainsi dire, à quitte ou à double. Chose étrange que des intérêts et des ressentiments particuliers eussent mis la couronne et l'État en si grand péril, et la personne même du Prince en butte de ses propres canons, qui Tobligèrent à se retirer à Saint-Denys, un peu plus vite qu'il n'en étoit venu pour assister

1. L'original de l'ordre, signé par Gaston d Orléans, de tirer le canon de la Bastille sur les troupes royales a été conservé dans les collections de Baluze, à la Bibliothèque nationale, et publié par le comte de Cosnac, dans ses Souvenirs du règne de Louis XIV, t. VIII, p. 239.

2. « Une inspection attentive des lieux nous a fait reconnaître que le point d'observation occupé par le jeune roi et le cardinal devait être l'emplacement sur lequel passe aujourd'hui la rue de Charonne à la Villette, qu'il ne faut pas confondre avec la rue de Charonne au faubourg Saint-Antoine. Ce point est le plus culminant, et les constructions qui obstruent la vue aujourd'hui n'existaient pas alors. » (Comte de Cosnac, Souvenirs du règne de Louis XIV, t. II, p. 233.) C'est actuelment la partie de la rue Pelleport comprise entre les rues du Surmelin et de Belleville.

à ce sanglant spectacle. Ce fut en cette journée où feu Saint-Maigrin \ qui alloit à grands pas au bâton de maréchal de France, fut tué ; les ducs de Nemours ^ et de La Rochefoucauld ^ dangereusement blessés, celui-ci d'un coup de mousquet qui lui perçoit le visage au-dessus des yeux, dont il resta borgne et presque aveugle le reste de ses jours, et l'autre de vingt et un ou vingt-deux coups de mousquet aussi, ou de pistolet, dont le plus fâcheux étoit celui qu'il reçut dans le bras, ce qui ne l'empêcha pas, tant il avoit hâte de mourir (n'étant pas encore bien guéri de ses blessures, reçues en si mauvaises occasions, c'est-à-dire en portant les armes contre son prince), de s'aller faire tuer par le duc de Beaufort, son beau-frère ^ à quelque temps de là, d'un coup de pistolet dans la tète (d'autres disent dans le cœur), tant l'émulation et la jalousie étoient fortes entre ces deux illustres rivaux de gloire et d'amour. C'est à peu près l'état auquel étoit la ville qui m'a donné naissance, lorsque j'en partis -^ pour aller respirer

1. Jacques d'Estuerd de Caussade, marquis de Saint-Maigrin. Amoureux de M"^ de Vigean, il en voulait, dit-on, à Condé, de 1 avoir délaissée. Son corps fut inhumé le 6 juillet dans la collégiale de Saint-Denis, « vis-à-vis la porte du trésor. »

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