‹ MémoiresChapitre 14 sur 65 · Rittmeister, capitaine de cavaliers · texte numérisé non relu

Rittmeister, capitaine de cavaliers

2. D'après la Gazette du 11 mai 1652, Charlevoix venait d'être rétabli dans son gouvernement de Brisach.

3. Gaspard de Champagne, comte de La Suze, époux de la galante Ilcnrictte de Coligny.

DE M. LE COMTE DE nRIEN>E. * 113

port ; mais nous ne nous fiions que de la bonne sorte à tous ces petits tyrans des provinces éloignées, qui font peu d'état des passeports. Ce qui m'étonna le plus dans ectte petite disgrâce, qui est la seule qui me soit arrivée dans tous mes longs et périlleux voyages, ce l'ut que le capitaine qui nous prit et qui n'entendoit d'autre langue que la sienne, que je ne savois encore, ni personne de notre bande, hors M. Blondel qui en écorclioit quelques mots et n'entendoit en nulle manière la prononciation, de sorte que c'étoit à peu près la môme chose de n'en savoir rien du tout ou de n'entendre l'allemand aussi imparfaitement qu'il l'entendoit alors. Ce peu qu'il en savoit ne laissa pas de nous servir, et on peut dire que sans lui, qui savoit la guerre pour y avoir longtemps été avec réputation et en avoir rapporté force cicatrices honorables dont il se passeroit fort bien, nous aurions été maltraités plus que nous ne le fûmes. Car s'il n'y avoit eu auprès de moi que Bouleau, qui vouloit qu'on se mît en défense, nous aurions tous été tués infailliblement, et c'est un miracle de ce que Dieu permit que nous ne le fûmes pas. Je n'y fis point d'attention sur le champ, quoique je puisse dire sans vanité que je n'eus point de peur du tout, soit que je ne connusse pas le péril où nous étions, soit que le ciel m'ait donné un cœur assez ferme pour ne sefFrayer de rien qui m'arrive, et une telle présence d'esprit que je n'ai jamais de ma vie perdu la tramontane, c'est-à-dire le jugement, dans quelque danger que je me sois trouvé sur la terre et sur la mer. Une fois entre autres je pensai être noyé en passant une rivière à //. 8

gué dans le duché de Mecklembourg ', en carrosse, avec les sieurs Bunzaw et Vandeuil, genlilsbommes du prince. Ils se crurent perdus l'un et l'autre, et se laissèrent mouiller sans prendre garde à eux, tant la peur les avoit saisis ; mais pour moi je me levai sur mon siège si bien, et me tins avec les mains si fortement attacbé à l'impériale du carrosse, que je n'eus que les pieds et la moitié des jambes de mouillées, au lieu qu'ils eurent de l'eau, Vandeuil, qui étoit à la portière, jusqu'aux aisselles, et Bunzaw jusqu'au milieu du corps. Mais revenons à Isaac qui nous prit à Waldighofen. Ce qui, dis-je, m'étonna le plus en toute cette fâcheuse rencontre ce fut que ce capitaine, qui ne savoit pas lire, nous jeta nos passeports au nez et fut prêt à les déchirer, et ne laissa pas de nous conduire dans la forêt voisine en dessein de nous dépouiller et peut-être même de nous tuer, après nous avoir volés. Mais Dieu, qui m'a toujours gardé dans mes voyages, l'empêcha d'exécuter son mauvais dessein par la rencontre que je vais dire en deux mots. Un nommé Duratzel, habitant de Brienne, étoit cavalier dans la compagnie qu'lsaac commandoit et se trouvoit par bonheur parmi les gens qui lattendoient dans la forêt, me reconnut et moi lui, qui l'appelai par son nom. Il vint à moi aussitôt, et comme il parloit bon allemand, il empêcha qu'on ne nous fît de déplaisir, et protesta plusieurs fois avec serment que nous étions

1. Sans doute quand Brienne y alla, quinze ans plus tard, et séjourna près de Chrislian-Louis, duc de Mecklembourg-SchMerin, dont les personnages nommés ici sont des gentilshommes ordinaires.

bons serviteurs du Roi. Son commandant le fit taire, et Isaac qui nous avoit pris ne laissa pas, nonobstant cela, de nous conduire encore plus avant dans le bois, et là de nous faire ouvrir nos valises, où un bel habit en broderie d'or (qui m'avoit servi le jour de la majorité du Roi, à Paris, où j'eus l'honneur d'être un des gentilshommes choisis qui l'accompagnèrent à la cavalcade qui fut faite du Palais-Royal jusqu'au Palais, où le Roi fut déclaré majeur), où, dis-je, ce bel habit lui donna dans les yeux et pensa être cause de notre perte. Mais ce qui le tenta le plus fut la bourse bien garnie de beaux ducats et de pistoles d'Espagne qu'il trouva dans la valise du sieur Bouleau, avec quantité d'assez belles bardes. Ma montre d'or aussi, que je perdis depuis dans le Rhin, en tirant mon mouchoir de ma poche, lui fit fort envie. Elle étoit sonnante et de Martinot ^ des Galeries, excellent horloger. Il eut presque autant valu pour moi qu'Isaac m'en eut déchargé que de la perdre dans un fleuve qui ne m'en a point d'obligation. Cela fait, il nous rangea tous sept que nous étions à l'entour d'un gros arbre, et mit des sentinelles, ou, pour parler plus correctement, trois vedettes autour de nous, dont l'une nous dit, peutêtre pour nous faire peur, de penser à notre conscience. Je ne fis que rire de cet avertissement, qui

1. Gilles Martinot, dont le nom figure maintes fois, pour des travaux d horlogerie, sur les Comptes des bâtiments du roi sous le règne de Louis XIV, publiés par Jules GuifFrey, t. I, col. 22, 81, 87, etc. Il faisait partie d'une vieille famille d'horlogers parisiens [Bulletin de la société de Vhistoire de Paris, 1877, p. 81).

ne plaisoit pas à M. Blondel, et par la miséricorde de Dieu, il ne nous fut fait aucun mal ; et toutes mes hardes se retrouvèrent en leur entier à mon arrivée à Brisach, où il ne tint qu'à moi de faire pendre le capitaine Isaac, comme M. de Charlevoix m'en pressa fort, sans doute plus pour m'obliger à écrire qu'il n'avoit point de part à l'insulte que j'avois reçue de ses gens que pour avoir en effet envie d'en venir à l'exécution. La femme du capitaine vint se jeter à mes pieds et me demanda avec larmes la vie de son mari, que je lui accordai de bon cœur, à la charge qu'il feroit une autre fois plus d'état des passeports du Roi et des princes du sang. Ce qu'il promit volontiers, et vint me remercier, ayant encore les fers aux mains, que je lui fis ôter par La Souche à l'heure même.

A peine étions-nous échappés de ce péril, queje fus averti par M"^ la comtesse de Harcourt ^ qui étoit alors à Brisach et y attendoit à toute hem*e l'arrivée de monsieur son mari, que Charlevoix, avec l'abbé de Pontchàteau -, et Morou, secrétaire du comte de Harcourt, avoient mis en délibération vs'ils m'arrêteroient dans leur place, pour avoir entre leurs mains en otage une personne de ma qualité et

1. Marguerite-Philippe du Camboul. veuve d'Antoine de Laage, duc de Puylaurens, et remariée, en février 1639, à Henri de Lorraine, comte d'Harcourt (20 mars 1601-25 juillet 1666).

2. Sébastien-Joseph de Coislin du Cambout de Pontchàteau, dit l'abbé de Pontchàteau (1634-1699), dernier fils du marquis de Coislin et frère de la comtesse d'Harcourt, fervent janséniste et ami de Bricnne.

de ma dignité (car, étant déjà reçu en survivance de la charge de mon père, je puis parler ainsi sans qu'on ait droit d'y trouver à redire), afin de se faire mieux traiter de la cour de France, après la défection qui étoit sur le point d'éclore. Mais M™° de Harcourt fît si bien, par l'entremise de monsieur son frère, qui n'approuvoit pas tout à fait la résolution violente de Charlevoix, qu'on me laissa partir de Brisach, sans me faire aucune nouvelle insulte et sans retarder par le violement du droit des gens, le cours de mon voyage et de mes études qui étoit ce qui pressoit le plus.

J'ai passé ci-dessus quelques lignes du latin, que je n'ai point traduites, en racontant la manière dont je fus pris à Waldighofen, à quatre lieues de Bâle. Mais je ne juge pas à propos de les remettre ici, parce [que] cela ne feroit qu'interrompre la narration. Il suffit de les marquer à la marge de ces Mémoires, où ceux qui entendent le latin les pourront lire, et ceux qui ne l'entendent pas se les faire expliquer '. Mais je ne dois pas oublier, puisqu'il

1. Note de Brienne : « Irruunt [Isaac et ses gensl, armis spoliant, et apprehensis equorum habenis traJiunt in silvam. Intcrrogat dccurio, an staremus a partibus Condaei. Respondet Lomenius, Régi se fidum nil taie moliri. Non habetitr fides : coeunt inter se, et délibérant, an exutos nos et inermes dimitterent, an irucidarent, an Montein Lrisiacum deduccrent. Haec potior visa est sententia. Condaeanvin militem scribebat tum Susanus cornes, Befortii praefectus . Inde in nos orta suspicio. Lomenius Cliarici-oio, qui nomine Rcgis Monti Brisiaco praeerat, per litteras se patef'ecit. lUe sine mora obviam mittit ex familia nobilem, quodcuinque conligerat lionesta oratione per eam purgaturus, et Montent Brisiacum invitaturus. Trepidantibus et

m'en souvient, un autre péril, incomparablement plus grand, dont Dieu, en permettant que nous fussions pris prisonniers, nous délivra par son infinie bonté. C'est du capitaine Isaac que j'appris ces particularités, que je n'avois point dites dans mon itinéraire latin. Il me dit donc que, s'il ne nous avoit pas arrêtés, nous serions tombés dans une embuscade de gens de pied, qui étoienî postés dans la forêt entre Bàle et le lieu où nous fûmes pris ; que ces Allemands encore plus brutaux que lui (car alors il avoua la dette de bonne foi), n'auroient pas manqué de tirer sur nous du lieu où ils se seroient embusqués, et que nous aurions eu grand peine à nous tirer de ce danger inévitable. Peut-être me dit-il cela pour me consoler d'être tombé entre ses mains ; et quand je fus à Brisach, je ne crus pas qu'il falloit parler de cette circonstance à Charlevoix puisque aussi bien la cbose n'étoit point arrivée. Le déplaisir de n'avoir point vu Bâte m'est resté toujours depuis ; et si je suis jamais libre, je prendrai par la Suisse tout exprès mon chemin vers l'Italie, où je désire d'aller quand je le pourrai, tant pour m'acquitter d'un vœu que j'ai fait, tant au tombeau de saint Charles Borromée qu'à Notre-Dame de Lorette et au cercueil des saints apôtres saint Pierre et saint Paul.

Charlevoix donc, comme je viens de dire, ne laissa pas de me très bien recevoir en apparence, quelque mauvais dessein qu'il eut contre moi dans l'âme. Il

veniam petentibus aggressoribus Lomenius generose vindictam remittit, etc. Itinerariurn, p. 3 et 4. »

méditoit et projetoit dès lors le crime qu'il entreprit assez légèrement et dont le succès ne lui fut pas heureux ', Il vint assez loin au delà du pont du Pdiin au devant de moi, à la tète de la compagnie de ses gardes, et m'ayant fait donner un fort beau coureur gris pommelé, qui pensa tomber avec moi dans le fleuve, une planche du pont de bois (où ces planches ne sont point clouées ni arrêtées) ayant fait la bascule sous les pieds de mon cheval, à qui je donnai un grand coup d'éperon dans les flancs de toute ma force, ce qui joint à la peur que ce gentil animal eut de tomber dans la rivière, lui fit faire un élan en avant dont bien me prit : ce qui lui sauva la vie et à moi aussi. Car tombant de si haut nous nous serions infailliblement noyés ensemble, et jamais on n'eut entendu parler du jeune comte de Brienne, qui est le héros de ces Mémoires, s'il m'est permis de parler ainsi de moi-même. Mais à la vérité celui dont j'écris l'histoire étoit si différent de cet autre qui pourrit dans les cachots de l'Inquisition de France (pour ne pas dire toujours Saint- Lazare) que j'ai cru pouvoir, en m'égayant, le traiter de héros en comparaison de ce pauvre prisonnier, qui, faute de meilleure occupation, s'amuse à écrire le récit de ses propres aventures. Hier encore, de fraîche mémoire, après dix ans de la plus dure captivité qui fût jamais, on s'avisa, sur des crimes supposés et sur des choses qui se sont passées il y a deux ou trois ans dans ce même lieu où je suis

1. Note de Brienne : « Jam tutti Charlevoius scelus meditabatur, quod nefarie inchoatum, infelicissime cessit. P. 4. »

détenu, et dont j'ai fait une pénitence plus que suffisante, hier, dis-je, on s'avisa de me fermer mes fenêtres du côté de Montmartre, d'où me venoit la plus belle vue (s'il y en peut avoir de belle dans une prison telle que celle-ci), avec des barres de fer scellées dans le mur avec des planches ; de me barricader ma porte ; de m'y faire un guichet pour me passer par ce trou mon manger, comme à un pestiféré ; en un mot, après m'avoir fouillé sur un ouïdire que j'avois quelque arme offensive, ce qui ne se trouva point, après que six frères dévots m'eurent mis en chemise et en caleçon dans un des cachots de la lingerie, on me ramena dans ma chambre ainsi barrée, grillée et fortifiée de nouveau de tout ce qu'on s'est pu aviser de plus cruel et de plus contraire à mon humeur, toujours libre et enjouée, ce qui ne plaît pas aux supérieurs de cette affreuse maison. Et M. Talec \ homme sévère s'il en fut jamais, me dit de son ton magistral, en qualité de préfet des pensionnaires, que je prisse patience, parce que je n'en sortirai pas si tôt. Mais moi ayant reçu sans trouble ni émotion cet arrêt de ces messieurs les missionnaires, (jui ne sont point mes juges légitimes, puisque je ne dépends que du Roi et de Monseigneur Tarchevêque de Paris, de celui-là en qualité de conseiller d'État ordinaire, qu'on ne me peut ôter qu'avec la vie, et de celui-ci comme son

1. Nicolas Talec, né le 2 juillet 1623 à Nizon dans le diocèse de Quimper, entra dans l'ordre de Saint-Lazare le 19 août 1646, fut ordonné prêtre en septembre 1648, et fit les vœux le 23 janvier 1656 [Archives nationales, MM 5 19-* ).

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sous-diacre de Tl'lglise de Paris, quoique très indigne ; moi, dis-je, ayant ouï sans nulle altération la prononciation de cette injuste sentence, je me mis à oinir à Dieu dans la joie de mon cœur ce nouveau calice qu'on me fait boire ; et après avoir légèrement soupe, parce qu'à dire vrai, j'avais le cœur un peu serré, ce qui m'a empêché de dormir cette nuit aussi bien qu'à mon ordinaire, je ne laissai pas de composer cette j)ctitc ode, qui est peut-être la meilleure pièce qu ait produite mon chagrin; caria douleur ne manque jamais d'être éloquente et le lecteur ne sera peut-être pas fâché de la voir ici. La voici donc telle qu'elle est et que mon ressentiment plutôt que mon génie, de lui-même assez porté à la poésie, me l'a dictée cette nuit, au lieu de me laisser prendre un peu de repos, quoique j'en eusse un extrême besoin.

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