ODE CHRÉTIENNE
Après dix ans que j'endure Sans me plaindre ma prison, On barricade et l'on mure Mes fenêtres sans raison.
On voudroit m'ôter l'usage De l'air qu'on accorde aux fous Et l'on croit me rendre sage En redoublant mes maux et mes verrous.
Mais les verrous et les portes Dont on me fait un enfer Ne sont pour les âmes fortes Rien que du bois et du fer.
Je traite de bagatelles Ces tourments extérieurs ; Mais mes souffrances sont telles Qu'il n'en est point de semblables ailleurs.
On se lassera peut-être Enfin de me maltraiter :
Tel à présent est mon maître Qui pourra me respecter.
Le bonheur suit Tinfortune, Après le mal vient le bien :
Ce qui plus nous importune A. dire vrai le plus souvent n'est rien.
Et vous, mon Dieu, dont la grâce Tempère mes déplaisirs, Donnez-moi bientôt la place Seul objet de mes désirs.
Accomplissez la promesse Que me fit la vérité :
Je pleure et gémis sans cesse ; Couronnez-moi, si jeTai mérité.
Vous couronnez nos mérites Couronnant vos propres dons ; Vos bontés sont sans limites Comme le sont vos pardons.
Faites-moi miséricorde ; Ce qui me semble ennuyeux, Si votre fils me l'accorde, Me paroîtra bien peu de chose aux cieux.
Tout ce qu'on souffre en ce monde N'est rien en comparaison De la gloire sans seconde Dont brille votre maison.
En ce palais votre temple, En ce saint lieu d'oraison, Si jamais je vous contemple, Je serai bien payé de ma prison.
Ce sera là que ma lyre
Jointe aux neuf chœurs glorieux
Ne cessera point de dire
Vos louanges dans ces lieux ;
Dans ces pieux champs de la Grâce,
OÙ finiront mes malheurs, Quand la mort que tout efFace Aura tari la source de mes pleurs.
Fait ce 19""' de janvier 1683, jour de saint Lomer, abbé, et de saint Antoine, aussi abbé, remis dans le Parisien, et de saint Canut, martyr, dans le Romain, à qui je me recommande et que je prends pour patrons de ma nouvelle prison, qui a redoublé en ce jour, au bout de dix années qu'il y a que je suis à Saint-Lazare.
Le lecteur me pardonnera, s'il lui plaît, cette petite digression, que ma juste douleur m'a fait faire malgré moi. Je ne me pique point de faire des vers mieux qu'un autre ; mais je doute si Malherbe luimême auroit fait en si peu de temps une si bonne ode. Elle est chrétienne et philosophique tout ensemble, et je me tiens assez bien récompensé de la nuit que j'ai passée tout entière sans fermer l'œil, puisqu'elle m'a fait produire une pièce si touchante et qui peut-être ne vous déplaira pas. Mais reprenons le fil de notre narration .
De Brisach, où je fis peu de séjour pour les raisons que j'ai dites ci-dessus, je me rendis sur le Rhin en bateau, non sans quelque danger de ma vie, à Strasbourg, ville impériale que Louis le Grand, par une charité qui a peu d'exemple depuis le règne de Charlemagne et de saint Louis ses aïeux, qui ont tant fondé et rétabli d'églises en leurs jours, vient de rendre à son maître légitime, l'évêque de Strasbourg, de la maison de Furstemberg % et encore a
1. Brienne fait allusion ici à des événements bien postérieurs à son voyage, puisqu'ils commencèrent seulement à se pro-
assuré celte chaire épiscopale, et si importante à la religion chrétienne et à la gloire et à l'honneur de l'Eglise apostohque et romaine, qui pour renchérir, s'il se pouvoit, sur la sainte action de Louis le Grand, vient d'accorder le gratis des bulles de cette illustre église au frère du mort, le prince Guillaume de Furstemberg ', si connu par sa prison de Neustadt, où l'Empereur le fit enlever à Cologne par le marquis de Grana ~, à la persuasion de Lisola ^, son intime confident, le fit conduire avec beaucoup d'incommodité pour la personne de ce généreux captif, à qui le Roi, son protecteur et bienfaiteur, fit rendre la liberté par le traité de Nimègue, lui accorda sa nomination pour la première promotion de cax'dinaux qui se doit faire pour les couronnes,
duire en octobre 1681. C'est le 20 de ce mois que le prince François-Egon de Furstemberg, évêque de Strasbourg, qui seconda grandement la politique de Louis XIV en Alsace, et avait vécu presque toujours éloigné de son diocèse, put rentrer dans sa ville épiscopale. Il mourut peu après, le 1*"" avril 1682, et son frère, Guillaume-Egon, lui succéda. Les diverses phases de la politique française en Alsace sont exposées avec discernement dans le livre de Legrelle, Louis XIV et Strasbourg, 1884 (4* édition), p. 471, 570, etc.
1. Saint-Simon a eu, à maintes reprises, l'occasion de s'occuper du cardinal Guillaume de Furstemberg (éd. Boislisle, t. II, p. 355, t. III, p. 188, etc.) et a tracé de lui un portrait très vivant [ibùL, l. VII, p. 86), dans lequel sont insérés les principaux traits de sa biographie.