‹ MémoiresChapitre 16 sur 65 · Othon-Henri, marquis de Carretto, Saona }' Grana · texte numérisé non relu

Othon-Henri, marquis de Carretto, Saona }' Grana

3. François-Paul, baron de Lisola (1613-1675 , diplomate au service de TEmpire et auteur de nombreux écrits contre la politique de la France. Voy. Hermile Reynald, Le baron de Lisola, sa jeunesse, sa première ambassade en Angleterre, dans la Revue historique, mars-avril 1885.

et combla tant de faveurs par la conquête de Slrashouri;, le rétablissement de la religion catholic{ue et rairermissemenl de cette grande prélatuie dans la maison de Furstemberg. Je n'ai pu m'empéeber de dire ici ces choses par avance, craignant que je ne puisse avoir assez de forces pour pousser ces Mémoires jusqu'au temps de cette dernière action de mon Roi, si zélé pour l'Église ; en tout cas, ce qui est dit ne sera plus à dire, et ce sera toujours autant de fait. Or, pour revenir à mon voyage, Strasbourg est célèbre par son arsenal, dont Louis le Grand est à présent le maître, et par la tour de son église épiscopale, la plus belle et la plus haute sans doute qui soit dans l'univers, par son horloge si ingénieuse et par son pont sur le Rhin, tant de fois pris et repris, et qu'on ne reprendra plus sur le brave Chamilly \ qu'a rendu immoi tel et imprenable (s'il m'est permis de parler ainsi) le fameux et long siège de Grave sur la Meuse, où ce courageux capitaine a plus fait de dommage à l'armée du prince d'Orange, en différant si longtemps par son courage et jjarsa prudence la prise de cette méchante place, que la Hollande n'a reçu de profit et d'honneur de celte faible conquête ■-. Yoilà ce qu'il } avoit de mon temps de plus remarquable à Strasbourg. Les forts et la citadelle dont le Roi Ta muni doivent à présent être mis au

1. Noël Bouton, marquis de Chamilly, né en 1636, maréchal de France en 1703, mort en 1715. C'est lui qui fut, dit-on, l'objet de la passion de Maria Alcaforada, la religieuse portugaise dont les lettres sont fameuses.

2. L'investissement de Grave eut lieu le 28 juin 1674 et la capitulation le 29 octobre suivant.

rang de ses merveilles. Chose presque incroyable, que Louis le Grand, sans discontinuer les bâtiments et les fontaines miraculeuses de Versailles, ni l'entretien de ses armées, peut tenir ses envieux en haleine même pendant la paix ; mais, que dis-je, en haleine ? Je voulois dire en suspens et en crainte, en un mot hors d'état de lui nuire et de troubler le progrès de ses réunions, qui kii acquièrent tous les jours, sans coup férir, plus de places que ne firent à la France nos guerres passées ! si on en excepte la dernière de Hollande, où quarante villes reçurent en une campagne le joug de leur glorieux vainqueur, celle de la Franche-Comté qui fut prise et reprise en moins d'un mois, c'est-à-dire en huit jours la première fois et en quinze au plus la seconde. Je ne parlerai point de la conquête de la meilleure moitié de la Flandre ; cela se dira ailleurs en temps et lieu. Mais je ne puis, avant que sortir de Strasbourg, m'empêcher de dire aux princes et aux potentats, électeurs et autres, qui ont intérêt à la manutention de la paix de Westphalie et de Nimègue, que Strasbourg est bien mieux entre les mains de son évêque, son légitime seigneur, sous la protection toutefois de la France, qu'il n'étoit entre celles des protestants, et que cette seule considération, quand il n'y en auroit point d'autre, et que le Turc ne menaceroit pas comme il fait d'envahir au printemps prochain le reste de la Hongrie, reste déplorable et qui ne l'arrêtera pas, en un mot de prendre Vienne, c'est-à-dire de s'ouvrir une porte pour entrer quand il lui plaira dans l'Allemagne ; cette seule considération, dis-je, quand ces autres raisons si pressantes

que je viens d'alléguer n'y seroient pas jointes, devroit empêcher tous les princes de l'Empire de redemander à l'Église une ville qui lui appartient pour la rendre à l'hérésie qui l'avoit usurpée et qui n'y a aucun droit ; au lieu que Strasbourg étoit certainement de l'ancien partage des rois d'Austrasie, dont les droits sont dévolus avec la Lorraine à Louis le Grand, en vertu de la défection et du manque de parole du duc dernier mort ^ Mais à quoi s'amuse-t-on ? On demande une bagatelle quand il ne s'agit que de demander du secours contre la puissance ottomane. C'est à cela que l'Allemagne devroit se borner, et si le conseil de Vienne, qui ne se remue que par les mouvements et les impressions que lui donne celui de Madrid, vouloit et osoit s'opposer à une prière si juste qu'un roi très chrétien et aussi religieux qu'est le nôtre ne lui refuseroit jamais, si elle lui étoit faite de bonne grâce et dans les formes requises. Il faudroit que tout l'Empire s'assemblât exlraordinairement pour faire enfermer son nouvel Augustule "• dans un cloître, le tondre et le raser, comme on a fait tant de fois les princes indignes de porter le faix des grandes guerres, de ces guerres où il va comme en celle qui se prépare,

1. Charles IV de Lorraine, né le 6 avril 1604, mort le 17 septembre 1675.

2. Brienne vise manifestement ici l'empereur Léopold V (1655-1707), qui, destiné à l'Église et fort peu guerrier, doubla presque, avant de mourir, l'étendue des états autrichiens. En 1682, les Turcs le menacèrent, de concert avec les Hongrois, et il eût succombé sans la victoire de Sobieski (12 septembre 168.}.

non du salut et de la conservation d'une ville ou d'une province particulière, mais du salut et de la conservation de la capitale de l'Empire et de l'Empire même. Voilà ce que le zèle que j'ai pour l'Eglise prête d'être opprimée par son implacable ennemi, m'oblige de dire à ceux qui y ont cent fois plus d'intérêt que moi-même ou que Louis le Grand, pour qui je parle et qui ne me désavouera pas de ce que je dis. Qu'on recoure à lui avec confiance. l'Allemagne est préservée; qu'on laisse faire l'Empereur, elle est perdue sans ressource. En cette extrémité, princes allemands, électeurs germaniques, vassaux de l'Empire, républiques et villes libres, y a-t-il à balancer? Sortez enfin, et le plus tôt c'est le meilleur, sortez de votre assoupissement. Assez vous avez mis, contre votre coutume, d'eau dans votre vin ; c'est à présent qu'il faut le boire pur, de crainte que les Turcs ne vous fassent boire la coupe de la colère demain jusqu'à la lie. Hune humiliât et hune altat. Celui-ci est le Roi ; l'autre étoit foible Empereur. Quia calix in manu Domini vini meri plenus mixto. Et inclinabit ex hoc in hoc '. Voilà vos irrésolutions et voici ce que vous avez à craindre, Verumtamen faex ejus non est ex inanita, bibent omnes peceatores tenes '^. Dieu vous délivre de ce malheur, et nous de le voir.

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