‹ MémoiresChapitre 17 sur 65 · II · texte numérisé non relu

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trouve pas ce calcul exact, mais je ne laisse pas de le mettre ici tel que Mérian l'a mis dans sa Topographie, se pouvant faire qu'il compte la fondation de l'église de Strasbourg dès le temps de Clovis, premier roi chrétien : en ce cas son calcul seroit bon et juste. La plus commune opinion est de rapporter à Louis le Gros la fondation de ce superbe et merveilleux édifice. Du temps de Clovis on ne bàtissoit pas ainsi. Voilà pour ce qui est de la tour et de l'église. J'ajouterai seulement en cet endroit que je juge, à considérer le plan de cette église que j'ai devant mes yeux en composant ceci, que selon toutes les apparences on avoit dessein de faire à côté de cette flèche une tour moins haute, ou peut-être pareille, mais que la grandeur des frais a interrompu cette noble et hardie entreprise ^ Je compte trois étages jusqu'à l'aiguille et encore deux étages à l'aiguille sans la pointe, qui n'est guère moins haute que les deux étages qui sont au dessous ; de sorte qu'en tout, c'est six étages, d'un exhaussement presque égal et tout à fait hardi. La pointe de la tour ou du clocher, pour me faire mieux entendre, est en colimaçon ou à vis, et à neuf rampes ou contours si je compte bien, par lesquels on monte en dedans jusqu'à la base delà flèche, et puis en dehors avec beaucoup de péril de sa vie, jusqu'à la clef de la croix, où l'on se prend avec la main à un grand

1. Aux points de vue historique et archéologique, la cathédrale de Strasbourg a fait l'objet de nombreux travaux, dont le plus important est le superbe recueil du chanoine L. Dacheux, La cathédrale de Strasbourg, Paris, in-folio, 1878-1900, avec 60 planches.

Dt; M. LE COMTE DE BRIENNE. 131

anneau de ter, quand on est tout au haut, et qu'on n'a plus que la croix sur sa tête et la lanterne sous ses pieds. Voilà ce que j'en puis dire, car je parle de loin, et sans le secours de Mérian, je n'en auvois rien dit du tout. Il m'apprend encore que les orgues, qui sont très belles et des plus harmonieuses de l'Allemagne, où presque toutes les orgues sont bonnes, ont 2.136 tuyaux et qu'il faut monter 237 marches pour y arriver. Mais venons à l'horloge astronomique. Al. Blondel, grand géomètre et bon astrologue, s'arrêta longtemps à considérer cette machine. Pour moi, je n'y compris rien alors, et moins encore dans la description allemande de Alérian qui est fort confuse ; quoique j'en suive bien les mots, je ne comprends rien au sens des paroles ^ Tout ce que j'en puis dire, c'est que cette horloge a trois faces qui n'en font qu'une pourtant, étant appuyée contre la muraille de l'église. A droite de l'estampe est un degré à vis par lequel on y monte, à gauche d'une pointe carrée en forme de clocher, sur lequel est juché un coq de bronze qui chante lorsque l'heure sonne et le matin à l'heure que chantent les coqs véritables. Je l'ai oui chanter et son chant est fort naturel. Au dessous de l'escalier tors et de l'aiguille sur laquelle pose le coq sont deux grandes tables de bronze ou de cuivre, où

l. La cathédrale de Strasbourg a possédé successivement trois horloges astronomiques : la première, qui datait de 1352, eut son mécanisme brisé au commencement du xvi® siècle ; la seconde fut construite en 1574 par Habrecht et Stimmer et détruite en 1789 ; la troisième a été établie, de 1856 à 1860, par l'horloger Schwilgué I Henri ^^ elschinger, Strasbourg, p. 65).

sont gravées les éclipses du soleil et de la lune depuis 1618, si j'ai bien lu, jusques à trente ans de là, c'est-à-dire que ces éphémérides ont fini en 1649. Au milieu est la plus grande face et la plus élevée ; elle contient trois cadrans, un (et c'est celui du milieu) qui montre les heures partagées en douze heures du jour et en douze heures de la nuit, de sorte que cela fait vingt-quatre chiffres. Celui d'en bas, qui est de la même grandeur, montre les mois et les jours, et celui d'en haut, qui est beaucoup plus petit, le cours de la lune et des étoiles, avec ces paroles au-dessus : Domirius lux niea., à gauche, et à droite, Queni tirtieho. Au-dessus de ce dernier cadran passent des figures qui sonnent les quarts et les avant-quarts, et font le carillon comme en l'horloge du Marché-Neuf, à Paris *, que tout le monde peut voir, et plus haut paroît Jésus-Christ Notre Seigneur, à droite, et à gauche la Mort qui frappe et bat les heures avec son dard en forme de marteau, sur le gros timbre. Voilà ce que j'ai pu comprendre de cette machine à l'inspection de l'estampe. David est tout en haut de la pointe, avec un autre psalter, qui joue d'un luth, et le Roi-Prophète de sa harpe, et sous leurs pieds paroissent trois des évangélistes, saint Marc, saint Luc et saint Jean, que je reconnois à leurs animaux, le lion, le bœuf et l'aigle ; pour saint Mathieu, je ne le vois point dans cette image.

Quant à l'Arsenal dont il me reste à parler, je ne

1 . Dans la Cité, sur l'emplacement de l'actuel quai du Marché- Neuf, entre le Palais de Justice et Notre-Dame.

m'en souviens que confusément '. Il me semble pourtant que j'y vis deux cents pièces de bronze verte ou rouge au moins, dont une de bronze rouge portoit cent livres de balle ; des mousquets, des piques, des pistolets et des pertuisanes de toute sorte pour armei' plus de vingt-cinq mille bommes d'infanterie et di\ mille chevaux, avec les selles et les harnais nécessaires ; des boulets de fer en quantité, et on me dit qu'on ne chargeoit la grosse pièce d'artillerie qu'avec des boulets de pierre et qu'on n'osoit la tirer de peur de briser les vitres de la cathédrale, qui sont très belles et divers émaux fort curieux et dont les couleiu's sont très vives, ce qui ne rend point l'église sombre. Mais il est temps de sortir de cette ville enchantée, où je me fournis d'une montre de poche, pour réparer la perte de celle que j'avois laissé tomber dans le Rhin. C'est en cela, savoir en horlogerie, qu'excellent les ouvriers de Strasbourg, quoiqu'ils mettent deux roues de rencontre à leurs montres, ce qui fait cinq en tout, au lieu que celles de France n'en ont que quatre, sans le balancier.

Le jour suivant, nous arrivâmes de fort bonne heure à Philipsbourg -, place fameuse et qui n'étoit

1. « L'Arsenal est un grand et vieux bâtiment, où l'on voit beaucoup d'armes, et l'habillement du grand Gustave-Adolphe, roi de Suède. » (Bruzen de La Martinièrc, Grand dictionnaire géographique, il kl, t. V, p. 438, verbo Strasbourg).

2. Prise et reprise maintes fois sous Louis XIII et sous Louis XIV, cette place forte, située sur la rive orientale du Rhin, à l'embouchure du Saallach, fut rendue aux Impériaux en 1697, parle traité de Ryswick.

alors encore revêtue que de gazons. Il me semble que je n'y comptai que cinq bastions et un ouvrage à corne du côté du Rhin. Cette forteresse étoit regardée en ce temps-là comme le terme et les limites des conquêtes de la France au delà du Rhin. Le sieur Des Minières (si j'ai bonne mémoire) ^ m'y régala splendidement deux jours durant et m'y procura toutes sortes sortes de divertissements : la chasse, le bal, le jeu, et jusqu'à une courtisane, à qui il ne tint qu'à moi de donner pour rien mon pucelage. Mais mon gouverneur, qui se mit fort en colère de cela, rompit ce coup et me sauva peut-être d'un plus grand mal que ne me sembloit alors celui de perdre ce qui me devoit être le plus cher au monde. Nous nous enivrâmes jusqu'à perdre la raison, et la nuit, quand on est bien saoul, tous chats sont gris. A parler franchement, la fdle, pour être la putain de toute une garnison, étoit jolie, et ma virginité (si toutefois j'étois vierge) l'échappa belle.

Delà nous passâmes en bateau par devant Spire -,

1. C'était un des agents que Mazarin employa en Allemagne [Lettres, t. IX, p. 844). Poui* le moment, il commandait à Philipsbourg, et inféodé au comte d'Harcourt, il eut volontiers abandonné le cardinal, si celui-ci n'y avait pris garde [Instruction aux Ambassadeurs. X\ III, Diète germanique, p. 18, en note). En 1658, il alla en Hollande, puis « en Moscovie, pour les intérêts des couronnes de France et de Suède ». [Journal de voyage de deux jeunes geiis hollandais à Paris, éd. L. Marillier, 1899, in-8^ p. 433).

2. Ville du Palalinat-Rhénan ou Bavière-Rhénane, qui fut en la possession des Français de septembre 1688 à mai 1689, où ils la détruisirent en l'abandonnant.

OÙ nous ne mîmes point pied à lerre, et fûmes coucher à Mannheim ^ forteresse ruinée, qui est située au confluent du Neckre et du Rhin . Ensuite nous continuâmes notre route, toujours sur l'eau, par devant VVorms ', ville épiscopale, el Oppcnheim % auprès duquel nous nous arrêtâmes un moment pour considérer une assez belle pyramide de pierre rouge, commune en ce pays-là, que fit dresser en ce lieu sui- la rive du fleuve Gustave le Grand, pour mémoire de ce qu'en cet endroit il avoit traversé le Rhin avec son armée victorieuse. Mais comme il n'y a point d'inscription, on ne sait si ce fut à la nage (comme l'armée de Louis le Grand le passa, en un endroit bien plus creux, bien plus large et bien plus difficile), ou si ce fut (comme il y a grande apparence) sur un pont de bateau seulement. Enfin nous arrivâmes à Mayence le dernier jour d'août de la même année 1652, justement au commencement des vacances '*, qui ne durent en ce lieu-là, et dans les autres collèges que les Pères Jésuites ont en Alle-

1. Mannheim, ville du grand-duché de Bade, fondée en 1606 au confluent du Neckar et du Rhin, eut beaucoup à souffrir des guerres du xvii® siècle.

2. Très ancienne ville de la Hesse-Rhénane, à 40 kilomètres de Mayence, sur la rive gauche du Rhin, et qui fut elle aussi souvent ravagée k la même époque.

3. Oppenheim, l'ancienne station romaine de Ranconica, à 18 kilomètres de Mayence, qui passa tour k tour alors aux mains des Espagnols, des Suédois, des Impériaux et des Français.

4. Fondé en 1561, par l'archevêque Daniel de Hombourg, le collège des Jésuites de Mayence fut, dès l'année suivante, incorporé à l'Université de cette ville.

magne, qu'un mois ou environ. Le lendemain nous en partîmes pour aller faire un tour à Francfort, afin (le prendre de l'argent de notre correspondant pour le quartier où nous entrions, et de régler avec lui toutes choses pour l'avenir. Il avoit ordre de me payer deux mille écus par an, à raison de cinq cents risdalles par quartier et par avance, sans l'extraordinaire et les bardes qui, de temps en temps, m'arrivoient de Paris, lorsque j'y pensois le moins.

Francfort est célèbre pour sa foire, où se trouvent principalement toutes sortes de livres d'Allemagne et des pays étrangers, mais principalement par l'élection et le couronnement des Empereurs, qui, pour l'ordinaire, se font en cette ville impériale, où se garde soigneusement la bulle d'or, que je vis et considérai à mon aise. J'avois résolu d'y être incognito le temps que j'y séjournerois : mais je fus bientôt découvert par M. le baron d'Avaugour \

1. Charles de Bretagne-Dubois, baron d'Avaugour, né vers 1600, mort à Lûbeck le il septembre 1657. Collaborateur de d'Avaux, il parait avoir surtout servi d'intermédiaire entre les diverses cours du Nord, successivement en Danemark, en Suède et en Pologne. Torstenson l'employa en négociations près de Mazarin. Nommé résident auprès du prince Palatin, il eut commission de se rendre en Wurtemberg, pour traiter avec les députés de la Bavière et de l'Empire de l'exécution du traité de paix de mars 1650. Après trois ans de séjour en Allemagne, d'Avaugour fut chargé de remplacer Chanut et nommé ambassadeur ordinaire du roi en Suède et Danemark au commencement de 1654. l^es contemporains vantent unanimement son mérite de dij)louiate. Il est certain, comme on l'a dit, que « d'Avaugour partageavec deLumbres la gloire d'avoir complété dans le Nord l'œuvre de Mazarin par la paix d'Olivâ ». Vov. Recueil des instructions données aux ambassadeurs et

ambassadeur de France, qui savoit que j'y devois venir, et qui, me prenant dans son carrosse, me força de prendre un appartement chez lui et m'y fit très grande clière tant que mes affaires m'oliligèrent d'v rester. Il me procura la eonnoissance du comte d'Oxenstierne ', ambassadeur de Suède, qui me fit présent d'une chienne turque fort jolie etquin'avoit point de poil du tout, sinon un toupet de crin blanc sur le front, ce qui faisoit un fort bel effet. Elle avoit une petite robe de velours rouge cramoisi pour la garantir du froid. Il m'envoya de plus, lorsqu'il s'en retourna en Suède, plusieurs serins de Canarie, noirs et jaunes, fort privés et qui étoient dans de belles cages de laiton dont les fonds et la pomme étoient d'étain damasquiné ; et un excellent rossignol qu'on avoit instruit à la flûte d'Allemagne et qui chantoit, outre son ramage, deux ou trois airs très mélodieusement. Il mourut de froid par ma faute, pour lui avoir laissé la nuit sa cage découverte, quoiqu'il fût dans le poêle où il y avoit toujours du feu. J'en fus fort fâché. M. d'Avaugour aussi, qui ne savoit quelle chère me faire, m'envoya de temps en temps, par le sieur Desnoyers 2, son maître

ministres de France : Suède, par A. Geffroy, p. 3, 13, 23; Pologne, par Louis Farges, t. I, p. 15, 21, 126.

1. Bengt-Gabrielsson Oxenstierna (16 juillet 1623-12 juillet 1702), cousin du chancelier Axel Oxenstierna, alors agent diplomatique de Suède à Francfort.

2. Pierre Desnoyers liit dans la suite secrétaire et homme de confiance de la reine Marie de Pologne. Il mourut à Dantzig en 1693, en léguant sa bibliothèque au prince de Condé. On la trouve en partie actuellement à Chantilly (duc d'Aumale, His' toire des princes de Condé, t. VII. p. 162).

d'hôtel, une si grande quantité de pinsons, linottes, pivoines^ chardonnerets, bruants et autres oiseaux communs qu'il prenoit sur la neige dans son jardin, avec un reginglet, filet fort commode et fort propre à cette chasse innocente, que j'en avois une grande chambre toute remplie, où ils voloient en liberté et firent des petits qui s'apprivoisèrent facilement. C'étoit là [mon plaisirl, avec la chasse du canard et de la perdrix, que je tuois arrêtés ou en volant, avec le fusil que j 'avois apporté de France, ne m'étant jamais pu bien accommoder des arquebuses rayées d'Allemagne, quoique j'en eusse deux ou trois très belles et très justes. Mais comme on ne les charge qu'à balle seule et qu'elles ne s'appuyent que sur la joue en tirant, on n'adresse presque jamais à moins qu'on ne soit appuyé sur une fourchette ou autre chose. Elles ne sont bonnes que pour les cerfs et les sangliers, dont il se fait un grand massacre en ce pays-là aux chasses publiques, où les dames se trouvent toujours et abattent plus de pauvres cerfs et de chevreuils que les hommes et les cavaliers, qui les percent à coups d'épées, quand ils les ont joints à course de chevaux. Je fus aussi à Francfort à la comédie allemande pour la première fois ; mais comme je n'entendois pas encore la langue, j'y pris peu de plaisir.

Ainsi se passèrent trois ou quatre jours que je fus obligé de rester en cette ville-là ; d'où, après m'étre fourni de quantité de livres d'histoire allemands et des autres dont j 'avois besoin pour com-

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