Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay
ci'ut peul-ètre jamais l'être, m'a si peu ménagé que c'est lui qui a signé, sans s'informer de l'état auquel je puis être quant au corps et à l'esprit, l'ordre du Roi par lequel je suis depuis dix ans détenu à Saint- Lazare, en qualité de fou et d'insensé : moi qui, tout malheureux que je suis, lui ferois encore longtemps des leçons de politique, et à son frère ^ le coadjuteur de Rouen, docteur de Sorbonne, des enseignements de théologie et d'histoire ecclésiastique, qu'il ne sait peut-être pas et qu'il auroit peine de trouver ailleurs que dans ma tête. Le lecteur me pardonnera s'il lui plaît, ce petit coup de brosse dont je charge en passant les portraits de deux ministres qui sont peut-être moins dignes que moi d'être ce qu'ils sont, quand ce ne seroit qu'à cause qu'ils ne sauroient, comme moi, compter entre leurs ancêtres trois secrétaires d'État, puisque mon bisaïeul, au temps qu'il n'étoit que secrétaire du Roi et greffier du Conseil en chef ^ n'auroit pas chanofé sa charge contre une de secrétaire d'Etat but à but. En effet, elle valoit alors plus de trois cent mille livres, et celles de secrétaire d'Etat ne se vendoient en ce temps-là que dix ou douze mille écus, témoin celle que mon grand-père eut de M. de Beaulieu Ruzé pour cette modique somme •^. Encore
1. Jacques-Nicolas Colbert ! 1645-1707), coadjuteur, puis arciievêque de Pioueu (1691).
2. Note de Brienne : « Dès 1560, ou environ. Tué à la Saint- Barthélémy en 1572. »
3. Note de Brienne : « En 1606. Je parle de loin. Mon père en 1612 et moi en 1651. » — Martin Ruzé de Beaulieu, secrétaire des finances, puis (1588-1606) secrétaire d'État.
fallut-il que Henri le Grand, son bon maître, la payât pour lui, qui sans cela n'eut pas eu le moyen de l'acheter, tant il [se] faisoit gloire d'être pauvre et se mettoit peu en peine des liiens de la terre. Ceux dont je parle ont pris un peu plus de soin que lui d'en amasser. Je ne porte point d'envie à leurs immenses richesses, mais qu'ils me laissent jouir en paix des débris de mon naufrage, qu'ils ont recueillis, sans m'ôter encore avec l'honneur qui me reste et puis c'est tout, la liberté, qui après l'honneur, m'est cent fois plus chère que la vie.
Mais pour revenir à M. de Vautorte, qui conçut un si grand chagrin de voir que toutes les affaires échouoient entre ses mains, durant que celles de l'Espagne prospéroient et florissoient plus que jamais dans celles du marquis de Castel Rodrigue K qui faisoit à la diète une dépense de roi et y brilloit seul plus que tous les électeurs ensemble, il en conçut, dis-je, une si profonde mélancolie qu'à quelque temps de là elle le conduisit au tombeau. J'ai déjà dit que c'étoit un homme fort savant, fort fin et très délié, très propre à conduire une négociation, quoique presque toujours malheureux dans les siennes : témoin, celle de Bruxelles avec Pignerande ', durant les premiers troubles de Paris, où il fut pris pour dupe pendant que Laigues ^ et Noir-