‹ MémoiresChapitre 20 sur 65 · Don Francisco de Moura, marquis de Castel-Rodrigo · texte numérisé non relu

Don Francisco de Moura, marquis de Castel-Rodrigo

2. Don Gaspar de Brecamonte, comte de Penaranda, premier plénipotentiaire d'Espagne pour la paix de Hollande et la paix générale.

3. Geoffroy, marquis de Laigues, fameux pour ses galanteries et pour ses duels. Il passait pour être le ?nari de conscience de la duchesse de Chevreuse.

moutier ' amenoient en France l'armée auxiliaire d'Kspagnc, puissante et en bon ordre au secours du l*arlement et des Parisiens révoltés contre leur prince légitime - : tout cela pour la haine qu'ils portoient au Mazarin, qui, plus ferme que le rocher battu des flots qu'il prit pour sa devise alors avec ces mots latins Quant frustra et inurniure quanto, dont je crois avoir parlé dans ma première partie, leur fit bien voir que la fortune n'étoit pas si prête à l'abandonner qu'ils lepensoient. Mais retournons à notre sujet.

Avant que de dire le reste des peines et des chagrins du pauvre M. de Vautorte, qui paroissoit aussi peu à Ratisbonne devant Castel Rodrigue que les étoiles du firmament font en plein jour devant le soleil, il est bon de mettre ici la lettre que M. le comte de Brienne, mon père, m'écrivit pour me permettre d'aller au couronnement du roi des Romains dont je viens de parler. Comme je conservois soigneusement tout ce qui me venoit de sa part, je recueillis en un petit volume fort proprement écrit et relié en veau fauve, avec mes armes, que j'ai encore ici avec moi parmi mes livres, toutes les lettres qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire durant

1. Louis de La Trémoille, marquis, puis duc de ^'oirmoutier, tantôt frondeur et tantôt partisan de Mazarin.

2. Sur la négociation de Vautorte, à laquelle il vient d'être fait allusion, on peut voir les Mémoires du cardinal de Retz (coll. des Grands Écrivains, t. II, p. 233) et ceux de La Rochefoucaidd (même collection, t. II, p. 537). Voy. aussi V Histoire des princes de Condé, par le duc d'Aumale, t. V, p. 327 et 337.

le cours de mes voyages '. Celle-ci est la première de toutes et mérite bien d'avoir place en ces Mémoires. Je n'y changerai pas un seul mot ^, quoique le style ait un peu vieilli depuis le temps qu'elle fut écrite, outre que mon père affectoit cette antique manière d'écrire parce que, disoit-il quand on lui en parloil. que c'étoit le style de son siècle, et que cette a ieillesse de langage avoit bonne grâce dans la bouche d'an ancien ministre et secrétaire d'État qui étoit en charge depuis l'année 1612. J'en userai de la même sorte dans la suite, et me contenterai de ranger à leur place toutes les lettres et billets qui me restent de lui, sans y changer une seule virgule, tant je dois de respect à sa mémoire et me crois incapable de corriger les petites négligences d'un si grand homme et d'un ministre d'Étal si prudent et si éclairé. Cette diversité même pourra donner quelques agréments à mon ouvrage, qu'il n'auroit pas eu sans cela ; et puisqu'on lit encore avec plaisir les Mémoires de Brantôme et le petit roman de la reine Marguerite, qu'elle adresse à son

1. Ce petit volume a été sauvé, tel que Brienne le décrit ici, relié en veau fauve à ses armes. Il porte pour titre : Lettres de monseigneur Je comte de Brienne à monseigneur son fils durant sce voyages, et se trouve parmi les manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal, sous le numéro 2582. C'est de lui qu'on se servira pour reproduire les lettres de Brienne père, car le fils, quoiqu'il en dise, s'est vite lassé d'intercaler dans ses Mémoires les lettres de son père.

2. C'est trop affirmer, et, si la chose en valait la peine, on pourrait constater par la comparaison du texte de l'Arsenal avec celui qui est fourni ici, que des changements ont été faits dans ce dernier.

galant, j'espère de l'équité des lecteurs qu'ils ne seront pas fâchés de voir en original, c'est-à-dire in puris naliiralibus, comme dit le proverbe latin, les lettres de feu mon père. Celle-ci fut écrite au mois de juin 1653, si j'ai bonne mémoire, car le copiste a oublié d'y mettre la date. L'adresse étoit telle : .1 Monsieur le comte de Brienne, mon /ils, à Ratisbonne.

« Mon fils, jai sujet de croire que vous avez joint M. de Vautorte et que vous êtes maintenant à Ratisbonne, où vous aurez trouvé formée une assemblée des plus célèbres qui puisse être vue, puisque, outre deux Augustes, il s'y rencontre nombre de princes et de députés des républiques qui font partie de l'Empire. J'ai à désirer qu'en cette grande assemblée vous y paroissiez avec une modestie et une sagesse qui n'est pas ordinaire à ceux de votre âge, afin que vous y acquerriez de la gloire et que Sa Majesté ne soit pas blâmée de vous avoir destiné de si bonne heure à une charge qui ne peut être possédée que par une personne très discrète. Je croirai avec le poète \ qu'ayant vu plusieurs pays, vous reviendrez très capable de servir le Roi et que vous aurez profité de la sagesse que vous aurez vu reluire avec tant d'éclat, et j'aurai la consolation que je désire si vous revenez plein d'honneur. Mais, mon fils, je désire quelque chose de plus : c'est à savoir que vous croissiez en piété encore plus qu'en con-

1. Note de Brienne : « Autrement : me flatterai avec le poète Homère, HoXXwv o'àvOpoJTrwv I'oev àuTsa xalvôov ev"'^» Midtorum autem hominum vidit, urhes et mores novit. Odyssée, liv. I, vers. 3. »

noissances, afin que l'ayant pour but de votre conduite, les autres choses vous soient assurées par Celui qui, donnant la sagesse à ceux qui la lui demandent, leur accorde le reste comme par surcroît. Travaillez donc à acquérir la vertu, Quaerite prùnum regnuni Del et Jioec omnla adjicientur vobis, et recevez le conseil d'un père qui vous aime tendrement, et d'une mère dont la vertu est tout extraordinaire. Je désire surtout que vous paroissiez plutôt humble qu'élevé, la présomption et la mauvaise gloire ne sied pas bien d'un chrétien ; mais que vous fassiez paroître que vous brûlez de celle qui s'acquiert par rhumilité, et que c'est le but que vous vous êtes proposé d'atteindre, et le terme où tendent vos voyages et vos courses par mer et par terre. Souvenez-vous toujours que nous sommes, vous et moi, issus de pères saints, Filii sanctoriini sumus. On n'appeloit ordinairement à la cour monsieur votre grand-père que l'homme de bien, et on me fait encore la faveur et la justice de m'y nommer le bon gentilhomme, in quo dolus non est. Je ne dis rien de votre bisaïeul, mort sinon pour la foi au moins pour la justice, car il n'étoit pas alors si facile qu'on pense de discerner l'hérétique du catholique, et si Martial, mon grand-père, a erré (ce que je ne puis et ne dois croire), ce n'a été que pour avoir trop aimé la vérité et la droiture, dont il faisoit une publique profession. Enfin, s'il n'a donné son sang pour la charité, comme les martyrs, il l'a répandu toutefois, ainsi que Naboth, parce qu'on vouloit avoir sa vigne et ses héritages; voilà ce que j'ai cru vous pouvoir dire pour sa justification et pour ma

consolation particulière. Ceci, à quoi j'ai bien pensé avant que de vous l'écrire, commencera l'écrit que je vous ai promis, et dans lequel je me suis proposé pour objet de renfermer comme en divers tableaux toutes les vertus morales et chrétiennes, et particulièrement celles qui sont les plus propres pour bien s'acquitter des emplois où votre prince vous destine. De mes lettres un jour se pourra peut-être former le manuel des courtisans, qui est le titre que je désire qu'on leur donne quand elles seront rassemblées en un corps. Chacun y trouvera des choses peut-être qui lui seront propres, car en écrivant pour vous seul j'écris pour tous, et je prétends que tous les plus importants devoirs de la vie civile, mais principalement de la vie vraiment chrétienne, s'y trouvent renfermés. Je continuerai, autant que ma santé et mon loisir me le pourront permettre, l'ouvrage que je vous avois fait espérer et dont cette première lettre est comme l'avant-propos. Chaque lettre sera un portrait d'une vertu. Je désire, mon fils, que vous les possédiez toutes éminemment, et que vous fondiez votre fortune sur la possession de la charité, le plus grand de tous les trésors, et sur le fondement de l'humilité, le plus ferme et le plus solide des édifices qu'un chrétien puisse élever dans son âme à la gloire du Dieu qui lui a donné l'être, non pour être riche, puissant et adoré des autres hommes, mais pour aimer, servir et adorer son créateur, au mépris de toutes les créatures, qui ne sont que poudre et que cendre à ses yeux. Ce n'est rien d'être brave ni sage selon le monde, si l'on n'est homme de bien, et qui a cet avantage se trouve tou-

jours considéré. Prenez soin de remarquer ceux qui dans la Cour conserveront leur liberté, afin de les imiter, et donnez cette bonne opinion de vous que vous n'aurez jamais de maître que celui que Dieu vous a donné, et qu'en toutes choses vous lui voudrez plaire, hors de donner votre consentement à ce qui pourroit être contraire à la loi de Dieu. Les Rois sont hommes comme les autres et ils prennent quelquefois plus de plaisir d'être imités dans leurs vices que dans leurs vertus, parce que ceux qui commettent le mal à leur exemple flattent par une lâche complaisance leurs méchantes habitudes, au lieu que ceux qui les prétendent suivre dans le chemin de la gloire et de l'honneur ne le peuvent faire ouvertement sans leur causer en secret quelque légère jalousie. Pensez bien à ce que je vous [dis] ; ce peu de mots renferme une grande leçon. Je ne puis parler d'autre sorte sans trahir ma conscience, ni vous donner d'autre conseil que celui que j'ai pris pour moi toute ma vie, et je finis ce premier entretien par vous assurer que je vous aime de tout mon cœur^. »

Apostille : « Depuis ma lettre écrite, j'ai reçu votre dernière avec la monnoie qui y étoit jointe. Je suis bien aise du soin que vous avez pris de me l'envoyer. J'en attends encore beaucoup d'autres plus belles de votre part, que l'on m'a dit avoir été fabriquées au sujet du couronnement du roi des Romains. N'oubliez pas la médaille qu'a fait battre

1. Note de Brienne : « il faut que cette lettre ait été écrite vers la fin de juin ou au coraniencement de juillet 1653. »

DK M. LE COMTE DE BRlENiNE. 159

l'ambassadeur du Roi calholique de l'argent de Frankaiidal et qu'on me mande qu'il a fait jeter au pc'U[)le par les fenêtres de son palais. Adieu. u Votre très alieetionné père.

« De f>OMÉME BRIE^'^■E. »

.l'ai eu un plaisir singulier à copier cette dépèche de mon bon et vertueux père. Dieu lui fasse miséricorde et à moi aussi. S'il vivoit encore, je ne serois pas ici. Je la montrai aussitôt à M. de Vautorte, qui m'en demanda une copie, tant il la trouva belle et instructive, et me dit que cela ne se trouvoit point dans les livres, que je lusse et relusse soigneusement ces enseignements et me les imprimasse bien dans l'esprit. Il me parloit de sa négociation en toute confidence et ne me cachoit rien des plus importantes affaires qui lui passoient par les mains. Il ne sera pas hors de propos en ce lieu de pénétrer un peu plus avant dans les causes du chagrin de M. de Vautorte, qui le conduisirent au tombeau. Voici ce que j'en ai mis dans mon itinéraire latin, et je me contenterai de le traduire ici de mot à mot. Il est certain, dis-je à la page 8™% que les chagrins de ce sage négociateur, mais malheureux en toutes ses entreprises, étoient très bien fondés. Car, outre qu'il étoit pauvre et n'avoit pas le moyen de soutenir la grande dépense qu'il eût été obligé de faire, s'il eut voulu, non aller de pair avec l'ambassadeur d'Espagne, mais paroitre au moins sans faire de tort à la dignité de son maître, avec un équipage digne de lui et d'un ambassadeur extraordinaire de France

à une Diète générale de l'Empire, il avoil encore le déplaisir de ne rien avancer dans sa négociation. Il s'étoit plaint souvent, au nom du Roi, son maître, du violement public de la foi jurée à Munster, quand lassé de tant de lenteurs et de remises vaines et trompeuses, il présenta ce mémorial des griefs de la France à la Diète de l'Empire et eut assez de peine à le faire recevoir à la Dictature, quoiqu'il l'eut donné écrit en latin, sans égard à la dignité de la langue du prince pour lequel il parloit et qui ne s'explique jamais par lui ni par les siens qu'en franeois ; mais pour être écouté, il fallut parler le langage de l'empire romain dont on se sert aussi communément que de la langue allemande dans les affaires publiques. Ce mémorial portoit donc : 1" Qu'on refusoit au duc de Savoie l'investiture du Montferrat, sous ce faux prétexte que l'argent promis au duc de Mantoue pour ce sujet ne lui avoit point encore été compté, quoique le Roi le lui ayant offert par deux fois, ce prince l'eut refusé ; ainsi la France n'étoit point en demeure à cet égard ; — 2° Que sous les auspices de la maison d'Autriche on faisoit publiquement en Allemagne des levées de gens de guerre, qu'on envoyoit en Flandre et en Italie au mépris de la paix si sainte jurée par les traités de Westphalie, secours forts et considérables accordés contre toute bonne foi aux ennemis de la France ! — 3" (Je n'entends pas bien cet article, c'est pourquoi je me contenterai de le mettre ici à la marge en latine me réservant à le traduire lorsque

1. Note de Brienne : « Copias de stativis tanquam de jure sua in Tmperio decernere et îatae injuriae cessationetn pro gra» tiâ venditare. »

je l'aurai compris mieux que je ne fais, et pour cela il faudra rappeler les vieilles idées des affaires qui ont passé par mes mains). Que les troupes levées contre les promesses jurées, et si souvent parjurées, disposent des quartiers d'hiver dans l'Empire comme de chose qui leur appartient de droit, et mettent en compte comme une grande grâce à ceux qu'ils ne maltraitent plus la cessation de l'injure et des torts qu'ils leur faisoient ; — 4" De ce qu'on souffioit sans y mettre ordre que l'archiduc d'inspruck • publiât des écrits injurieux contre la France, et de ce qu'on prêtoit l'oreille, et une oreille toujours favorable, aux injures et aux déclamations fausses et calomnieuses qu'on faisoit à la Diète contre la France, même sans en faire avertir son ambassadeur et sans le vouloir écouter sur ses légitimes réponses ; — 5° Qu'on faisoit passer le Roi, son maître, pour coupable, à cause qu'il n'avoit pas encore payé l'argent promis pour l'Alsace, quoiqu'il ne soit tenu de le donner qu'après que le roi d'Espagne aura renoncé en bonne forme aux droits qu'il peut ou prétend avoir sur cette province cédée à la France à perpétuité. » L'événement a assez justifié la bonne foi du Roi très chrétien. C'est tout ce que contient ce mémorial et que j'ai rapporté dans mon Itinéraire latin presque en mêmes termes qu'il fut présenté à la Diète par notre ambassadeur. Durant que, plus malade de chagrin et de déplaisir que d'autre chose, ce pauvre ministre crioit ainsi aux oreilles des sourds qui ne faisoient pas semblant de l'entendre, il se

Page 1