Il sera plus loin amplement question de lui
2. Hector-Pierre Chanut avait épousé, le l*"" septembre 1626, en l'église Saint-Sauveur, à Paris, Marguerite Clerselier, dont il eut trois enfants. L'un d'eux, nommé Hector-Pierre comme son père (18 novembre 1635-18 juillet 1667), lui succéda comme trésorier de France et membre du Grand Conseil. L'autre, Martial Chanut (21 octobre 1631-13 décembre 1695), abbé commendataired'Issoireet aumônier d'Anne d'Auti'iche. devint trésorier de France après son frère aîné.
Mettons toujours ici les vers latins, en attendant que les autres viennent, quand j'y penserai le moins. La Muse est capricieuse et elle se plaît à faire de ces agréables tromperies à ses amants, tels que j'ai l'honneur de l'être, pour mon malheur ^
Je viens de me ressouvenir que j'ai parlé ci-dessus d'une lettre de feu mon père, que je reçus à La Haye, dans le paquet de M. Chanut. Il est temps d'en donner la lecture à ceux qui voudront prendre la peine de la lire. Elle est trop à mon avantage pour que mon amour-propre ait pu se résoudre à la supprimer. La voici :
« Ce 24 juin 1654, à Rethel,
où la Cour étoit alors.
« Mon fils -, j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite quelques jours auparavant votre départ de Mayence, et j'ai trouvé que vous y avez tenu une conduite si raisonnable pour y traverser des levées qui s'y faisoient, de l'autorité de M. l'Électeur, desquelles le service du Roi pourra souffrir, que j'ai jugé en devoir informer Sa Majesté. Avec l'aide de Dieu, nous nous garantirons du mal qu'on nous y veut faire, et telle rencontre d'affaire se pourra présenter, que M. l'Électeur pourra avoir du repentir d'avoir offensé Sa Majesté, qui a beaucoup contribué
1. Brienne a placé ici, comme il le dit, le texte latin de son élégie et l'imitation en vers français qu'il en fit lui-même. Nous les donnons en appendice.
2. Le manuscrit des Mémoires ne donne que les premières lignes de cette lettre ; il renvoie au recueil manuscrit des lettres de Brienne père dont il a déjà été parlé (ci-dessus, p. 154) et que possède actuellement la Bibliothèque de l'Arsenal (n** 2582). CVst d'après lui qu'on on publie ici le texte (p. 7).
à son élévation. En suite de l'information que vous me donnez de la manière d'agir de ce prince, vous me demandez une chose qui me paroit trop juste pour vous être refusée, et me conformant à votre désir, je fais comme ceux qui nous ont été donnés en exemple, élevant mes pensées vers Dieu, pour obtenir de sa miséricorde que ce soit la sienne que vous receviez et que son ange soit votre guide au voyage que vous allez entreprendre. Déjà êles-vous arrivé en Hollande, selon que je l'ai appris des lettres de M. Chanut, qui m'a écrit en des termes si avantageux pour vous, que je ne vous les veux pas celer, espérant qu'ils vous confirmeront en la pensée que vous devez avoir de peiner afin de le faire trouver véritable, et vous rendre digne de la fortune que je vous souhaite. El j'ai trop bonne opinion de vous, pour croire que le peu de bien qu'on en diroit pût vous faire relâcher du désir de vous rendre estimable par l'acquisition que vous ferez de la vertu. Qu'elle soit la fin de vos souhaits et qu'à la posséder se borne votre ambition (j'entends celle qui a son rapport à notre religion) et si vous parvenez à l'acquérir, mes souhaits seront pleinement accomplis. Je vous prie de faire mes recommandations à M. Blondel et de l'assurer de mon affection et, de mon service, et de croire, mon fils, que je vous aime avec la tendresse que vous avez toujours reconnue en votre mère. Soyez soigneux de lui écrire et ayez continuellement en mémoire ce qu'elle ne se lasse point de vous mander.
« Je suis votre très affectionné père.
« De LoMÉNiE Brienne. »
Pour n'en point faire à deux fois, je joindrai à la lettre qu'on vient de voir une autre du même, écrite de Sedan le M*' juillet de la même année 1654, que je reçus un peu avant mon départ de La Haye, des mains de M. le baron d'Avaugour. La voici :
« Mon fils ^ j'écris à M. Blondel que je ne désire pas qu'il souffre qu'aucun se joigne à vous pour achever de compagnie votre voyage, et je ne saurois mieux lui témoigner la satisfaction qui me reste du soin qu'il a pris auprès de vous, qu'en lui faisant connoître que j'en ai une qui ne s'exprime pas delà pureté de vos mœurs. Je ne saurois vous dire le bien que m'a mandé de sa conduite M. Chanut. Cela passe ce que j'en avois espéré, qui avois cru de lui tout ce qui se pouvoitdire à sa louange, et vous devez croire que ne m'étant point trompé au jugement que j'en avois fait, que je rechercherai avec soin les occasions de lui donner des marques de l'estime que j'en fais. Vous lui pouvez montrer ma lettre et vous l'empêcherez de me faire un compliment. A son endroit, je désire que les effets parlent, et c'est ce qui m'empêche de lui donner des paroles. Vous savez que j'ai toujours aimé M. de Clhédeville et que votre mère en a toujours beaucoup considéré la femme ; cela vous doit obliger d'en considérer le fils-, et je l'ai trouvé si sage, que j'espère que, bien
1. Même remarque que pour la lettre précédente. Celle-ci ne se trouve encore que dans le manuscrit de l'Arsenal (p. 9).
2. Joseph de Maujon, écuyer, sieur de La Routière, fils de Louis de Maujon, sieur de Chefdeville, dont il a déjà été question (ci-dessus, p. 107) accompagnoit Brienne dans son voyage.
loin d'avoir du repentir qu il ait été nourri auprcs de vous, j'en aurai de la joie. Parce qu'il est parti sans qu'il m'ait dit adieu (qui eût été une occasion de l'assurer de mon amitié), je vous prie de lui dire qu'il en peut faire état. En la suite de votre voyage et de vos études, prenez soin de bien écrire, je dis en des termes propres et clairs, surtout lorsque vous traiterez d'affaires, et évitez les redites et les paroles qui ont deux sens, comme celles qui obligent de considérer de quel lieu vous écrivez, et de qui vous parlez, et pour ne tomber point en cet inconvénient, une redite ne choque point. L'orateur en ses lettres les évite et s'en sert : cela veut dire qu'il y a des raisons qui le veulent, qu'on préfère à la beauté. De M. Chanut ou de M. d'Avausfour vous saurez de nos nouvelles. Dites à celui-ci que j'ai parlé à la Reine pour M""® sa sœur, et que je tiens son affaire achevée, puisqu'on désire avoir une information de son âge et de sa capacité ; et je suis persuadé de l'une, et je ne mets point en doute qu'elle n'ait atteint celui prescrit par les canons pour avoir la conduite d'un monastère. Je prie Dieu, mon fils, qu'il vous comble de ses grâces et que son ange soit votre garde, afin que j'aie la consolation de vous revoir et de vous embrasser, et que vous profitiez des grâces qu'il départ à ceux qui l'aiment.
« Je suis votre très affectionné père.
« De Loménie Brienne. »
« Ce 11 juillet 1654, à Sedan. »
Enfin il fallut, comme je crois l'avoir dit, se séparer de l'agréable et charmante compagnie de M . Chanut
et de Madame sa femme, sœur du docte Clerselier*, qui a traduit divers ouvrages de M. Descartes de latin en François. J'en parle ailleurs. De La Haye donc nous fûmes coucher à Harlem, n'ayant fait que passer devant Leyde, que j'avois déjà vu, devant Leyde, dis-je, que j'ai nommée dans mon Itinéraire Belgicae florentis Athenae (ce qui a plus de grâces en latin qu'en françois). C'est là véritablement que les Muses tiennent leur domicile ; cette ville est toute pleine et regorge, pour ainsi dire, de science : les arts et les lettres y fleurissent, et ce que j'y avois admiré de plus, quand je la fus voir exprès, fut la belle imprimerie des Elzeviers^, dont les charmantes impressions sont les délices des yeux, et le reste que je ne répéterai pas. De Harlem nous nous rendîmes par bateau à Amsterdam, la plus belle Avilie de la Hollande et la plus riche qui soit dans le monde. Elle est toute entrecoupée de très agréables canaux à la façon de Venise, et ces canaux, ce que Venise n'a pas, sont tous bordés d'ormes et de tilleuls beaux et droits, qui font un ombrage très délicieux et très commode sur les rues et dans les maisons voisines. Le port qui n'est pas trop bon est fortifié de pieux et d'estacades, contre le mauvais vent du couchant, qui souffle directement dedans. Les fortifications de
1. Claude Clerselier, né le 21 mars 1614, mort k Paris, le 13 avril 1684.
2. L'imprimerie elzévirienne fut installée en 1621, c'est-àdire à peu près dès son origine, dans la cour de l'Université de Leyde, et elle subsista à la même place jusqu'à l'extinction de la maison en 1712. (Alphonse Willem, Les Elzévirs, histoire et annales typographiques, 1880, in-8, p. lvi).
la ville ne sont que de terre revêtue de gazons et toutes bâties sur pilotis. II y a même un bastion sur lequel je montai qu'on appelle le Bastion tremblant, parce qu'il tremble aux fortes secousses de la mer ; mais je ne m'aperçus point de cela dans le peu de temps que je m'y arrêtai. De là je fus visiter les magasins des Indes, qui sont prodigieusement longs et remplis de toutes sortes d'épiceries, dont je rapportai un très grand mal de tête ; ensuite à la maison de correction, où l'on enferme les débauchés et les paresseux. On l'appelle Raptzliui/s, parce qu'on leur fait râper chaque jour une certaine quantité de bois de Brésil qui est fort dur, et on ne leur donne point à manger qu'ils n'aient fourni leur tâche. Je vis au même lieu une basse-fosse, nommée le Cachot humide, où l'on enferme les paresseux, qui sont obligés de pomper continuellement durant le temps qu'ils y sont de peur que l'eau ne les gagne. Cela leur apprend à remuer les bras et ils sortent de là fort fatigués. De là je me rendis, sur le soir, dans la grande rue, où sont les libraires, après que j'eus un peu sommeillé sur mon lit pour chasser le grand mal de tête que m'avoit causé la senteur du clou de girofle, de la cannelle et du gingembre qui sont là par monceaux comme le blé dans nos greniers, et quand on remue ces épiceries de peur qu'elles ne se gâtent, c'est bien autre chose : il y a des hommes gagés pour cela, et on m'a dit qu'il y en a de tués par la vapeur du clou de girofle. La cannelle et le gingembre sont moins dangereux. J'entrai dans la boutique des Elzeviers, où j'achetai un Pétrone avec
les notes de Bourdelot, et quelques autres livres //. 13
nouveaux et curieux ^ pour lire par les chemins dans les chariots de poste, avec lesquels on voyage fort commodément et qui font assez bonne diUgence. Notre rue Saint-Jacques de Paris n'est qu'une fripperie au prix de celle d'Amsterdam, et la boutique des Elzeviers passeroit en France pour un beau palais. On y trouve tous les livres qu'on veut et à fort grand marché. J'y achetai aussi une Bible catholique de l'impression de Cologne, c'est-à-dire de Blaeu, qui pour la mieux vendre y a mis le nom de cette ville catholique. Je l'ai encore. Elle est très commode, mais pas tant que celle de 1630, par le même, qui n'a point d'arguments et que j'ai aussi. Je ne la donnerois pas pour vingt louis d'or. Celle du duc de Richelieu 2, dont on n'a tiré que cinquante exemplaires afin de la rendre plus rare, n'a garde d'être si petite, si portative, ni si commode, et n'a pas laissé de me coûter deux cents livres, et elle s'est vendue jusqu'à cinquante ecus, mais pour cela il faut que Vlniitation de Jésus Christ et le Combat spirituel, l'un et l'autre en latin, soient avec, comme ils sont dans l'exemplaire que j'ai.
H ne me reste plus qu'à dire un mot du gouverne-
1. Suivant les bibliographes, les presses eizéviriennes n'ont pas imprimé le Pétrone de Bourdelol. L'édition qui en a été donnée, en 1645, Lugduni Batavorum, apud Justum Livium, serait, paraît-il, une contrefaçon, quoique élégante et soignée.
2. L'édition de la Bible latine donnée, en 1650, par le duc de Richelieu, à Paris, chez Sébastien Martin, est plus recherchée comme objet de curiosité que pour l'usage qu'on en peut faire, car les caractères, tout nets qu'ils soient, sont pénibles à lire. Cependant elle est moins précieuse que Brienne ne le dit
ment de cette opulente ville. Ce fut M. Chanut luimême qui, m'ayant voulu accompagner jusques à Amsterdam pour m'en faire voir les beautés et les raretés, me dicta tout cet article le matin que j'en partis. Il me dit donc que son gouvernement civil et politique, qui est tout à fait doux et heureux, donne grande jalousie aux autres provinces unies. De trente personnes choisies d'entre les bourgeois on en élit qui composent le Sénat, ce qu'ils appellent la Cour. De ces six, quatre qui ont la même autorité que les consuls avoient dans l'ancienne Rome, délibèrent souvent de toutes les affaires sans consulter le corps des sénateurs. Le magistrat n'y est point perpétuel, mais on y joint de ces quatre consuls deux tous les ans, durant que les deux autres s'acquittent de divers emplois. Ni les sénateurs ni les consuls ne se changent point par année, mais étant une fois élus et agréés, ils demeurent toute la vie dans leurs charges. Pour prononcer les arrêts sur les affaires qui se présentent, on appelle des avocats, à qui l'on donne, comme à Rome, le nom de scabins {scabini). D autres sont préposés au commerce et à la marine, par l'ordre des Etats généraux. On appelle cette cour ou ce tribunal d'amirauté. Le juge prononce en dernier ressort dans les causes capitales et criminelles. Il a sous lui quelques ofïiciers subalternes en assez grand nombre. On le prendroit pour le Barigel' de Rome. La ville étoit alors partagée en diverses factions, depuis l'entreprise du prince d'Orange, dernier mort, qui ne lui avoit pas réussi,
1. C'était à Rome le chef des sbires, le lieutenant de police.
et les soupçons et la mésinrelligence s'y fomentoient de plus en plus. De sorte que pour éviter de semblables périls à l'avenir, elle avoit fait fondre des canons avec cette inscription : La République dC Amsterdam ; ce qui déplut infiniment aux Etats Généraux, comme si cette ville, secouant le joug et enfreignant l'accord d'Utrecht, n'eut voulu dépendre que d'elle seule. Enfin les choses en vinrent en ce point qu'on lui commanda d'abolir son orgueilleuse inscription par la fonte des canons. La populace n'en vouloit rien faire ; mais les plus sages l'emportèrent, et l'inscription fut effacée et les canons dévorés par les flammes vengeresses.
Nous partîmes d'Amsterdam le lendemain d'assez bonne heure, et ayant dîné à Amersford * sur le Rhin, qui avoit donné naissance à Barnevelt-, beaupère du célèbre Hugo Grotius, nous vînmes coucher à Groningue^ ; de la à Delfzil, situé sur l'embouchure de l'Ems, où il y a une assez bonne forteresse, et où ayant traversé la rivière, qui est fort large en cet endroit-là, nous sortîmes de l'état des Provinces Unies. Le portrait que j'en vais copier est de Priolo, qui n'aimoit pas les Hollandois. M. de Zulichem
1. Amersford, dans la province d'Utrecht, à quatre lieues de cette ville, au milieu d'une région fertile en grains et en pâturages.
2. Jean Van Olden Barneveldt, grand pensionnaire de Hollande, né vers 1549, mort sur l'écliafaud le 13 mai 1619.
3. Groningue, « l'Athènes du Nord », chef-lieu de la province actuelle du même nom, est située au point de réunion de plusieurs grands canaux, dont l'un la met en communication avec DelfzijI, petite place forte qui garde encore l'estuaire de l'Ems.
m'en fit des reproches, et, pour le contenter, je fus obligé de faire imprimer à la tête de mon Itinéraire cet errata de sa façon :
EuRATv P. 26. Ubi est Batavos uni et unico Deâm Nepoti Atlantis suppUcare, dictio est mendosa ; scribe : suppUcant uni Deo. Batavus.