‹ MémoiresChapitre 25 sur 65 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

TRADUCTION

Où l'auteur dit qu'en toute la Hollande Au fils d'Alcraène, à Mercure autrement, Le riche peuple offre la seule offrande Que sa prière envoie au firmament.

L'expression est fautive et menteuse.

Lisez, lecteur, s'il vous plaît, en ce lieu, (La chose est vraie et nullement douteuse) Les Hollandois adorent un seul Dieu.

Ce seroit ici proprement l'endroit de parler du gouvernement des Provinces Unies, et j'avois gardé cet ordre naturel dans mon Itinéraire latin. J'avois même dessein de joindre ici tout de suite à l'errata en vers du fameux Constanter, qui, pour le coup, n'a signé que le nom de sa patrie. Mais j'ai songé depuis qu'il seroit mieux, afin de pouvoir finir ce cinquième livre qui n'est déjà que trop long, de remettre à traduire ce beau fragment de Jean-Baptiste Priolo, à notre arrivée à Hambourg, où, aussi bien, je n'aurois rien à faire sans cela, car cette ville est bientôt vue. J'y joindrai par même occasion l'arrivée de M. d'Avaugour (le même que j'avois eu l'honneur de voir à Francfort et avec qui j'avois aussi lié une amitié très étroite), son arrivée, dis-je, à La Haye, où il me rendit la lettre de mon père écrite à Sedan

le 11 juillet 1654 qu'on a vue ci-dessus à la page 190 et m'apporta quantité de belles bardes et diverses curiosités, bagues, montres, bijoux, pour avoir de quoi faire mes présents dans les occasions où je serois obligé d'en faire. Ce sera donc à Hambourg, quand nous y serons, que je vous entretiendrai, cber lecteur, de ces choses, qu'il vous importe peu de savoir, ou que vous savez déjà aussi bien que moi, car qui est l'homme si nouveau en France qui ne sache à fond aussi bien que Grotius et Strada \ célèbres écrivains de la guerre de Flandre, le gouvernement des Provinces Unies, d'où je viens de sortir, en traversant l'Ems. comme j'ai déjà dit, à Delfzil. C'est où j'en étois demeuré de la version paraphrasée démon Itinéraire queje fais actuellement, autant pour mon amusement particulier que pour la satisfaction du beau sexe qui n'entend pas le latin. Ayant donc avec la marée traversé l'Ems, nous vînmes coucher à Emdem-, ayant laissé à notre droite tout ce grand pays inondé que la mer engloutit autrefois, lorsqu'elle rompit ses digues. Emdem est la capitale du comté du même nom, et me parut assez jolie en y abordant, car franchement j'aimai mieux me coucher que de l'aller voir aux flambeaux. Et le lendemain, j'en repartis de si bonne heure que je n'en pus visiter les raretés, si raretés

1 . Famiano Strada, jésuite italien, né à Rome en 1572 et mort dans la même ville le 6 septembre 1647, auteur du De Bello Belgico, maintes fois réimprimé et traduit.

2. Sur la rive droite de l'Ems, Embdem était alors un port fort commerçant, qui devait ses avantages aux guerres civiles et religieuses des Pays-Bas.

y a, comme notre hôte s'elForçoit de nous le persuader. Ce qui me fait ressouvenir de deux choses que j'ai vues à Groningue, en y passant. L'une, c'est un tableau d'une Vierge tenant le saint Enfant Jésus entre ses bras, et un saint Bernard, si je ne me trompe, à genoux devant elle ; et comme le peintre qui a tracé cette peinture, avec beaucoup d'art, sur une vitre, a tourné de deux côtés, tout opposés, contre l'ordinaire, les têtes de l'enfant et de sa mère, en sorte qu'elles ne se regardent pas, le saint ne sachant auquel aller, et son doute est assez bien exprimé dans ses yeux et dans sa posture, il s'écrie dans son ravissement : Quo me vertain nescio. C'étoit là l'unique intention du peintre qui fit cette vitre du temps que la Hollande étoit bonne catholique. Mais, depuis, les Calvinistes, à qui l'incertitude amoureuse du dévot saint Bernard déplaisoit, ont fait écrire au-dessous de ce tableau sur verre : Stulte, quid cluhitas ? Verte te ad creatorem^ non ad creaturaiti. Ce qui veut dire : « Insensé que tu es, d'où vient ton doute ? Tourne-toi vers le créateur, et non à la créature. » Et moi j'ajoutai en ma pensée : « C'est se tourner vers le créateur que de se tourner vers sa sainte mère. »

La seconde chose que je vis au même lieu, dans l'église cathédrale de Groningue (car, si je ne me trompe, Groningue étoit évéché, et son évêque sufFragant de l'archevêque d'Utrecht, comme l'est encore à présent celui d'Hildesheim, qui est à notre égard un peu plus éloigné que Groningue, de l'archevêque de Cologne), cette chose, dis-je, rare et curieuse fut une corne de licorne toute pareille à

celle qu'on voit dans le trésor de Saint-Denys en France, et je crois qu'il y en a deux, l'une plus grande et l'autre un peu moins longue, mais toutes deux de la même grosseur, ce qui me fit juger que la plus courte pou voit bien être rompue. On nous dit que ces deux cornes de licorne venoient du Groenland et pouvoient bien être la défense de quelque monstre marin ; car la licorne dont on fait tant de contes est tout aussi rare que le phénix de l'Arabie heureuse. Mais achevons.

D'Emdem à Oldenbourg *, par un chemin fort mauvais et fort ennuyeux, je ne vis de ma vie de si longues lieues. Je crois qu'on n'en compte que quatre, mais, foi de gentilhomme, ces quatre lieues par une terre grasse et uligineuse, comme j'ai dit en latin - (quoique je croie ce mot françois, uligineux), ces quatre lieues, dis-je, en valent au moins douze bonnes de France. C'est de là qu'on tire les tourbes, que brûle le Batave en ses fourneaux, ou pour mieux dire dans ses propres cheminées revêtues de carreaux de faïence, façon de porcelaine, par les côtés et tout à l'en tour de l'âtre ou du foyer (car je ne me souviens pas d'avoir vu en Hollande un seul poêle dans les hôtelleries, toutes bonnes, commodes et propres au possible, où Von est couché sur d'excellent duvet et où l'on fait très bonne chère pour quinze sous par repas, et fort passable pour sept sous marqués, car en ce pays-là tous les sous le sont,

1. Oldenbourg, capitale du grand-duché actuel de ce nom, située au confluent de la Haaren dans la Hunte, est éloignée d'au moins une cinquantaine de kilomètres d'Emdera.

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