‹ MémoiresChapitre 27 sur 65 · LIVRE SIXIEIVIE · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEIVIE

[Le sommaire est au cominenc entent du livre précédent).

Nous rejoignîmes à Hambourg M. le baron d'Avaugour, qui y étoit arrivé avant nous et qui m'apprit que la reine Christine de Suède en étoit partie le même jour, 27^ de juillet [1654], déguisée en homme, en la compagnie de Pimentel, envoyé d'Espagne auprès de sa personne, pour se rendre en diligence en Flandres et y faire quelque séjour à la cour de Bruxelles ou dans la belle ville d'Anvers, auprès du vice-roi des Pays-Bas espagnols, auxquels depuis quelque temps elle avoit donné toute son affection ^ J'eus du regret d'avoir manqué cette reine fameuse, pour laquelle j'avois des lettres de recommandation de M™^ de Brienne, ma mère, et de M. Chanut. J'en parle ailleurs. Je visitai cette ville

1. Fille de Gustave-Adolphe, née à Stockholm, le 7 décembre 1626, Christine régna, de 1632 à 1654, sur la Suède, accrue de plusieurs provinces en Norvège et en Allemagne, mais obérée de plus en plus par les dépenses excessives de la reine. Elle abdiqua le 6 juin 1654 et partit aussitôt, comme Brienne le dit, pour les Pays-Bas espagnols, dont le vice-roi était alors l'archiduc Léopold. Elle ne tarda pas à abjurer le catholicisme, comme on lui reprochait d'en avoir depuis longtemps l'intention. Voy. le pamphlet : Brève relation de la vie de Christine, reine de Suède, jusqu'à la démission de sa couronne et son avènement (sic) à Bruxelles (1655, s. 1 , in-4°) et le Génie de la reine Christine de Suède (1655, in-4'*).

riche et grande, mais qui n'a rien de beau, le reste du jour, et tout le lendemain, je restai dans mon hôtellerie. Ce fut là que j'écrivis le gouvernement de Hollande à ma manière, mais Priolo me corrigea tout cet endroit à la sienne. Et voici ce qu'il m'en a fait dire de sa grâce dans mon Itinéraire latin. Après avoir mûrement pensé aux moeurs et aux coutumes des Bataves, j'ai cru les devoir portraire ici sans fard tels qu'ils m'ont paru. Vous diriez à les voir qu'ils sont grossiers et brutaux ; mais je vous les donne pour les plus fins et les plus déliés esprits de l'Europe. Peut-être sont-ils même plus fourbes que les Grecs et les Indiens, les plus cachés peuples de la terre. Italiens, c'est trop peu dire. Le génie de ces peuples est conforme au génie des lieux, comme c'est l'ordinaire en tout pays. Il est certain, et personne ne l'ignore, que la terre qu'ils habitent est toute submergée d'eau, coupée de canaux et de grandes rivières, inondée pour la plupart, enfin toute flottante dans le liquide élément. Cela leur donne du flegme et de l'esprit. Il n'y en a point presque de médiocres parmi eux et les Bergamesques ^ n'y firent jamais œuvre. Ce petit pays combat sans cesse contre la mer prête à l'inonder et à l'engloutir, sans le soin qu'ils [ont] d'opposer leurs digues à sa furie. Enfin les Hollandois sont toujours en guerre avec l'Océan, de qui toutefois ils tirent toutes leurs richesses. Thétis, courroucée et implacable dans son courroux, elle qui ne dort et ne se repose jamais,

1. C'est-à-dire rusés et d'apparence naïve, comme Arlequin, originaire de Bergame.

ne leur accorde ni paix ni trêve. De là leur vint leur vigilance, leur courage et leur expérience en la marine. Ils manquent de tout, même du nécessaire à la vie, et cependant, par le moyen de la navigation qu'ils entendent admirablement, rien ne leur manque. Ils ont de tout en abondance et accommodent même, en s'enrichissant, les autres nations de leur superflu. Leurs richesses les rendent insolents : on ne compte en ce pays-là le bien des marchands que par tonnes d'or. Leur sécurité se trouve dans leur vigilance, et la force de leur Etat dans celle de ses places. En un mot, ce pays est plus imprenable par son indigence que par les bastions de ses villes et de ses forteresses, et si quelque puissante armée s'engageait imprudemment dans ses marais, elle y périroit, sinon faute de fourrages, au moins de vivres et de provisions. Comme donc ils sont si bien défendus par la nature, ils se mettent peu en peine de se défendre eux-mêmes et méprisent les autres, ne les croyant pas assez hardis pour venir les attaquer. De là nait ce noble amour qu'ils ont pour la liberté, cette confédérée avec la religion et la liberté de conscience, plus jalouse encore de son indépendance que la liberté même civile et politique. Ce qui a fait que l'entêtement qu'a naturellement l'homme pour les choses saintes et sacrées a fait succomber sous leur secte naissante toute la prudence espagnole par les grandes choses que le zèle de la religion leur a fait entreprendre et exécuter au grand étonnementde tout l'univers. Ce qu'ils ont gagné à cela, c'est-à-dire à secouer le joug ibérique, est qu'ils se sont imposé un gouvernement

tout à fait doux et désirable, si l'on en excepte la lenteur de leurs conseils. Les servantes en ce payslà sont aussi considérées que leurs maîtresses. Un vouzniann^, c'est-à-dire un charretier, se met à table pour son argent côte à côte d'un prince et d'un comte de l'Empire. On n'y frappe point les valets iniquement ; leurs maîtres sont obligés par la justice de leur faire réparation, quand ils les ont offensés. Toute l'égalité s'observe dans cet état entre les riches et les pauvres. Ce qui m'étonne c'est qu'ils se soient imposé volontairement un joug plus rude que ne leur pouvoit [être] la tyrannie espagnole. De là aussi leur est venu que rien ne manque à leurs villes, à leurs canaux, à leurs chemins, en un mot à leurs digues, d'où dépend la sûreté de leur pays. Les frais publics s'y font sans peine et sans interruption ; les travaux nécessaires s'y achèvent avec une promptitude merveilleuse. L'argent ne leur manque jamais : leurs troupes sont bien payées, de même que les gages, les salaires et les appointements des inférieurs, ministres, ambassadeurs, conseillers, officiers de police et ainsi des autres. Etre couché sur l'état des Provinces pour une telle somme, c'est comme si l'on l'avoit dans son coffre. De la guerre leur vint la concorde, la base et l'affermissement de leur république, à qui le repos désirable aux autres nations esta craindre, ce remède pour eux étant beaucoup plus à appréhender que le mal même'. La

1, Voerman, charretier, en néerlandais.

2. Il y a une description sommaire de la comté de Hollande dans la Nouvelle description des Pays-Bas et de toutes les villes des dix-sept provinces [Paris, Cardin Besogne, 1667, in-12}, où

politique artificieuse des Espagnols consiste en cela que, ce qu'ils ne peuvent obtenir par la force des armes, ils en viennent à bout par la patience et le flegme tranquille de leur puissant gouvernement. En quoi gît toute l'adresse du conseil de Madrid. Quant aux Provinces Unies, elles ne peuvent se passer du secours et de l'assistance d'autrui ; quoique nulle puissance étrangère n'ait besoin d'elles, toutefois les HoUandois s'enorgueillent des biens qu'ils transportent de chez leurs voisins par le commerce maritime, auquel ils sont plus entendus qu'aucuns peuples du monde, sans en excepter même les Anglois et les Vénitiens, ces prétendus rois de la mer, dont les HoUandois sont les véritables. Leur capital est le commerce, à quoi leur indigence les rend très propres, et leur longue et continuelle expérience très habile. C'est là le pôle et l'essieu autour duquel roule toute la machine de leur conseil, et le pivot sur lequel tourne d'un mouvement qu'on peut nommer perpétuel la fortune de leur inébranlable République. Louis le Grand toutefois fit bien voir qu'elle ne l'étoit pas. J'en parle ailleurs et cette grande et subite conquête demande un discours à part. Or, quoique la machine de leur conseil, comme j'ai dit, soit si bien conduite et si bien gouvernée par ceux qui en sont les pilotes, si une fois ils la négligent, croyez alors qu'ils auront perdu l'esprit et la raison, et que les Destins qui les ont jusqu'à

se trouvent plusieurs remarques, surtout physiques, consignées ici par Brienne. Quant aux constatations morales, elles paraissent lui appartenir plus en propre.

présent soutenus contre vent et marée, auront cessé tout à coup de leur être propices et favorables. La pente naturelle qu'ont leurs esprits au négoce les pousse, sous l'espérance du moindre gain qui se fait voir à leurs yeux, d'entreprendre tout ce que les autres ne veulent pas faire. Ils sont proprement les crocheteurs et les messagers de l'Océan. Tout leur est bon pourvu qu'ils gagnent : ce qui a fait dire d'eux que Mercure, dieu du commerce, est le seul des dieux qu'ils prient et qu'ils invoquent. Ce coup de patte est de Priolo, qui faisoit [état] d'être singe et de race de singes. Un bon poète hoUandois a cru sur cet endroit devoir faire un errata, et j'ai là traduit fidèlement. Mais quoique ce qui est dit ici de Mercure, leur dieu, ne soit dit qu'en riant, d'autres ont bien dit pis d'eux que Priolo et moi, puisque Tavernier nous apprend dans ses derniers mémoires, imprimés sur de beau papier et qui font le troisième tome des Relations de ses grands voyages ', que quand les idolâtres des Indes qui haïssent les Chrétiens, leur demandent s'ils le sont, ils ont accou-

1. J.-B. Tavernîer, Recueil de plusieurs relations et traités singuliers et curieux. Paris, 1679, in-4*'. Tome III, cinquième partie : Histoire de la conduite des HoUandois en Asie, tant envers leurs sujets qu'envers les étrangers, pour soutenir le commerce. L'ouvrage de Tavernier souleva des polémiques. Henrick van Quellenburgh le critiqua sévèrement dans les Vindiciae Bataviae (Amsterdam, 1684, in-4°) et d'autres contemporains suspectèrent la bonne foi de l'écrivain. Les écrivains du XIX® siècle semblent avoir justifié Tavernier du reproche de crédulité exagérée et de mauvaise foi (Emile Bourgeois et Louis André, Les sources de l'/iistoire de France : XVIP siècle, t. I, p. 178, n" 462).

tumé de répondre que non, qu'ils ne sont que Hollandois. Si cela est vrai, où est le seul Dieu qu ils adorent ? Hérétiques, renégats de votre foi et de votre baptême, où est le grand Dieu d'Israël ? Où est votre Dieu ? Allez, allez, avares ; allez, Mercure, fils d'Alcmène et neveu d'Atlas, est encore trop bon pour vous. Idolâtres avec les idolâtres, athées avec les athées, chrétiens et catholiques avec les catholiques et les chrétiens, dans les lieux où règne l'inquisition, en un mot tout ce qu'il vous plaît d'être, pour venir à bout de vos fins, est-ce croire en Dieu ? Allez, malheureux, vous dis-je encore un coup, vous n'en avez point ; et en vous séparant de l'Eglise romaine et apostolique, sous prétexte de réformation, vous avez perdu la foi et êtes devenu cent fois pires que les payens et que les sauvages, qui n'ont jamais eu aucune connoissance du vrai Dieu. Si M. Huygens de Zulichem vivoit encore* il me diroit à sa manière poétique et satirique toujours pleine d'esprit et de sel, que la glose est pire que le texte ; et je lui répondrois : « De quoi vous avisez-vous de mettre des errata aux livres que vous n'avez point faits ? »

Achevons. Donc les Hollandois poussés par l'avidité du gain et des profits immenses qu'ils font dans le négoce, ils ne trafiquent pas seulement pour eux, mais sont les marchands de tout le monde. Les antennes de leurs vaisseaux qui courent incessam-

1. Quand Brienne écrivait ceci, en 1683, Constantin Huygens de Zulichem n'était pas mort, car il ne mourut que le 28 mars

ment de l'un à l'autre monde, gémissent plus sous leur avarice qu'elles ne font sous l'haleine des vents, quand leurs navires fendent la mer à toutes voiles. Ainsi c'est à bon droit qu'on les nomme les courtiers et les maquignons de toute l'Europe. Ils pipent en fait de navigation ; je l'ai déjà dit et je le répète. Aussi ne savent-ils que faire de leur argent : s'ils périssent jamais, ce sera pour en trop avoir. Les guerres et les intrigues d'Allemagne et d'Angleterre se font à leurs dépens, et si une fois ils prennent ce train, ils viendront à bout en peu de temps de leurs richesses, en eussent-ils d'aussi grandes que ce roi de Lydie (pour ne pas dire toujours Crésus) qui les perdit toutes en un moment, sur le bûcher où il trouva la fin de sa vie avec celle de ces trésors. Ils sont, dit Priolo (et en cela il ne dit pas tant mal), farouches et insolents dans la conduite des affaires publiques, témoin le AS^e/5o/deJosué Van Beuningen^

1. Brienne fait allusion ici àla fameuse mëdaillequi fut frappée en 1668 et qui représente d'un côté le Soleil levant, les Pays- Bas, la France, l'Espagne et la Grande-Bretagne, avec cet exergue : Ecqvis cvrsvm inflectet ? et de l'autre côté Josué arrêtant le cours de l'astre pour achever la défaite des ennemis d'Israël, avec la légende : Stetit sol in medio coeli. Cette médaille est reproduite dans V Histoire métallique des dix-sept provinces des Pays-Bas, par Gérard Van Loon (La Haye, 1732, in-folio, t. III, p. 17). Van Loon ajoute : « Cette médaille a été faite en Allemagne, comme il est aisé de le voir au type ; et très certainement elle n'a été frappée qu'après coup, et sans que M.vanBeuningen y ait eu la moindre part. Car,ayantappris qu'on parloit de lui en fort mauvais termes, dans un certain poème dédié au roi, et qu'on l'y traitoit de faux Josué, il écrivit à l'auteur pour lui apprendre que la médaille en question n'existait que dans le cerveau de ses ennemis. »

Ils mesurent tous les étrangers à qui ils ont à faire à l'aune de leur lucre et de leur profit. Ils les adorent ou les méprisent à proportion de l'utilité ou du dommage qu'ils en reçoivent. C'est eux qui font tout le commerce du Nord, des Indes orientales et du Nouveau Monde. On voit en même temps de leurs vaisseaux à Arkhangel et à Canton, à Coromandelet à ïabago, à Venise et à Cadix, à Hambourg et à Bordeaux, sur les rivières d'Orénoque et des Amazones, sur la Tamise et sur la Seine, sur le Niger et sur le Gange : en un mot ils sont partout et il n'y a point de pays où ils soient plus rarement que chez eux. Comme la France est située entre l'une et l'autre mer, la Méditerranée et l'Océan, les HoUandois font plus de cas de son commerce que de celui qu'ils peuvent faire avec tous les autres royaumes, princes et républiques de l'univers. Celui de Moscovie par la mer Blanche va après ; enfin celui des Indes et de la Chine, comme le plus pénible, le dernier, quoique souvent le plus lucratif. Mais les grands frais des voyages de long cours emportent plus de la moitié du profit, et les plus grands gains se font à voilurer des fromages et des draps en Angleterre et à Bordeaux, à Rouen et à Hambourg, d'où ils rapportent chez eux du vin et du blé, du fer, de l'étain et du cuivre. Les fréquents traités de commerce qu'ils ont faits avec la France, tant de fois enfreints et tant de fois renouvelés, prouvent mieux que tout ce que je pourrai dire cette vérité. La France donc est leur mère nourrice : rien de plus certain. Les Indes ne leur vendent que des coquilles et des babioles, auprès desquelles s'ils n'avoient autre

chose pour vivre ils pourroient bien mourir de faim. O Bataves, ô ingrats républicains toujours ennemis des rois, reconnoissez et estimez en la France, à qui vous avez tant d'obligation, autre chose que le lucre. Il y a bien d'autres biens que ceux de l'intérêt qui vous attachent au plus puissant des rois. C'est à Louis le Grand, qui vous a pu perdre et vous a pardonné si généreusement, qu'il faut vous tenir inviolablement colés. Ce n'est point aux petites branches qu'il vous faut prendre, c'est au gros de l'arbre, et il n'y en point d'autre pour vous que la protection de notre invincible monarque, votre vainqueur et (|ui sera quand il voudra votre destructeur. C'est à sa fortune que vous devez éternellemenl être unis, puisqu'après Dieu il est l'auteur de la vôtre. Et vous, 6 plus clément des rois, ne cessez de vous conserver par de nouveaux bienfaits ceux que vos pères ont faits ce qu'ils sont. Vous avez remis votre foudre en son lieu, comblez ces ingrats repentants de vos grâces. Ils ne laissent pas pour vous avoir manqué quelquefois de reconnoissance (car je ne puis croire qu'ils vous aient jamais perdu le respect) d'être toujours vos bons et fidèles alliés. Il y va, grand roi, de votre gloire et de votre intérêt. En détachant les Provinces Unies du reste de la Flandre, vous avez abaissé l'orgueil de la maison d'Autriche et coupé, pour ainsi dire, un bras à votre rivale. Depuis ce jour fatal à l'Espagne, le soleil contre sa coutume ne se leva plus du côté du couchant. Il reprit son cours ordinaire, et c'est de vous maintenant, plus que de l'astre du jour, que vous avez pris pour corps de vos devises, que l'univers reçoit sa lumière. Vous

suffiriez seul à plusieurs mondes. Il ne vous reste plus, ô le plus grand des rois qui fût et qui sera jamais, qu'une seule chose à faire : c'est d'abattre les cornes du croissant ; que sa lueur disparaisse devant l'éclat véritable qui environne votre front, devant ce feu si noble et si vif qui part de vos yeux, faits pour éclairer le monde. Allez cueillir de vos mains les palmes de l'Idumée ; c'est vous qui devez retirer des fers le tombeau du Sauveur et l'Eglise d'Asie, autrefois si sainte, d'esclavage. Ne souffrez pas que les ombres de vos braves aïeux errent plus longtemps dans les Lieux Saints sans être vengées. Ce souhait prophétique que je faisois pour vous, grand roi, quand j'avois l'honneur de vous servir, est sur le point de s'accomplir. Alger détruit et réduit en poudre par vos canons et par vos bombes, allez retirer votre ambassadeur de la Porte, à qui on refuse le sopha ^ et faites voir aux Ottomans que vos François d'aujourd'hui sont aussi braves pour le moins que ceux qui prirent d'assaut Constantinople.

Mais revenons à M. le baron d'Avaugour, qui nous attend à Hambourg, où il arriva le premier parce que la voie de la mer qu'il prit est bien plus courte que

1. C'est à Gabriel-Joseph de la Vergne de Guilleragues, ambassadeur de France à Constantinople de 1679 à 1685, que Gara Mustapha refusa un instant les honneurs du sopha (Comte de Saint-Priest, Mémoires sur r ambassade de firance en Turquie, 1877, in-8°, p. 235). Mais cet incident diplomatique, qui fit quelque bruit en son temps, n'eut pas l'importance que Brienne semble lui prêter ici et Guilleragues obtint bien vite satisfaction, en septembre 1684.

celle de terre par laquelle je gagnai l'Elbe à mes journées, en la manière que je l'ai dit. Il est juste de faire eonnoitre ce généreux cavalier à mes lecteurs. S'il n'étoit de la véritable maison d'Avaugour, comme quelques-uns l'y contestoient, ou s'il n'en étoit, comme d'autres disoient avec plus de vraisemblance» que du côté gauche ^ il méritoit d'en être du bon côté, et dans tous les grands emplois dont il s'est toujours très dignement acquitté, il lui a fait plus d'honneur qu'il n'en a reçu d'elle. Il étoit Breton, civil, brave et libéral; avec cela on va bien loin. Il parloit allemand comme françois, ayant servi longtemps dans l'armée du grand Gustave de résident de France et de colonel de cavalerie, à la fois^. Il écrivoit plus en cavalier qu'en homme de cabinet, mais toujours de bon sens et d'une manière agréable, quoique peu polie. De sa personne il étoit très bien fait, avoit la taille aisée, dansoitde fort bonne grâce, l'œil vif mais doux et la mine tout à fait guerrière. Il a toujours conservé une cadenette pendante de

1. La première maison d'Avaugour, qui descendait d'Henri, comte de Goëllo, fils puiné d'Etienne, comte de Penthièvre (xii® siècle!, s'éteignit dès le xiv*' siècle et la seigneurie en fut confisquée par les Penthièvre, en 1420. Mais elle fut rétablie en baronnie, en faveur de François, fils naturel du duc François III, et c'est de cette seconde maison, de la branche de Dubois, que descendait notre diplomate (Louis Farges, verbo Avaugour, dans la Grande Encyclopédie).

2. D'Avaugour commanda un régiment de cavalerie successivement à l'armée de Torstenson et à celle de Wrangel. C'est pour cela que Servien, toujours opposé aux vues de D'Avaux, refusa d'Avaugour comme secrétaire du congrès de Westphalie (L. Farges, loc. cit.).

ses cheveux ^ sur le côté gauche, s'il m'en souvient bien. Il portoit la moustache grosse et fort proprement relevée avec le fer. Voilà son portrait en deux mots. Pour ce qui est de son âme, il l'avoit grande et généreuse, mais il éloit fort méchant ménager. Tous ceux qui le servoient s'enrichissoient auprès de lui, durant qu'il demeuroit toujours gueux et fort incommodé. Enfin il mourut insolvable à Stockholm, et si je n'eusse pris le soin, après sa mort, de faire retirer ses meubles des mains de ses créanciers, ils y seroient encore. Le Roi eut la bonté de lui faire donner, quoiqu'il ne fut plus en vie, douze mille livres, outre tout ce qui lui étoit dû de ses appointements, que je lis toucher moi-même à Desnoyers, son maître d'hôtel, que les débiteurs de son maître détenoient en prison et qui s'en retira par ce moyen, avec honneur pour la France et au contentement de tous ceux qui avoient en sa considération bien voulu prêter (ce qui ne se fait guère) à son ambassadeur. Celui dont je parle arriva donc à la Haye un peu après moi et m'y rendit en main propre la lettre de M. de Brienne que j'ai transcrite ci-dessus à la page 190^, ensemble une petite cassette pleine de bijoux, comme j'ai dit, et quelques autres bardes, dont il avoit bien voulu se charger, étant venu par mer de Rouen en Hollande. Il étoit accompagné du marquis d'O, fort bon gentilhomme 2, du sieur Akakia, son

1. « Cadenette, poignée de cheveux qu'on laissoit croître autrefois du côté gauche, tandis qu'on tenoit les autres courts. » (Furetière, Dictionnaire universel, 1701, in-folio).

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