Voy. ci-dessus, p. 190 et
3. Sans doute Jacques d'O, marquis de Franconville, dit le marquis d'O.
secrétaire, qui vient de mourir en Transylvanie, la plume à la main, pour le service du Roi, qu'il servit sans discontinuation depuis près de trente années, dans les négociations étrangères, principalement en Pologne où éloicnt ses plus grandes habitudes', de son maître d'hôtel et d'un valet de chambre. Le reste de son train, composé du sieur Macé, son intendant'', que nous avons vu depuis exempt des gardes du corps de Sa Majesté, étoit composé de trois gentilshommes, dont deux étoient de la religion prétendue réformée, l'un et l'autre proches parents de M. de Lorme ^, alors premier commis de M. Foucquet, surintendant des finances, et le troisième se nommoit Boucot, fils du paveur des rentes de l'Hôtel de Ville de Paris % de deux pages,
1. Roger Akakia, sieur du Fresne, était le second fils de Martin Akakia, professeur royal de chirurgie, et le petit-fils de Martin Akakia, médecin de Charles IX et de Henri III. Employé dans les affaires du Nord par Mazarin et Lionne, il fut mis à la Bastille en 1664 et accusé de trahison. Son innocence reconnue, il fut de nouveau envoyé dans les cours du >'ord et en Hongrie. Il mourut en Pologne vers 16S0 [Recueil des instructions au.v ambassadeurs de France : Pologne, publié par Louis Farges, t. I, p. 16 et 154).
2. François de Massé, garde du corps (16T7; du duc d'Orléans (Bibl. nat., Pièces originales, vol. 1785, p. 41, 249.)
3. Sur le rôle étrange que de Lorme joua auprès de Foucquet, on peut voir Jules Lair, Nicolas Foucquet, t. I, p. 425, et t. II, P-8.
4. Il y eut trois Boucot, prénommés également ?ficolas, qui remplirent successivement, au xvii^ siècle, les fonctions de receveur de la ville de Paris (A. d'Affry de la Monnoye, Les jetons de V éclievinage oarisien, 1878, in-folio. p. 235, 263 et 276).
dont l'un étoit fils ou neveu du brave Montai ^ et l'autre gentilhomme breton, d'un aumônier chanoine de Vincennes, fort honnête homme et bon prédicateur, de deux cuisiniers, d'un sommelier et de huit valets de pied, sans ses cochers, postillons et palefreniers, qui étoient au moins huit ou neuf de bon compte, car il avoit deux carrosses et quelques chevaux de selle. La Routière, fils de M. de Chefdeville, intendant de notre maison, qui avoit épousé une parente de ma mère, et dont les enfants [qui] avoient été élevés avec mon frère et moi au collège, comme nous appartenant, quoique de fort loin, et par leur mère seulement, comme je viens de dire, arriva en la compagnie de M. d'Avaugour et me rendit plusieurs lettres de mes amis de Paris, avec mes bardes et les bijoux dont il avoit eu la charge durant le voyage, quoique M. l'ambassadeur voulut absolument me les remettre lui-même entre les mains. La Routière, dis-je, augmenta mon train de sa personne et d'un valet, qui pourtant n'alla pas plus loin et retourna de la Haye à Paris sur le même vaisseau qui l'avoit apporté. Je lui donnai un de mes laquais pour le servir, et durant tout le temps qu'il m'accompagna, M. Blondel en a eu autant desoin que de moi-même. Il avoit beaucoup d'esprit, et
1. Charles de Montsaulnin, comte de Montai (1619-1696), dont Louis XIV disait : «Je voudrois voir Vauban attaquer une place, et Montai la défendre... Mais non ! ils y périroient tous les deux. » Malgré son éclatante bravoure, dont il donna maintes preuves, Montai mourut sans avoir obtenu le bâton dé maréchal. Voy. sur lui la belle page que lui a consacrée le duc d'Auraale, Histoire des princes de Condé, t. VI, p. 275.
cependant n'a jamais su apprendre la langue allemande, quoiqu'il sut la grecque et la latine en perfection et fit de bons vers latins. Il étoit de mon âge et on nous a souvent pris pour deux frères. Je l'ai toujours fort aimé, quoique je n'aie pas eu sujet de me louer de son père. 11 m'a rendu visite une fois depuis que je suis prisonnier ; mais il ne me put parler, parce qu'on ne le lui permit pas, et tant qu'il me vit, il ne fit que pleurer. Je lui fis une civilité de la tète et lui dis deux ou trois mots pour le remercier, ne pouvant avoir la liberté de l'embrasser et de lui ouvrir mon cœur. Il me serviroit s'il le pouvoit. Voilà ce que j'avois à dire de M. d'Avaugour, dont je parlerai plus d'une fois encore dans la suite de ces mémoires. Pour La Routière, je n'en dirai plus rien, ni des autres officiers de M. l'ambassadeur, sinon qu'ils m'ont tous aimé et servi en ce qu'ils pouvoient durant le long séjour que la fluxion qui me tomba sur les yeux et dont je n'ai pu guérir que par le fer et le feu m'obligea malgré moi de faire à Stockholm, où il est temps de nous acheminer.
Le baron d'Avaugour avoit reçu ordre du Roi ^ en partant de Paris ou de Sedan, si je ne me trompe, car il me semble que ses instructions, qu'il me communiqua, étoient datées de Sedan ou de Rethel;
1. Les instructions écrites à d'Avaugour, datées de Paris, le 27 mai 1654, ne contiennent pas l'ordre dont Brienne parle ici [Recueil des instructions données aux ambassadeurs: Suède, publié par A. Geffroy, p. 8-13). Cependant il est certain que d'Avaugour était accrédité tout ensemble auprès des deux cours du Nord, Suède et Danemark [Ibid. p. 7).
quoi qu'il en soit, il avoit ordre exprès de Sa Majesté de voir le roi de Danemark ^. Et comme il apprit que ce prince venoit à Gluckstadt ^ avec la reine son épouse dans des chariots de paysans, dont les rois du Nord qui n'y prennent pas garde de si presse servent comme les autres, il fut à sa rencontre. Mais le roi de Danemark eut quelque honte qu'il l'eût surpris en cet équipage, et ne voulant point lui permettre de lui parler ainsi à la hâte des affaires dont il étoit chargé, le pria civilement de l'aller attendre à Flensbourg ^, où il se rendroit aussitôt fjue lui et où nous apprîmes que ce roi faisoit son séjour depuis quelque temps, à cause de la peste qui étoit à Copenhague et y faisoit beaucoup de ravage. Donc, le 7^ du mois d'août 1654, nous partîmes de Hambourg et vînmes coucher à Lubcck, où je me voulus faire arracher une dent qu'on me cassa dans la mâchoire, et qui me fit de très grandes douleurs pendant tout le chemin. De Lubeck, que mon mal de dents m'empêcha de voir à mon aise et où je
1. C'était alors Frédéric III, qui, né le 18 mars 1609, régna du 4 mai 1648 jusqu'à sa mort le 9 février 1670. Il avoit épousé, le 18 octobre 1643, Sophie-Amélie, fille du duc Georges de Brunswick-Lunebourg, née en 162S, morte en 1685, de laquelle il eut deux fils et trois filles.
2. V'ille de Holstein, sur la rive droite de l'Elbe, que Christian IV, roi de Danemark, fit bâtir et nomma Gluckstadt, ville du bonheur.
3. Située au fond du golfe long et étroit qui en porte le nom et qui en fait un port assez considérable de la Baltique. C'est aujourd'hui le chef-lieu d'un cercle de la province de Slesvig- Holstein (Prusse septentrionale).
passai une très mauvaise nuit, nous vînmes à Pioen \ de là à Kiel^, et enfin à Gottorp^, résidence du duc de Holslein, qui joint le nom de son magnifique château à celui de son duché, Holstein-Gottorp, comme font presque tous les princes d'Allemagne : Mecklembourg-Schwerin, Mecklembourg-Gustrow, Lunebourg-Zell, Lunebourg-Hanover, etc. Le duc* y reçut M. l'ambassadeur fort splendidement, et ayant su de lui qui j'étois, me fit beaucoup de civilités et voulut lui-même me faire voir sa bibliothèque, son écurie et son cabinet, rempli de curiosités des Indes et de la Perse, où le malheureux Oléarius ^ fut envoyé de sa part, en qualité d'ambassadeur, et, pour récompense, pendu à son retour ; dont ce prince a été beaucoup blâmé, puisqu'un homme qui avoit été si loin pour son service étoit digne d'un
1. « Ploen, ville du duché de Holstein, dans la Wagrie, et chef-lieu de la principauté à laquelle elle donna son nom, ainsi qu'au lac sur lequel elle est bâtie et qui l'environne presque entièrement. Elle est située entre Kiel etLubeck, à quatre milles d'Allemagne de la première et à six milles de la seconde. » (Bruzen de la Martinière, Grand Dictionnaire géographique, t. IV, 2«part., p. 231).
2. Kiel n'avait pas encore acquis l'importance que lui a value sa situation maritime. C'était alors une cité commerçante, renommée pour sa foire, et que la fondation d'une université allait rendre plus prospère encore.
3. Le château de Gottorp, situé sur un îlot, à l'ouest de Slesvig, dans un site dont on vante la beauté, est aujourd'hui le siège de l'administration de la province de Slesvig.
4. C'était alors Frédéric I, qui naquit le 22 décembre 1697 et mourut le 10 août 1659.
5. Adam Œlschlaeger, dit Oléarius (1603-1671), voyageur et orientaliste. Il alla en Moscovie et en Perse et publia en 1647 les résultats de son voyage, qui a été traduit en français (1656) par Abraham de Wicquefort.
meilleur sort. Ensuite nous saluâmes les princesses ses filles, dont l'aînée fut depuis mariée au roi de Suède et la cadette au duc de Mecklembourg- Gustrow^ Nous partîmes de Gotlorp après le dîner, qui dura assez longtemps, mais où l'on ne but point du tout qu'à sa soif et sans nulle contrainte. La chère fut grande et délicate en chair et poisson. Enfin nous nous rendîmes par Slesvig à Flensbourg, où on fut longtemps sans nous vouloir laisser entrer à cause de la peste, durant qu'une pluie horrible qui lomboit nous pensa noyer dans nos chariots découverts. Et comme les maux ne viennent jamais qu'en foule, l'audience de M. d'Avaugour fut retardée de quelques jours, à cause du vain scrupule qu'avoit le roi de Danemark de la lui donner avant que l'éclipsé de soleil prédite par les astrologues fut passée. Ce bon prince étoit fort superstitieux et tout à fait féru de l'astrologie judiciaire.
Le 12* d'août^, environ surlesneuf heures du matin, le soleil parut dans un nuage épais, en forme de croissant, dont le bout des cornes tournées du côté de l'occident rendoit seulement une assez vive lumière. Le reste du soleil ne paroissoit plus du tout, la lune occupant la meilleure partie de son disque, c'est-à-dire de sa rondeur, et alors le soleil ne nous parut plus que comme la lune, en son crois-
1. C'est la princesse Madeleine-Sibylle (14 novembre 1631- 20 septembre 1719), qui épousa, le 28 novembre 1654, Gustave- Adolphe, duc de Mecklembourg-Gustrow, et la princesse Edvige-Eléonore (23 octobre 16)6-24 novembre 1715), qui épousa, le 24 octobre 1654, Charles-Gustave, roi de Suède.
2. Note de Brienne : « Cette observation est de M. Blondel, Itiner., p. 24. »
sant, fait voir les cornes, le troisième jour d'après sa conjonction, die tertia a conjunctione. Ensuite une petite nuée fort noire nous ôta entièrement, durant un demi-quart d'heure, la vue du soleil, puis il nous parut plus resserré et plus petit qu'à l'ordinaire. Soudain l'air se trouble, et une nuée encore plus noire et plus épaisse que la première, se mettant au devant de l'astre du jour, le déroba entièrement à nos regards durant un bon quart d'heure. Alors il étoit dix heures et demie et la lune resta durant tout ce temps directement opposée à l'orbe du soleil. Vous eussiez dit que le peu de lumière qu'il rendoit n'étoit qu'un foible crépuscule. La nue se retire derechef, et les cornes du soleil nous parurent tournées du côté de l'orient. Peu après, le flambeau des cieux (pour ne pas toujours dire le soleil) nous montra son visage serein, et remplit tout son globe justement comme onze heures sonnoient. Celte vaine crainte étant dissipée, l'ambassadeur de France fut conduit à l'audience du roi dans ses carrosses par le grand-maréchal de la cour et quelques autres officiers, et me fit l'honneur de me faire monter dans le même carrosse où il se mit. M. Blondel, La Routière, Akakia et le marquis d'O, sans observer de rangs, se jetèrent dans les autres pêle-mêle avec les gentilshommes de la cour de Sa Majesté danoise. Le roi étoit debout dans une grande salle, le dos appuyé contre une table, au-dessus de laquelle étoit un dais, fort vieux et mal en ordre *. M. d'Avaugour
1. Le recueil des instructions données aux agents de France en Danemark, publié par A. Geffroy, ne contient rien sur la
lui dit en peu de mots, que j'entendis fort distinctement, parce que j'ëtois derrière lui, « que le Roi, son maître, l'avoit chargé de l'assurer de la continuation de sa bienveillance, que Sa Majesté devoit répondre à sa civilité et à son affection par une amitié et une civilité réciproque, ainsi que se le promettoit le Roi son maître d'un prince aussi généreux que lui. o Ensuite il lui parla de je ne sais quels préparatifs de guerre qui se faisoient en Allemagne, dans le duché de Brème, et le pria de ne point prendre de part à cette levée de boucliers — ce furent ses propres termes. — Et puis, lui ayant fait une profonde révérence, me présenta à Sa Majesté et les autres gentilshommes de sa suite l'un après l'autre, disant les noms et les qualités d'un chacun, et Sa Majesté durant tout ce temps eut son chapeau à la main, dont il donnoit autant de coups en l'air d'une façon assez grossière que nous lui faisions de révérences. Ensuite nous saluâmes la reine ^ qui étoit présente à l'audience, avec ses femmes, rangées le long de la muraille. Elle nous présenta la main et voulut qu'en sa présence nous la donnassions, ou plutôt la reçussions, des dames qui étoient dans la salle. Après quoi, on servit le dîner du roi, et M. d'Avaugour fut ramené à la maison qu'on lui
mission de M. d'Avaugour. Il se contente (p. 1) de signaler l'audience dont il est question ici. La Gazette, qui parle de la peste et de l'ëclipse (1654, p. ODS-, se tait également sur l'audience de l'envoyé français.
1. Marie-Elisabeth, fille de Jean-Georges, électeur de Saxe, qui avait épousé, le 21 février 1630, Frédéric \^^ et mourut le 10 août 1659.
avoil préparée dans la ville, et où il éloit défrayé par Sa Majesté et servi par ses officiers, où nous trouvâmes la table couverte et où nous bûmes si terriblement que, bien que j'aie la tête assez forte, je m'enivrai tout à fait, et tout ce que je pus faire fut de gagner ma chambre, où je me jetai sur le lit sans me pouvoir déshabiller. M. d'Avaugour prit querelle avec un brutal de Norvège, qui étoit du festin, et, si on ne les eut séparés, ils se seroient passé leurs épées du même coup au travers du ventre ; mais la chose s'apaisa et le lendemain, après que le gentilhomme de Norvège eut cuvé son vin, le grand-maréchal, qui lui avoit ôté son épée et l'avoit mis en arrêt, l'amena sans épée à M. l'ambassadeur qui lui pardonna de bonne grâce, et ne lui dit autre chose, sinon : « Nous étions ivres, hier, Monsieur, vous et moi, et nous ne savions ce que nous faisions. Il n'a pas tenu à moi que je ne vous aie passé mon épée au travers du corps, ni à vous que vous ne m'en ayez fait autant. Mais je ne laisse pas d'être votre ami et votre serviteur. » Le pauvre gentilhomme étoit si étonné qu'il ne repartit rien du tout, et il fit bien. Il appréhendoit qu'on ne lui coupât le poing pour avoir mis l'épée à la main dans une maison du roi contre un ambassadeur de France, en présence du grand-maréchal et du chancelier, ce qui méritoit certainement châtiment. Mais M. d'Avaugour étoit trop bon pour le souffrir, et il n'en fut rien davan-
tage.
Le lendemain, qu'il fit fort beau, le roi de Danemark, pour faire plus d'honneur à M. l'ambassadeur, le fit inviter par son grand-veneur à une ir 15
grande chasse qu'il avoit fait préparer dans la forêt de Schwarzwald, c'est-à-dire la forêt noire ', a trois bonnes lieues de Flensbourg, où nous trouvâmes les toiles et les filets tendus et une quantité de bêtes fauves, de loups, de lièvres, de renards et de sangliers enfermés, et environ cent fort paysans chacun une hache à la main qui abattoient de grands arbres pour placer plus commodément les chasseurs. La reine avec ses dames étoil de la partie, et M. d'Avaugour mena tout son monde avec lui. On nous présenta de fort bons chevaux, dont quelquesuns n'avoient point de brides, mais seulement des caveçons de corde sous le nez, avec lesquels on s'en aidoit tout aussi bien qu'avec un mors ; et l'on nous donna à chacun une arquebuse rayée, avec un fourniment de poudre et une gibecière fort propre, pleine de balles de calibre. Ensuite on nous posta chacun sur nos arbres, en sorte qu'en tirant nous ne pouvions point nous entre-blesser. Cela fait, les trompettes et les timbales sonnèrent et battirent la chamade, à quoi répondit un concert de cors et de flûtes d'Allemagne, ce qui étoit fort agréable. On tua en cette chasse trois cents cerfs ou biches, sans les chevreuils et les sangliers qui ne montoient guère à moins, vingt-cinq loups, belle déblaye, dix-sept renards, deux blaireaux, sept lièvres, trente coqs de bruyère et un taureau sauvage, qui fit bien du ravage et blessa force chiens. Je tuai pour ma part
1. Cette appellation générale sert à désigner plusieurs forêts septentrionales. Celle dont il est question ici ne semble pas avoir été autrement distinguée.
dix-huit pièces de gibier ^ La reine abattit avec une justesse admirable plus de trente-cinq cerfs de sa main ; mais ne tira jamais sur les biches. Ses filles n'étoient pas si scrupuleuses. Ce fut le roi qui arrêta le taureau d'une balle entre les deux cornes, coup le plus beau, parce que cet animal couroit assez fort et se démenoit beaucoup à cause des lévriers d'attache qui le mordoient aux fesses et aux cuisses, coup, dis-je, le plus beau que j'aie jamais vu de ma vie faire à personne. On fit saler toutes ces bétes, qui sans cela se seroient corrompues, et le roi vouloit que M. l'ambassadeur en chargeât le vaisseau qui le devoit porter en Suède. Enfin cette chasse exorbitante servit à nourrir plus de six mois la maison du roi. Je mangeai du taureau sauvage : il étoit excellent et d'autant plus que la reine avoit apprêté de sa main blanche le grand morceau qui en fut apporté de sa part à M. d'Avaugour, où le gingembre, le poivre, la canelle et le sucre n'étoient pas épargnés ; et cependant cela étoit excellent et je ne sache pas avoir jamais rien mangé de meilleur. C'étoit la cuisse de derrière et partie de l'épaule cuite au four, l'une à la sauce douce et l'autre apprêtée avec du raifort. La chasse finie, on servit à souper à leurs Majestés sous un long salon de verdure. Le roi se mitau bout de la table, la reine à sa gauche, et toutes les dames de son côté d'un bout de la table à l'autre. M. l'ambassadeur se mit à la droite du roi, au côté de la table, et le marquis d'O et moi
1. Quand il parla devant la reine Anne d'Autriche (ci-dessus, t. l, p. 337), Brienne conte une aventure dramatique qui lui serait advenue alors, et dont il n'est pas question ici.
tout au bout du même côté de M. l'ambassadeur, chacun vis-à-vis de notre chasseresse, car chaque dame avoit eu son chasseur, et une Bernstorff ^ assez johe m'échut pour ma compagne, et au marquis d'O une Diane Penne, dont j'ai connu, à mon dernier voyage, le père à Mecklembourg, où il avoit la première charge de la noblesse, c'est-à-dire de grandbailli du pays -. On ne but pas beaucoup, peut-être à cause des dames, ou plutôt de ce qu'il y avoit assez loin pour retourner au gîte. Le jour d'après, M. d'Avaugour prit son audience de congé et fut régalé d'une boîte de diamant avec une assez grosse chaîne d'or, le tout à peu près de la valeur de cinq cents pistoUes. Le roi et la reine de Danemark me firent beaucoup d'honnêtetés, et ayant trouvé fort bonne l'arquebuse dont j'avois tiré à la chasse, ma compagne le dit à la reine, qui m'en fit présent, quoiqu'elle ne valut pas plus de quinze livres de notre monnoie : mais tout ce qui vient de la main d'une belle reine comme elle et la plus civile du monde, ne laisse pas d'être d'un prix très considérable.
M. l'ambassadeur me proposa, à cause de la peste, qui étoit, comme j'ai dit, en Danemark, de m'embarquer avec lui sur l'yacht ^de Sa Majesté, quidevoit le
1. La famille Bernstorff est une vieille famille danoise qui a fourni à son pays des diplomates et des hommes d'Etat.
2. On n'a pas réussi à déterminer de quelle famille cette jeune fille était issue.
3. « L'usage de ces vaisseau s est plus pour la commodité que pour la guerre », dit Furetière. Leur nom était assez diversement orthographié, mais on commençait à vouloir s'en
DE M. LR COMTE DE RRIENNE. 229
porter à Stockholm. Mais comme j'étois bien aise de voir ce beau royaume, que je n'aurois point vu si j'eusse été par mer, je le priai de m'excuser si je n'acceptois pas l'offre qu'il me faisoit et lui promis que la peste ne me leroit point de mal, parce que je me portois fort bien et que je ne la craignois pas. M. Blondel, excellent logicien, ne Irouvoit pas cette raison fort concluante, et, quoiqu'il eut eu la peste une fois en sa vie, il ne laissoit pas de la craindre plus que moi, me disant qu'il n'en alloit pas comme de la petite vérole. Pour tout cela je ne laissai pas de tenir ferme et à force de crier je l'emportai ; et, grâces à Dieu, il ne nous en arriva point de mal. Nous nous séparâmes donc. M. d'Avaugour et moi, et quoique le chemin de la terre que je pris fût beaucoup plus long que celui de la mer, sur la foi de laquelle il s'avança assez mal à propos, puisqu'il pensa faire naufrage sur les côtes de Suède, et encore une autre fois dans les dalers, c'est-à-dire les rochers du lac Mêler, qui passe à Stockholm et de là va se décharger dans la mer Baltique, qui est très orageuse et sujette à de très grandes tempêtes, outre les rochers qui sont fréquents et rendent cette navigation fort périlleuse ; quoique, dis-je, il eût bien moins de chemin à faire que moi, j'arrivai pourtant avant lui à Stockholm, où je trouvai mes gens, qui me dirent avoir couru un très grand péril, le jour de Saint- Louis, sur la mer de Gothie.
servir en France : Louis XIV en avait commandé deux en Angleterre, pour les faire naviguer sur le grand canal de Versailles (Colbert, Correspondance, t. III, p. 554).
Les choses ainsi réglées, nous nous mîmes dans un même chariot de poste, M. Blondel, La Routière et moi, avec mon valet de chambre et le garçon de mon gouverneur.
Le Holstein est le plus beau pays du monde, mais les iles du Danemark eurent encore à mes veux quelque [chose] de plus agréable. Toutes les parties ^ de la terre ferme et des îles que nous traversâmes sont pleines de belles prairies entrecoupées de petits ruisseaux, et l'on trouve partout des bardes de chevaux, beaux au possible, et qui venoient hennir autour de notre chariot, ceux qui nous traînoient leur répondant, ce qui nous donnoit un innocent divertissement, et nous désennuyoit d'autant des fatigues du chemin. Un petit garçon de dix ans gardera un haras composé de cent bêtes plus facilement que ne feroit en France un bon vacher un troupeau de vingt-cinq bœufs ou vaches. Le soir, quand ils sont retournés à leurs parcs, on les bouchonne avec un tortillon de foin ou de paille, et on peigne leurs crins qu'ils ont longs et beaux ; mais on ne touche point à leurs queues qu'ils n'aient passé quatre ans. Je n'en sais pas la raison. Il nous fallut traverser les trois détroits du Danemark, le Petit Beit, le Grand Belt et le Sund '^, et dans celui du milieu qui est le plus large nous pensâmes périr, le 24^