‹ MémoiresChapitre 29 sur 65 · Brienne a écrit ici, par mégarde, prairies · texte numérisé non relu

Brienne a écrit ici, par mégarde, prairies

2. Le Grand Belt est un détroit qui sépare la côte orientale de l'île de Fionie et le Seeland, tandis que le Petit Belt s'étend entre l'île de Fionie et le Slesvig. Le Sund, ou mieux Oresund, relie à la mer Baltique le Kattegat, entre l'île danoise de Seeland et la Suède.

d'août, jour de saint Louis, mon patron, qui nous garantit de ce danger. Quoique j'aie beaucoup été sur la mer, je ne me souviens point d'avoir vu de j)lus liorrihie tempête que celle qu'il fît ce jour-là. \I. Blondel, bon ménager de la bourse d'aulrui quand il ne le falloit pas être, s'alla aviser pour épargner quelques risdalles de louer une grande chaloupe à voile sans pont, pour nous passer de l'autre côté du trajet. Nous n'avions que deux mariniers, peu expérimentés, et peu de lest, qui étoit des cailloux roulants qui nous incommodoienl plus qu'ils ne nous servoient, aussi bien que ma malle qui pensa tomber dans la mer. Par bonheur M. Blondel étoit bon homme de mer, et se saisit du gouvernail qui ne tenoit point et lui pensa échapper de la main ; et si cela fut arrivé, nous étions perdus sans ressource. Il s'en saisit, dis-je, si à propos, qu'encore que notre barque fût sur la côte, notre voile dans la mer à la merci des vagues, notre mât plus d'à moitié couvert d'eau où il trempoit par la pointe et nos pauvres matelots si effrayés qu'ils ne savoient ce qu'ils faisoient, il me dit, en étant le maître, de couper la corde qui tenoit la voile et nous faisoit pencher. Je tirai mon épée, et sans me le faire dire deux fois, je la coupai d'un revers, et à l'instant notre barque se redressa et ne roula plus. Au même instant, M. Blondel, qui étoit au gouvernail, nous tourna adroitement de l'est où nous avions le cap à l'ouest, et nous eûmes le vent en poupe, qui en un moment nous repoussa dans le port, après que nos mariniers eurent rattaché la voile. A peine fûmes-nous débarqués sur le rivage, que plusieurs pêcheurs et autres

gens de mer qui étoient là nous vinrent embrasser fort bonnement, et nous disoient en nous tendant la main : « Goth sey loh^ Dieu soit loué ! vous l'avez écbappée belle ! » Et se ruant sur nos mariniers, leur déchargeoient force coup de pierre à bon compte, dont une pensa me casser le bras droit, et dont je me suis senti assez longtemps. Nous n'eûmes que le loisir de gagner l'hôtellerie, d'où nous ne faisions que de sortir, tant le vent étoit forl, et un moment après il en brisa la porte et les fenêtres, abattit la cheminée et jeta la barque que nous venions de quitter si rudement sur le sable qu'elle en fut notablement endommagée. J'oubliois de dire que la mer entroit à longs flots dans notre barque quand elle étoit sur le côté ; que nous étions assez empêchés à vider l'eau qui nous gagnoit et emplissoit notre pauvre nacelle. Jamais je ne me suis vu si près de la mort, et jamais je n'y pensai moins. Tout mon esprit étoit occupé de ce qu'il falloit faire pour sauver ma vie ; mais jamais le salut éternel ne me vint dans l'esprit. Ce qui m'a fait dire souvent depuis, de sens rassis, que ceux qui meurent en cet état sont peu occupés du regret des heures passées et ne songent uniquement qu'au péril présent.

Environ trois heures après, le vent s'apaisa, mais la mer resta fort grosse ; cependant nous ne laissâmes pas, quoiqu'à peine échappés du naufrage, de fréter une autre barque, qui avoit un pont et trois bons matelots sans le pilote, à qui nous donnâmes vingt-cinq écus en petite monnoie, dont il fut fort content, et une demi-risdalle à ses gens, avec quelque petite monnoie, ce qui en tout ne se montoit pas à

quarante sols. Ils ne laissèrent pas de nous donner mille bénédictions, tant ces pauvres gens, qui ont tant de peine, gagnent peu. Nous entrâmes dans la grandeîlenommée[Seeland]^ oùestsituéCopenhague, mais nous n'en approchâmes pas plus près que de trois bonnes lieues, à cause de la peste, et vînmes coucher à Frederiksbourg -, maison de plaisance des rois de Danemark. La peste y étoit, et nous descendîmes dans une hôtellerie qui avoit assez d'apparence, mais où nous ne trouvâmes personne pour nous recevoir : ce qui nous fit juger qu'il n'y faisoit pas bon et qu'il y avoit quelque pestiféré dans ce logis, ce qui étoit très véritable et nousfit un peu de peur. Ce palais est très beau et très bien bâti, quoiqu'à la gothique. La matière dans cette riche maison surpassoit de beaucoup l'ouvrage, materia svperabat opus. Je ne vis jamais tant d'argenterie. Les chambres et les galeries éloient remplies de vases de vermeil doré et d'argent, cuvettes, buires, guéridons, plaques, miroirs, tables, et, ce qui est fort remarquable, la chaire du prédicant qui est dans la chapelle du roi étoit toute d'argent massif, assez proprement et artistement travaillé. Il ne nous en coûta qu'un mark lupsche ^ pour voir tout cela.

1. Brienne a laissé le mot en blanc. Copenhague est construit pour la plus grande partie dans l'île de Seeland et pour une autre part dans l'île d'Araager.

2. Frederiksborg possède encore un superbe château royal, mais ce n'est pas celui que vit Brienne. Le château, construit au xvii^ siècle par le roi Christian IV, a dû être rebâti en 1860, à la suite d'un incendie.

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