‹ MémoiresChapitre 31 sur 65 · Allemand Zolf, douane · texte numérisé non relu

Allemand Zolf, douane

3. T^e Sund n'a guère que quatre kilomètres de largeur entre Kronborg et lielsingborg.

4. La Scanie — en suédois Skane — ne fut définitivement cédée par le Danemark à la Suède qu'en 1658, au traité de Roskild. Elle forme actuellement deux provinces suédoises.

nous en crut à noire parole. Nous remontâmes de là avec la chaloupe armée de six bons rameurs qui nous passèrent en moins de demi-heure avec la marée, l^e Sund n'a pas, devant (Ironembourg, plus de trois quarts de lieue de large. Enfin, nous sortîmes des états du roi de Danemark, que j'ai presque tous vus, hors Copenhague, qu'on m'a assuré être une très belle ville. Il fallut encore parlementer à la porte de la première place de la Suède. Le gouverneur nous vint parler lui-même, et ayant su que nous étions François et de la suite de l'ambassadeur, nous laissa passer sans difficulté. Nous n'entrâmes point toutefois dans la ville et nous tînmes au faubourg, dans une assez bonne hôtellerie, jusqu'à ce que notre chariot de poste fut arrivé. Les tambours de la garnison vinrent nous donner une aubade, pour attraper quelque monnoie, cl le gouverneur m'envoya, ayant voulu savoir mon nom, que je luis dis franchement, un excellent pâté de cerf et je donnai à son caporal une risdalle et un mark lupsche au porteur, qui avoit la mine d'un pâtissier. Le chariot ne nous servit pas longtemps ; il ne nous mena que jusqu'aux frontières de la Westrogothie. Nous ne trouvâmes plus depuis là jusqu'à Stockholm que de vastes forêts de pins, des montagnes à perte de vue, force rochers où des chèvres n'auroient su grimper, plusieurs lacs, grands et petits. Enfin l'on eût dit que nous étions tombés du Ciel en un monde nouveau, tant la Suède est aftreuse à ceux qui ne l'ont jamais vue. Il fallut donc nécessairement prendre des chevaux, qui n'avoient point de brides, de méchants licols de corde seulement, et des selles de bois toutes

noires, ce qui n'accommode pas les fesses; mais on se fait à tout. D'ailleurs, ces chevaux sont fort rudes et ne vont que le trot. .Te mettois sur ma selle, pour être un peu plus à mon aise, un coussin, la pointe devant et la pointe derrière et les deux autres pointes sur mes genoux ; cela me tenoit lieu de bourre et de crin et empêcha que je m'écorchasse. Nous arrivâmes en cet équipage, fort fatigués, à Linkoping ^ où nous nous reposâmes un demi-jour. Avant que d'y descendre, nous vîmes la plus belle chute d'eau qui fut jamais. C'est une rivière entière qui se précipite du haut des rochers dans le lac Wetternqui est au-dessous, avec un bruit effroyable, qui fait retentir les échos des montagnes et des forêts voisines -. Le lendemain de bonne heure nous arrivâmes à Linkoping, où nous couchâmes. C'est dans l'une de ces deux villes qu'il y a une coutume fort ancienne, dont M. Chanut nous parla un jour qu il étoit dans sa gaie humeur, et dont toutefois nous ne pûmes rien apprendre sur les lieux. C'est à savoir, qu'en l'une de ces deux villes, ou là auprès, il y a une invention assez plaisante pour se démarier, quand on n'est pas propre aux combats de Vénus. Les femmes d'autrefois, quand la Suède étoit encore idolâtre, qui étoient fort lubriques et ne se conlentoient pas de petits priapes, firent faire un trou dans la muraille d'un de leurs temples, pagodes si l'on veut, à la hauteur de deux pieds et demi de terre,

1. Linkoping, chef-lieu de province dans la Suède méridionale, est une des villes les plus anciennes de la Suède.

2. Brienne veut sans doute parler ici des hautes cascades de Husqvarna, qui se précipitent à l'est dans le lac Wettern.

profond de dix pouces ou environ et gros comme le bras ; vous m'entendez, ma commère ! Là, ceux qui vouloient se marier alloient se présenter ; si leur mentule, car je n'ai plus de mots pour m'expliquer, emplissoit le trou et touchoit au fond, ils n'avoient qu'à pousser leur bonne fortune ; mais si elle n'étoit pas proportionnée à la mesure qu'avoient donnée ces impudiques Lais, elles les appeloient en justice, et, à l'inspection de la pièce et de l'aune, le mariage étoit ou rompu ou déclaré bon. Nous nous mesurâmes tous à la copie de ce trou ithyphallique dont M. Chanut avoil pris le modèle par curiosité. Mais, bon Dieu, nous n'en approchions pas. Il faudroit être mulet d'Auvergne ou âne d'Arcadie, pour se présenter en ce pays-là au congrès : à moins de cela il n'y a rien à faire. J'avois décrit cette fable, histoire si l'on veut, dans la première édition de mon Itinéraire, assez du style de Pétrone *, et m'étois

i. Voici le passage auquel Brienne fait allusion et qu'il ne craignit pas d'insérer dans la première édition (p. 18) de son Itinéraire : « Vestrogoticis silvis equitantes inducti Lincopiae ob loci religionein non omittendae, tantillum substitimus , ibi cippus lapideus, pertusus, explorandae maritorum membrositati, qui pares foramini, approbantur, impares excluduntur connubiali toro, inde matriinonia aut stant autcadunt, pro modulo peculii. » A la marge de son manuscrit, Brienne a cru devoir mettre une glose latine dans laquelle il cite un cas dont il fut le témoin plus tard : ce qui prouve que son esprit se complaisait un peu trop à de telles évocations. La légende qu'il conte ici et attribue à Chanut paraît avoir été peu répandue. On ne la trouve pas mentionnée dans le livre de Jean Messenius, qui fut traduit et publié à cette date par Jonas Hambraeus, sous ce titre : Esc/iauguette de laquelle on peut voir clairement l'État illustre des Suédois et des Got/is (Paris, 1655, in-12), p. 281, chapitre xxx, De la coustume de solenniser les nopces des gentilshommes, aussi bien que celles du menu peuple.

contenté de dire qu'en ce lieu-là on se marioit ou démarioit pro niodulo peculii, ce qui ne se pouvoit dire plus chastement. Cependant je le retranchai depuis, de peur qu'on ne me fit passer pour un menteur, quoique j'eusse un homme aussi sage que M. Chanut pour mon garant. Si on ne me croit, on peut y aller voir. Linkôping, dont je parle, a une église, mais elle n'est que de bois, et il s'agit d'un temple, ou au moins d'une chapelle, de pierre. Si Virgile avoit su cela, il l'auroit mis sans doute dans ses Priapées.

De là nous vînmes àNorrkoping ^ port de l'Ostrogotie, sur l'embouchure du lac Wettern, que nous avions déjà vu à Linkôping et qui se décharge dans la mer Baltique, puis à Nykoping ^, ville de la Sudermanie, enfin à Stockholm, par le lac Mêler, qui nous y porta fort doucement, quoique fort las et harassés de la difficulté des chemins où nous avions passé et dont nous nous tirâmes enfin heureusement le propre jour des nones de septembre, c'est-à-dire le 5^ jour de ce mois, qui étoit encore fort doux et fort beau à notre arrivée dans la capitale de la Suède, où j'eus tout le temps de me reposer.

Stockholm donc, dont je parle, et qui est, comme j'ai dit, la capitale du royaume du nord, est située

1. Nôrrkôping, ville industrielle delà Suède, à 40 kilomètres de Linkôping et à 150 de Stockholm, a un port au fond du golfe de Bravik, à l'embouchure de la Motala, qui, en traversant la ville, forme nombre de chutes utilisées par l'industrie locale,

2. Aussi industrielle que Nôrrkôping, Nykoping est un port moins fréquenté et la ville ne compte que quelques milliers d'habitants.

sur le lac Mêler, partie sur les îles ou rochers plantés dans le lac, partie sur la terre ferme. Son port est excellent, puisque les grands vaisseaux n'y sont point à l'ancre, mais seulement attachés à des pieux plantés sur les quais de la ville, comme on attache à Paris les grands bateaux de foin au port Saint-Paul. Tls sont là comme dans une boîte, à couvert du mauvais vent, et ce bon port, dit-on, est sans tempêtes, quoique pour y arriver on fasse souvent naufrage dans les dalers, c'est-à-dire parmi les rochers et les écueils dont le Mêler est tout rempli jusqu'à son embouchure dans la mer Baltique, où il se décharge et d'où quelquefois, quand la fantaisie lui en prend, il rebrousse contre sa source avec la même rapidité qu'il va se précipitant dans cette glaciale Méditerranée, qu'on appelle aussi communément le golfe Botnique. Le palais des rois qu'on appelle communément la Cour.... ' est autant superbe qu'il se peut pour le pays, et n'est couvert que de lames de cuivre. Les portes des salles et les plafonds sont de la même matière, c'est-à-dire de bronze rouge assez bien réparé. Les rues sont pour la plupart taillées dans la roche vive, et sont ainsi naturellement pavées ; mais il s'y fait de temps en temps de profondes ornières qu'on remplit avec du ciment.

1. Le mot est resté en blanc. Brienne ne put pas voir le palais royal actuel, bâti au début du xviii' siècle, sur l'emplacement de l'ancienne forteresse. C'est de celle-ci qu'il s'agit ici. Non seulement la cour y logeait, mais encore les corps les plus considérables du royaume s'y assemblaient (La Martinière, Dict. géographique, t. V, 2* part., p. 430).

Le chancelier Oxenstiern ' étoit, quand nous arrivâmes, malade de la maladie qui l'emporta. Il mourut comme il a voit vécu, en philosophe et en bon chrétien, si toutefois un hérétique aussi savant et aussi éclairé que lui le peut être : homme d'ailleurs d'une très grande réputation et d'un courage héroïque. Ce fut lui qui depuis la mort de Gustave le Grand, tué à la bataille de Lutzen, soutint tout le faix des affaires politiques et militaires, civiles et ecclésiastiques. Le Nord n'a point fait voir à la terre de plus fort génie, ni enfanté jamais un plus grand personnage que lui. Nous ne vîmes que son cadavre exposé sur son lit de parade. La pompe funèbre que son fils, aussi grand chancelier, lui fit faire fut superbe et magnifique. Et quand nous l'eûmes vu passer de notre hôtel qui étoit tout devant, nous fûmes donner un coup d'œil, La Routière et moi, au mausolée du Grand Gustave.

L'épitaphe qu'on a mis tout autour de la chapelle où reposent ses cendres en attendant la résurrection bienheureuse ou malheureuse, car il n'appartient qu'à Dieu de juger de sa bonne ou mauvaise fin, cette épitaphe, dis-je, nous arrêta un peu pour la bien entendre, et après l'avoir bien examinée, nous convînmes que, si la pureté du langage répondoit à la gravité des paroles, il répondroit parfaitement à la majesté et à la grandeur d'un si grand héros. J'en

1. ÎS'é à Fanœ le 16 juin 1583, Axel-Gustafsson Oxenstierna mourut en effet, à Stoclihoira, le 28 août 1654. Le fils Johan- Axelsson Oxenstierna, né le 24 juin 1611, mourut trois ans après son père, le 5 décembre 1657. Il fut maréchal du royaume, puis ambassadeur de Suède en Allemagne.

voudi'ois retrancher seulement les paroles injurieuses au Souverain Pontife, que le faux zèle de l'auteur luthérien y a fourrées, assez mal à propos, ne lui en déplaise, puisque la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, n'a point été défigurée et déformée (pour me servir de son terme, ce qu'on ne peut prononcer sans horreur) par les Papes, vicaires de Jésus-Christ en terre, mais qu'elle a reçu en eux, par le même Jésus-Christ, son époux, la beauté et l'immutabilité qui sont inséparables de la vraie Eglise, contre laquelle les portes de l'enfer ne prévaudront jamais. Voici cette inscription en latin et en François ' :

GLORIA ALTISSIMO SVORVM

REFVGIO.

SEPVLTVRA POTENTISSIMI

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