Recueil de poésies diverses, t. II, p
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l'honneur, tout l'univers n'étant pas capable de contenir un si grand esprit. Mais quoique ses ouvrages immortels aient transmis sa gloire à la postérité, je puis dire sans exagération que l'éloge funèbre que lui a dressé M. Chanut n'a guère moins contribué à sa réputation que les livres qu'il a composés. L'amour qu'il lui portoit ne put souffrir que les cendres de son ami, mort, comme je crois l'avoir dit, entre ses bras, se refroidissent sur les bords de la mer Glaciale et que l'ombre d'un si grand nom s'évanouît sous le Pôle arctique. Je pensois traduire cette inscription latine, qui contient im abrégé de la vie de M. Descartes, à plume courante, ainsi que j'ai fait des autres ci-dessus ; mais j'y trouvai à qui parler, et pour la bien faire, il est à propos d'y penser un peu davantage. Contentonsnous cependant de la mettre ici en latin ; la traduction viendra quand elle pourra ^
1. Dans Vie et œuvres de Descartes, étude historique par Charles Adam [Supplément à l'édition de Descartes publiée sous les auspices du Ministère de V Instruction publique, 1910, in-4*'), on trouve (p. 588) un appendice sur le Tombeau à Stockholm, qui contient des détails sur ce monument, ainsi que le texte de lépitaphe composée par Chanut et qui se lisait sur chacune des faces d'une pyramide quadrangulaire. C'est pourquoi nous ne la reproduisons pas ici, quoique Brienne l'ait donnée in. l'xtenso. On sait que, depuis, les restes de Descartes furent transportés en France et qu'après des vicissitudes diverses, ils reposent maintenant dans l'église Saint-Germain-des-Prés, chapelle du Sacré-Cœur, au bas côté droit (Ch. Adam, op. cit., p. 6151
C'est ainsi que je m'oecupois en attendant l'arrivée de M. d'Avaugour, quand le 13^ de septembre, au matin, on me vint dire qu'il venoit de mettre heureusement pied à terre sur le grand quai de Stockholm. J'y courus aussitôt pour l'embrasser, et me réjouir avec lui de son heureux débarquement. Mais pour m'étre tenu quelque temps sur le bord du lac tête nue, j'en revins fort incommodé d'une grande fluxion sur les yeux, qui me fit d'extrêmes douleurs six jours et six nuits durant que je fus sans dormir, et m'apprit que j'avois à chaque œil, dans le grand canthus, c'est-à-dire dans l'angle intérieur, une fistule lacrymale que la petite vérole m'y avoit laissée et dont je ne m'étois pas jusqu'alors aperçu. 11 fallut garder la chambre, souff'rir des incisions à droite et à gauche, l'huile brûlante et caustique. la pierre d'enfer, deux coups de ciseaux et des injections encore plus cruelles et plus douloureuses. Et cette fâcheuse incommodité qui de temps en temps me donnoit la fièvre me dura jusqu'à la fin du mois de décembre de la même année 1654, que je commençai à pouvoir souffrir l'air et à me promener par la ville sur des traîneaux. Je m'ennuyai beaucoup durant près de quatre mois que je ne pus sortir. Le pauvre M. d'Avaugour ne savoit quelle chère me faire. Tl me donnoit communication de toutes les dépêches qu'il écrivoit à la cour de France, et qu'il en recevoit tous les ordinaires. Mon mal donna beaucoup d'inquiétude à ma mère, et elle vouloit absolument que je retournasse en litière de Stockholm à Paris. Quels mulets auroient pu faire cette longue traite ? Mî\is pour tout ce qu'elle put m'écrire pour
m'obligera interrompre mes voyages, je ne pus m'y résoudre; el M. Duryer ', excellent médecin, de la religion prétendue réformée, grand chimiste et fort expérimenté dans son art, me traita si bien qu'il arrêta le cours des humeurs qui me tomboient sur les yeux par un cautère qu'il me fit faire derrière la tête, sur la nuque du col, et sitôt que cela fut fait, je me sentis si soulagé que je ne pensai plus qu'à me produire, et qu'à m'acquitter de l'honorable commission dont M. le cardinal Mazarini trouva bon que le Roi me chargeât auprès du roi et de la reine de Suède : c'est à savoir de faire de sa part à Leurs Majestés les compliments de conjouissance sur leur nouveau mariage. Emploi qui me convenoit fort, étant déjà désigné secrétaire d'Etat, et n'ayant plus rien à cœur que de me faire connoître des princes étrangers et de leur ministres, avec lesquels je devois avoir un jour une très étroite correspondance, sous les ordres du Roi, mon maître. Mais avant que de parler de la manière dont je m'acquittai de mon agréable commission, il est bon de dire en deux mots ce qui se passa de plus considérable à Stockholm, durant que je gardai la chambre.
La première audience de M. l'ambassadeur fut différée jusqu'au 1 1* octobre pour la raison que je vais
1. Le médecin huguenot Duryer avait été le premier médecin de la reine Christine et fort en confiance auprès d'elle. Il ne manqua pas de servir Descartes et s'il ne soigna pas le philosophe dans sa dernière maladie, c'est que Duryer se trouvait alors en France i^Charles Adam, Vie de Descaries, pp. 522, 537 et 547).
dire K Le roi de Suède trouvoit un peu étrange que, traitant de Sérénissime le Roi très chrétien dans ses lettres, Sa Majesté ne l'en traitât pas dans les siennes, que M. d'Avaugour, avoit ordre de lui rendre et qui étoient en créance sur lui. Il y eut sur ce point d'honneur beaucoup de contestations, un mois durant, mais enfin notre ambassadeur s'avisa de promettre à Sa Majesté Suédoise qu'on lui donneroit satisfaction sur cet article. Et le roi s'étant contenté de la parole de M. d'Avaugour, qui la lui jura (parce que Sa Majesté le désira ainsi) en foi de gentilhomme, il fut admis le même jour à l'audience si longtemps attendue. Et le roi de Suède lui dit encore, avant que de lui permettre de parler, qu'il ne le reconnoissoit pour ambassadeur de France qu'à cette condition. A quoi M. d'Avaugour ne répondit que par son silence et une profonde inclination, et le reste de cette première visite, qui fut longue, se passa tout en civilités réciproques. Il m'arriva la même chose. Les lettres en créance sur moi, que mon père, par l'ordre exprès du Cardinal Premier Ministre, qui par ce moyen nous obligeoit l'un et l'autre à peu de frais, n'avoient point le titre de Sérénissime Mais la parole que notre ambassadeur avoit donnée, et que
1. Si l'on en croit Pufendorf, l'historien de Charles-Gustave, cette difficulté aurait eu lieu à l'occasion des sénateurs suédois, à qui d'Avaugour ne voulait pas donner le titre d'excellence. [Histoire du règne de Charles-Gustave, roi de Suède. Nuremberg, 1697, in-folio, t. I, p. 13). Cependant, la correspondance de Mazarin semble laisser croire que le roi était intéressé lui aussi directement dans la discussion (Tome VI, pp. 376, 382, 390 et 398). La solution en fut laissée par la France au roi de Suède, qui maintint le statu quo.
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je confirmai, autant qu'il étoit en moi' , fit passer le roi de Suède par-dessus cette nouvelle difïicullé, dont ses prédécesseurs ne s'étoient point avisés, et le 30 décemlMc, il m'accorda ma première audience, qui fut suivie de plusieurs autres, durant le temps que je restai en qualité d'envoyé extraordinaire auprès de sa personne, quoiqu'en ce pays-là je prisse, aussi bien que M. d'Avaugour, avec qui je signois conjointement les dépêches à Son Éminence et à M. de Brienne, secrétaire d'Etat, mon très honoré père, celle d'ambassadeur, et M. de Lionne étoit si persuadé que je l'étois, qu'il fit tout son possible oour que je prisse encore à Rome la même qualité. Mais je ne donnai pas dans ce panneau, et, quoiqu'il m'alléguât pour raison que la qualité d'ambassadeur en ceux qui en ont été honorés dure jusqu'à ce qu'ils aient rendu compte de leur emploi, de vive voix, au Roi, leur maître, je n'en voulus rien faire et lui maintins toujours, comme il étoit vrai, que je n'étois qu'envoyé extraordinaire, et pour détourner le discours, j'ajoutai malignement que M. d'Argenson ^
1. Brienne ne paraît pas avoir eu une part aussi large qu'il le laisse entendre dans les négociations de d'Avaugour en Suède. En tout cas, son nom n'est pas prononcé dans les pièces diplomatiques. La seule fois qu'on le rencontre, c'est dans une lettre du 29 janvier 1655, par Mazarin, qui dit : « J'ai de la joie de voir de si beaux commencements d'une personne dont le père et la mère me sont si considérables. » [Lettres du Cardinal Mazarin, p. p. Chéruel, t. VI, p. 676).
2. Marc-René de Voyer d'Argenson (13 décembre 1623-mai 1700) succéda à son père, à la mort de celui-ci (1651), comme ambassadeur à Venise, où Brienne le vit sur la fin de son voyage [Itinerarium, 2* éd., p. 65).
étoil bien plus formaliste que lui et ne faisoit pas si large courroie de ses civilités, puisque, tout secrétaire d'État que j'étois, sans compter ma prétendue qualité d'ambassadeur, il ne m'avoit jamais cédé la main chez lui : dont M. de Lionne s'étonna fort, car il me lacédoit à sa table et dans tout son hôtel, où il avoit voulu que je prisse un appartement, et me l'auroit volontiers cédée même dans la ville, si j'eusse été assez vain pour me prévaloir de la qualité d'ambassadeur qu'il m'accordoit si franchement. Mais revenons de si loin à Stockholm.
Le 3 de novembre, durant que mes fistules lacrymales me causoient le plus de douleur, la princesse Hedwige Eléonore de Holstein-Gottorp fit son entrée à Stockholm ^ La pompe en fut superbe et tout à fait magnifique : jamais je ne vis de si beaux carrosses. Cela se devroit plutôt appeler des chars de triomphe. Ils sont tous brodés d'or et d'argent, et les housses de l'impériale couvertes de plaques d'orfèvrerie sur un fond de broderie pareil à celle du dedans des carrosses. Le Roi étoit seul dans le sien, et la Reine, son épouse, seule aussi dans celui qui la portoit, traîné par huit chevaux isabelles à crins noirs qui leur traînoient jusqu'à terre. Son carrosse étoit de velours bleu, tout brodé, comme j'ai dit, d'argent par dehors et par dedans. Celui du Roi de
1. D'après Pufendorf [op. cit., t. I, p. 10) : « Le 24 octobre, les noces se célébrèrent à Stockholra, et deux jours après la nouvelle reine fut couronnée solennellement dans la grande église. » Au contraire, la Gazette du 28 novembre enregistre sous la date du 20 octobre 1654 l'arrivée de la princesse en Suède, mais n'enregistre nulle part la date du mariage.
velours rouge cramoisi, brodé d'une manière plus relevée de fin or, et les chevaux qui le traînoient éloienl du plus beau gris pommelé du monde, à crins i)lancs, mais moins longs que ceux du carrosse de la Reine. Tous les plus grands seigneurs de la cour marchoienl en très bel ordre devant son carrosse, et en même temps derrière celui du Roi, qui parut le premier, précédé de trente pages à cheval, de ses dragons, aussi à cheval, et entouré de ses trabans à pied, de même que l'étoit le char de triomphe de la Reine. La cavalcade étoit fermée par un gros de cavalerie, composé de la noblesse du pays, tous vêtus à qui mieux mieux. Les dames marchoient entre eux et la Reine, dans trois carrosses différents, fort propres, mais moins riches que ceux de Leurs Majestés, et je ne remarquai (par ma fenêtre, d'où je vis passer cette pompe sur le pont de Stockholm) que ces cinq carrosses en tout. Pour les cavaliers, je ne les comptai pas, mes yeux ne me le pouvant permettre. Enfin, ce jour même 3^ novembre, les noces de Leurs Majestés furent célébrées avec toute la somptuosité dont le Nord est capable, et la nuit de ce beau jour, qui fut aussi éclairée, pour ne pas dire aussi claire que lui, le mariage fut consommé par le gros et monstrueux roi de Suède, dont l'épouse n'étoit quasi pas plus grande qu'une poupée en comparaison de son ventru mari, qui, à la brayette de son haut-de-chausse, avoit, m'a-t-on dit, six douzaines de boutons, et le reste à proportion '. Je fis
1. Charles-Gustave, né le 8 novembre 1622, fils aîné du comte palatin de Deux-Ponts, Jean-Casimir, et d'une fille du roi Charles IX, sœur de Gustave-Adolphe, venait d'être appelé au
des vers qui ne valoient rien sur son hymen, qu'on ne laissa pas de trouver bons à Stockholm, où les goûts ne sont pas tout à fait aussi délicats que celui de Catulle, que j'avois imité. La brayette n'y étoit pas oubliée, et le roi de Suède en rit fort.
Cependant j'achevai peu à peu de me guérir, et le 30 décembre, comme j'ai dit, je fus admis à l'audience de Leurs Majestés. J'avois appris ma harangue par cœur, et je la dis avec assurance. Je me souviens bien que j'exaltai beaucoup la valeur du Roi, et la réputation que les Suédois, ses braves sujets, s'étoient acquise dans les dernières guerres d'Allemagne, ce qui ne déplut pas à l'auditoire ; et cela avoit assez bonne grâce dans la bouche d'un secrétaire d'Etat qui n'avoit encore que dix-huit ans et n'étoit pas, à cet âge, si laid qu'il est à présent que ses longues douleurs ont terni l'éclat de ses yeux, vifs au possible, et que les Nymphes du Mêler trouvoient si beaux. Je n'en dirai pas davantage sur ce sujet. Il suffit d'ajouter à cet article que le roi de Suède me reçut de la manière du monde la plus civile, ne se couvrit qu'un moment, et donnant aussitôt son chapeau à son premier chambellan, m'écouta tête nue tant que je parlai découvert, ce qui marque assez que je n'étois pas ambassadeur. M. d'Avaugour, qui
trône de Suède, le 6 juin 1654, par l'abdication de la reine Christine, sa cousine. Il allait avoir, dès ses débuts, « une politique nouvelle, moins générale, moins allemande, plus nationale à son gré, que celle vers laquelle semblait l'attirer l'alliance française. » Il voulait marcher sur les traces de Gustave-Adolphe, son oncle, et se montra belliqueux dès son avènement au trône, qu'il occupa peu de temps, puisqu'il mourut le 13 février 1660.
m'aimoit aussi tendrement que si j'eusse été son fils, nom qu'il me donnoit quelquefois, parce que je l'appeloismon père, pour lui témoigner la reconnoissance des obligations infinies que je lui avois, M. d'Avaugour, dis-je, avoit prié le roi de Suède de me faire cette civilité, qu'il ne me devoit pas en qualité d'envoyé du Roi très chrétien, quoique la qualité d'extraordinaire fut exprimée dans mes lettres de créance ; et pour l'en faire souvenir, après qu'il se fût couvert en même temps que Sa Majesté, il se découvrit un moment après : ce que le roi de Suède apercevant, ôta aussi son chapeau et ne le remit plus, comme j'ai dit, tant que je parlai. Ma harangue dura bien un bon quart d'heure. J'eus peine à entendre la réponse du Roi ; il avoit la langue si grosse et si épaisse qu'elle lui emplissoit presque toute la bouche, et sa salive étoit si grasse et si épaissie que l'on auroit dit qu'il avoit la bouche pleine de crème. La graisse de son corps s'échappoit par où elle pouvoit, et je remarquai, une autre fois qu'il avoit beaucoup dansé, et dansé de très bonne grâce, tout gros qu'il étoit, que sa sueur étoit de la couleur de sa salive, c'est-à-dire blanche comme lait. Je ne voudroispas être roi à ce prix. L'audience finie, le maître des cérémonies, qui exerce aussi la charge d'introducteur des ambassadeurs, me conduisit, toujours accompagné de M. d'Avaugour qui m'avoit procuré cet avantage par l'ouverture qu'il en avoit faite, sans m'en avertir, à M. le Cardinal, qui l'approuva, l'introducteur, dis-je, me conduisit à l'appartement de la Reine, qui me reconnut et me demanda, quand j'eus fait mon compliment qui fut
fort court, si ce n'étoit pas moi qu'elle avoit vu à Goltorp, à la suite de M. l'ambassadeur ' ; et lui ayant répondu que c'étoit moi-même, elle témoigna de la joie de ce que, lui ayant rendu mes respects dans son pays natal, je les lui rendois encore une seconde fois dans son nouveau palais royal : ce que je ne répète que parce qu'elle le dit ainsi, et que ce jeu de paroles a meilleure grâce en allemand qu'en François. Ensuite elle me permit de saluer ses filles d'honneur, ce que je fis en recevant leurs blanches [mains] dans la mienne, qui alors étoit assez propre et parée d'un très beau diamant en cœur, que ma mère m'avoit donné en partant, avec une turquoise de vieille roche, que j'ai longtemps portée à mon doigt, jusqu'à ce qu'enfin étant devenue verte, parce que j'étois marié, ce qui, dit-on, ôte à ces pierres chastes leur céleste beauté, je m'en défis et la donnai à Marion, fille de chambre de ma femme, qui en avoit envie et me l'avoit plusieurs fois demandée. Mais le lecteur n'a que faire de savoir ces bagatelles, ni d'apprendre de moi si j'aimois Marion ou si je ne l'aimois pas ^.
Je n'ai pu m'empêcher de copier ici cette satire, qui est faite il y a plus de vingt ans et n'avoit pour-